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Beethoven, Schoenberg et Boulez sous l’archet des Diotima

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Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 10-XII-2012 . Cycle Beethoven, Schoenberg, Boulez. Arnold Schoenberg (1874-1951): Quatuor à cordes n°4 op.37; Pierre Boulez (né en 1925): Livre pour Quatuor, Partie VI; Ludwig van Beethoven (1770-1827): Quatuor n°15 en la mineur, op.132. Quatuor Diotima: Yun Peng Zhao, Guillaume Latour, violons; Franck Chevalier, alto; Pierre Morlet, violoncelle.

était sur la scène des Bouffes du Nord, en compagnie de Georges Zeisel, directeur de ProQuartet, pour nous parler de la genèse de son Livre pour Quatuor et plus encore de ses repentirs vis à vis d’une oeuvre portée à un tel niveau de complexité rythmique et formelle (excès de jeunesse) qu’elle générait jusque là des obstacles insurmontables sur le plan de la réalisation instrumentale. Si la Partie V reste encore en chantier, la partition a été révisée et simplifiée sous l’impulsion du qui jouait ce soir la partie VI, au terme d’un cycle ( cf notre chronique du concert du 25-XI) où ils associaient Boulez, Schoenberg et le dernier Beethoven.

Le Quatuor n°4 de Schoenberg, dernier de son catalogue, est composé en Californie où le compositeur vit depuis 1934, à quelques « blocs » dit-on de Stravinsky qu’il ignora jusqu’à sa mort en 1951. Comme le précédent, il est le fruit d’une commande d’Elisabeth Sprague Coolidge, grande mécène américaine pour la musique de chambre. Aventurier sur le plan du langage qui relève de la technique dodécaphonique, le dernier quatuor emprunte un moule formel (4 mouvements) et rythmique (modèles de la danse) quasi néo-classique sans perdre pour autant l’efficacité et la puissance d’une écriture hyper contrôlée. Les deux premiers mouvements Allegro molto, Energico et Comodo sont abordés par les Diotima d’un geste robuste et quelque peu tendu qui accuse la rigueur du propos. On est frappé par l’extrême densité d’un discours sans répit, ponctué par des fins toujours abruptes. Corseté dans un strict ABA, le mouvement lent débute, quant à lui, par un unisson spectaculaire – fort bien amené par les musiciens – qui n’est pas sans évoquer la manière chostakovienne. Le Final Allegro est somptueux, tout en relief et arêtes vives, à la faveur de l’énergie qui fuse au sein du quatuor.

La distance est phénoménale, du dernier Schoenberg au jeune Boulez qui, en 1951, formule son refus de l’héritage néo-classique du chef de l’école de Vienne, dans le retentissant article « Schoenberg est mort » qui fera scandale : « Dans ce texte, je dis simplement qu’il faut aller plus loin », précise aujourd’hui le Maître. L’esprit sériel est d’évidence tout autre, dans les textures arachnéennes et le dessin constellatoire d’une écriture qui vise davantage la transparence, la flexibilité des tempi et une manière nouvelle de tresser la forme. L’allure vive de la Partie VI, au demeurant très brève (7′), sollicite autant l’énergie et la virtuosité du geste que la précision des attaques, des qualités qui se retrouvent sous les archets de nos quatre musiciens magnifiquement concentrés pour servir au mieux cette musique exigeante.

Numéro 15 dans le catalogue, l’opus 132 de Beethoven est en réalité son treizième quatuor et très certainement un sommet dans cette quête éperdue et transgressive, menée à travers l’écriture des cordes par le Maître de Bonn, deux ans avant sa mort. L’agencement symétrique des cinq mouvements autour de l’Adagio central, clé de voûte de l’édifice, annonce Bartok qui envisagera le même plan en 1928 dans son Quatuor n°5. Le recours à la modalité pour inscrire le propos de son mouvement lent (« Chant d’action de grâce d’un convalescent à la divinité en mode lydien ») dans une couleur atemporelle regarde au-delà de la tonalité; penser enfin une trajectoire sous l’angle du labyrinthe formel, celui que Boulez appelle précisément de ses voeux, mesure la portée visionnaire d’un esprit qui anticipe la pensée du XXème siècle. Mais cet élan n’est pas moins nourri de l’expérience acquise dans les douze premiers quatuors et de l’héritage viennois qui fonde la nature même de l’écriture beethovénienne: deux choses qui, de toute évidence, ne sont pas familières aux Diotima – ils ne peuvent pas être sur tous les fronts! – et qui entravaient cruellement l’exécution d’une telle partition.

Ce bémol dans le Quatuor en la mineur de Beethoven ne saurait d’ailleurs ternir l’éclat d’une aventure, risquée autant que passionnante, embrassant trois siècles de musique et regardant vers les cimes de la création sonore.

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Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 10-XII-2012 . Cycle Beethoven, Schoenberg, Boulez. Arnold Schoenberg (1874-1951): Quatuor à cordes n°4 op.37; Pierre Boulez (né en 1925): Livre pour Quatuor, Partie VI; Ludwig van Beethoven (1770-1827): Quatuor n°15 en la mineur, op.132. Quatuor Diotima: Yun Peng Zhao, Guillaume Latour, violons; Franck Chevalier, alto; Pierre Morlet, violoncelle.

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