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Festival Passions Baroques à Montauban opus 2

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Montauban (82). 2e édition du festival Passions Baroques. 22, 23 et 24 III 2013. Théâtre Olympe de Gouges, Temple des Carmes, église Saint Joseph. Le Chevalier de Saint-George, homme de pique et musicien de cœur. Joseph Boulogne de Saint-George (1739-1799) : Symphonie op. XI N° 2 en ré majeur G 074 ; concerto pour violon et orchestre en do majeur op. V G 031 ; symphonie concertante pour 2 violons et orchestre en sol majeur op. 1 N° 13 G 024 ; Symphonie concertante pour 2 violons et orchestre op. IX N° 2 en la majeur G 066 ; symphonie en sol majeur op. XI N°1 G 073. Roland de Lassus (1532-1594) : Musica Secreta, Prophetiae Sibyllarum. Bach et ses modèles italiens : JB Pergolèse (1710-1736) : Salve Regina ; Tomaso Albinoni (1671-1751) : concerto à cinque op. IX N° 2 ; JS Bach (1685-1750) : Cantate BWV 199 Mein Herze Schwimmt im Blut. Violons solo : Lucien Pagnon et Yoko Kawakubo ; Orchestre Les Passions, dir. Jean-Marc Andrieu ; Ensemble La Main Harmonique, dir. Frédéric Bétous ; Maria Cristina Kiehr, soprano ; Christophe Mazeaud, hautbois ; Concerto Soave, direction, orgue et clavecin Jean-Marc Aymes.

Pour la deuxième édition d’un festival baroque dans la cité d’Ingres, le directeur artistique avait choisi d’explorer en trois jours les marges de la période par l’avant et l’après. C’est ainsi que l’on a pu entendre les rares Prophéties des sibylles de , jalousement gardées par le duc Albert de Bavière jusqu’à leur édition vers 1600 et que se sont intéressées à la figure romanesque si longtemps oubliée de , que l’on appelait le « Mozart noir » ou le « nègre des Lumières ». Et pour revenir au cœur de la période concernée, le Concerto Soave se penchait sur les modèles italiens de Bach avec le Salve Regina de Pergolèse et l’une des premières cantates de Bach lors de son séjour à Weimar.

Il était donc tout naturel de se retrouver au théâtre Olympe de Gouges pour évoquer le Chevalier de Saint-George puisque les deux personnages atypiques se connaissaient et le musicien aventurier n’a échappé que de peu au sort funeste qui fut réservé à la femme de lettres. En une petite heure, l’auteur et journaliste Alain Guédé, qui fit beaucoup pour la redécouverte de Saint-George, notamment par une mémorable biographie Monsieur de Saint-George, le nègre des lumières (Acte Sud, 1999), brossa la vie trépidante de ce mulâtre surdoué. Fils d’une belle esclave de la Guadeloupe, Joseph eut la chance d’avoir été reconnu par son père, richissime trésorier général des colonies et des guerres et surtout élevé comme un fils de l’aristocratie dans les meilleurs cercles parisiens. Fine lame au point de devenir le meilleur escrimeur du royaume, puis d’Europe, cavalier hors pair, violoniste virtuose, chef d’orchestre estimé et compositeur adulé, il est rapidement devenu la coqueluche de la bonne société du temps. Il fut même nommé directeur de l’opéra royal par Louis XVI avant de diriger le Concert des amateurs, puis la Loge Olympique où il commanda à Haydn les Symphonies parisiennes et passait pour le rival de Mozart… Il fut en outre le premier noir franc-maçon de France et le premier colonel noir de l’armée française avant de lever un régiment d’ «Américains » noirs et métis combattant pour la jeune république. Ses talents de séducteurs étaient également légendaires…

Musicalement, ce bon Joseph s’inscrit dans un classicisme de bon aloi, brillant, virtuose, fier et élégant, qui plaisait tant aux auditeurs du Palais Royal. Force est de constater que cette musique agréable à l’oreille est harmoniquement pauvre et ne peut se comparer avec l’inventivité d’un Haydn, ni avec la grâce mozartienne, qu’il préfigure parfois. À la tête des Passions, Jean-Marc Andrieux n’en donne pas moins une interprétation lumineuse, d’un dynamisme souriant convenant parfaitement au caractère résolument aimable et optimiste du compositeur. On aura vivement apprécié l’impressionnante technique violonistique de Lucien Pagnon dans les ornements et les cadences du concerto en do majeur op V n°1.

Les deux symphonies concertantes pour deux violons (op. 1 n° 13 en sol majeur et op. IX n°2 en la majeur) associent la sonorité délicate de Yoko Kawakubo à l’éloquence assurée de Lucien Pagnon pour un dialogue complice soutenu par de belles combinaisons de hautbois et de cors à l’orchestre.

Après une instructive promenade dans la ville historique, la journée du samedi offrait une escapade temporelle avec une conférence concert autour de l’organetto par Guillermo Perez, spécialiste de cet instrument médiéval. S’il n’en reste aucun exemplaire d’époque, cet orgue portatif est très présent dans l’iconographie des XIVe et XVe siècles. Son timbre ingrat en solo en faisait plutôt un instrument d’accompagnement pour le chant ou diverses combinaisons instrumentales.

