Actéon de Charpentier à Dijon

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Dijon. Grand Théâtre, 3-II-2013. Pan et Syrinx, saynète originale composée à partir de l’ouverture de Psyché de Jean-Baptiste Lully (1632-1687), d’extraits d’Isis, tragédie de Lully, et d’une plainte extraite d’une suite de Marin Marais (1656-1728). Actéon, H 481, pastorale, ou opéra de chasse en musique en six scènes, créé à Paris en 1684, livret d’un auteur inconnu d’après Les Métamorphoses d’Ovide, musique de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), production Opéras de Dijon et de Lille. Mise en scène : Damien Caille-Perret ; scénographie et costumes : Céline Perrigon ; Lumières : Jérémie Papin. Avec Elodie Kimmel, Syrinx, et Aréthuze ; Jean-Michel Ankaoua, Pan ; Samuel Boden, Actéon ; Lucy Page, Diane ; Anna Wall, Diane. Ensemble orchestral Le Concert d’Astrée. Direction musicale, Atsushi Sakaï et Emmanuelle Haïm.

Miroirs, miroirs… Telles se présentent les mises en scène des deux sortes de « pastorales » qui constituent ce spectacle ; et, comme un pied de nez à l’histoire, une œuvre de Jean-Baptiste Lully s’adosse à l’Actéon de !

La première partie, intitulée Pan et Syrinx, est imaginée et construite à partir d’extraits d’opéras de Lully : la nymphe Syrinx préfère se transformer en roseau plutôt que de céder aux avances de Pan ; elle assume ainsi sa liberté humaine, celle de ne pas céder au dieu. Dans la pastorale Actéon, c’est au contraire la déesse Diane qui prend la liberté de punir Actéon et de pas céder à l’Amour, car, comme l’affirment les nymphes sœurs de Diane : « Ah, qu’on évite de langueurs quand on méprise ses ardeurs ! ». A partir du moment où les deux versants de cette liberté de choix sont mis dos à dos avec malice par les concepteurs du spectacle, on ne peut que prendre, à notre tour, un malin plaisir à opérer des rapprochements entre les deux parties de celui-ci.

On pourrait dire que Pan et Syrinx sert en sorte de hors-d’œuvre « précieux » à la tragédie qui suivra. Conçu comme un spectacle dans le spectacle, il se présente comme une projection sur écran de marionnettes balinaises, mise en scène dans laquelle les chanteurs n’ont qu’un rôle scénique limité : en effet, vêtus de noirs, ils ne laissent apparaitre que leurs visages et leurs mains dans la lumière. Seuls Syrinx et Pan possèdent des masques qu’ils enlèveront à la fin pour disparaitre comme des ombres d’un rêve. En revanche, la mise en scène d’Actéon est remarquable de suggestion et pleine de symboles lisibles mais poétiques : le noir domine dans le décor et les costumes, sauf lorsque Diane et ses sœurs (et frères) se préparent pour le bain, et ainsi l’impression de fable, mais aussi de cauchemar sanguinaire, est totale. Ce noir-là est beaucoup plus prégnant que celui de la vidéo des marionnettes, de même que la forêt imaginaire qui sert de prison à l’action d’Actéon n’a rien à voir avec l’herbier fantastique qui sert de toile de fond aux silhouettes de Syrinx et de Pan. On assiste donc, comme dans les bons films, à une montée en puissance de la tension dramatique quand ces deux pastorales s’enchaînent.

Le soin apporté aux costumes concourt à renforcer aussi la violence des sentiments contraires : les chasseurs sont cadenassés dans leurs uniformes tels des samouraïs, tandis que Diane et ses compagnons sont vêtus de tuniques aériennes ; ainsi, l’ardeur aveugle s’oppose à la communion avec la Nature. Comme il s’agit d’une œuvre écrite pour un effectif réduit, le metteur en scène joue avec cette contrainte : nymphes et chasseurs sont les mêmes chanteurs, qui sont aussi les chiens… Actéon est donc tué aussi par les siens ! Quelques images frappantes restent en mémoire, telle l’arrivée, comme dans un ralenti, des chasseurs, le bain de Diane, les masques des chiens… Nul temps mort dans cette pastorale cruelle, qui est assurément une réussite.

L’orchestre et les chanteurs sont en tous points remarquables et la cohésion entre les membres de cette prestation est totale : un souffle musical, poétique, dynamique anime les œuvres des deux musiciens grâce à ces interprètes de talent. On retient entre autres le monologue de Pan, qui préfigure d’ailleurs l’air du sommeil d’Actéon (tout aussi délicieux), la très jolie voix de la superbe Diane, la fureur de Junon, et le très beau chœur final, qui exalte sa peine devant la mort du héros, mais crie aussi sa colère à la face des dieux injustes : « Faisons monter nos cris jusqu’aux plus haut des airs… Qu’ils pénètrent jusqu’aux enfers ». Cette colère n’est-elle pas la première revendication de la Liberté ?

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