Le soir, le temple des Carmes accueillait l’ensemble vocal pour des raretés de autour des Prophéties des sibylles et de motets profanes sur des poésies de Virgile, Horace et Sénèque. Cet ensemble spécialisé dans les polyphonies de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance, dirigé par le contre-ténor , se caractérise par une précision extrême des intonations et des phrasés. Et il le faut dans cette musique si complexe, d’une grande exigence où les lignes des quatre voix s’entremêlent sans cesse, ainsi que les échelles chromatiques et diatoniques.

D’aucuns auraient pu craindre quelque difficulté d’approche pour ces pièces d’un raffinement absolu, il n’en fut rien tant les voix sont équilibrées et la direction d’une spiritualité apaisée et lumineuse. Ces harmonies superbes délivrent un art du chant qui se situe peut-être au sommet de sa pureté tant cela semble naturel. Lassus nous offre un tour du monde antique à travers ces douze sibylles archaïques, qui prennent une figure messianique en prophétisant pour l’Église la venue du Sauveur.

Saisi de bout en bout par l’élan spirituel de cette musique rare, le public a fait montre d’une qualité d’écoute exceptionnelle.

Retour au baroque le dimanche pour conclure avec le Concerto Soave à l’église Saint Joseph, qui était la chapelle de l’ancien collège des jésuites. Le programme tissé autour de Pergolèse, Albinoni et Bach interrogeait les modèles italiens de notre cher Cantor. Nous savons que le sévère contrepoint de Sebastien s’est souvent nourri d’un lyrisme à l’italienne qu’il appréciait vivement et par lequel il s’affranchissait des rigueurs luthériennes de ses employeurs.

Nul autre que Maria Cristina Kiehr n’est mieux placé pour transmettre toute la sensualité intime et dramatique du Salve Regina du jeune compositeur napolitain, même si la fraîcheur de l’église ne favorise guère les cordes en boyaux. Son timbre un peu assombri en donne une effusion généreuse et un tantinet douloureuse.

Le concerto d’Albinoni fait entendre la sonorité fluide du hautbois de Christophe Mazeaud bien que l’on eut aimé un orchestre un peu plus étoffé pour rendre mieux les oppositions entre les tutti et les soli. Cette maigreur instrumentale est compensée par l’excellence des protagonistes dont la vivacité des tempos souligne la sophistication de l’écriture qui se rapproche de Bach.

Mais la pièce maîtresse de ce concert final était incontestablement la cantate Mein Herze Schwimmt im Blut (Mon cœur baigne dans le sang) BWV 199, d’après la parabole du pharisien et du publicain selon l’évangile du jour de la création (11e dimanche après la Trinité) soit le 12 juillet 1714. Il s’agit d’un long monologue que l’on peut attribuer au publicain, exprimant ses tourments et son trouble de pêcheur avant d’accéder à la repentance et au pardon, d’où l’attribution soliste pour la première fois, qui était à l’origine destinée à un jeune garçon. Il se trouve que la partition autographe de cette cantate a été redécouverte en 1911 dans le fonds de la bibliothèque royale de Copenhague par le musicologue Carl Adolf Martienssen. Cette cantate à l’italienne avec un petit effectif instrumental est constituée d’une succession de récitatifs et d’airs selon un grand raffinement de couleurs.

On goûte pleinement les talents de conteuse dramatique de Maria Cristina Kiehr soutenue par l’intensité des couleurs presque charnelles de l’orchestre. Si l’atmosphère est grave, accentuée par le texte de Georg Christian Lehms, les arias de la soprano accompagnés par le suave hautbois de Christophe Mazeaud n’en sont que plus délectables. Le contraste est total dans le dernier air allegro en mouvement de gigue, qui scelle la réconciliation de l’homme avec Dieu et avec lui même. La joie du pardon éclate et la soprano répond au hautbois en une danse vive aux accents populaires.

Le succès artistique de cette deuxième édition fut indéniable et le public était présent et enthousiaste. La ville de Montauban se satisfait pleinement de la réputation grandissante de son orchestre baroque, qu’elle apprécie aussi dans ses murs, mais curieusement, la prochaine édition n’aura pas lieu avant 2015 car Madame le Maire a décidé de ne soutenir ce festival, dont elle dit pourtant se réjouir, que tous les deux ans…

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Montauban (82). 2e édition du festival Passions Baroques. 22, 23 et 24 III 2013. Théâtre Olympe de Gouges, Temple des Carmes, église Saint Joseph. Le Chevalier de Saint-George, homme de pique et musicien de cœur. Joseph Boulogne de Saint-George (1739-1799) : Symphonie op. XI N° 2 en ré majeur G 074 ; concerto pour violon et orchestre en do majeur op. V G 031 ; symphonie concertante pour 2 violons et orchestre en sol majeur op. 1 N° 13 G 024 ; Symphonie concertante pour 2 violons et orchestre op. IX N° 2 en la majeur G 066 ; symphonie en sol majeur op. XI N°1 G 073. Roland de Lassus (1532-1594) : Musica Secreta, Prophetiae Sibyllarum. Bach et ses modèles italiens : JB Pergolèse (1710-1736) : Salve Regina ; Tomaso Albinoni (1671-1751) : concerto à cinque op. IX N° 2 ; JS Bach (1685-1750) : Cantate BWV 199 Mein Herze Schwimmt im Blut. Violons solo : Lucien Pagnon et Yoko Kawakubo ; Orchestre Les Passions, dir. Jean-Marc Andrieu ; Ensemble La Main Harmonique, dir. Frédéric Bétous ; Maria Cristina Kiehr, soprano ; Christophe Mazeaud, hautbois ; Concerto Soave, direction, orgue et clavecin Jean-Marc Aymes.

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