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Montréal : Une Manon bien lisse

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Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place-des-Arts. 18-V-2013. Jules Massenet (1842-1912) Manon, opéra en cinq actes et six tableaux sur un livret de Henri Meilhac et Philippe Gille. Mise en scène: Brian Deedrick ; Décors : Bernard Uzan et l’OdM ; Costumes : OdM ; Chorégraphie : Noëlle-Émilie Desbiens. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Avec : Marianne Fiset, Manon ; Richard Troxel, Chevalier des Grieux ; Gordon Bintner, Lescaut ; Alain Coulombe, Comte des Grieux ; Alexandre Sylvestre, Monsieur de Brétigny ; Guy Bélanger, Guillot de Morfontaine ; Frédérique Drolet, Poussette ; Florie Valiquette, Javotte ; Emma Char, Rosette ; Normand Richard, l’Hôtelier ; Claude Grenier et Geoffroy Salvas, Les deux Gardes. Chef de chœur : Claude Webster. Pianiste-répétitrice : Marie-Ève Scarfone. Chœur de l’Opéra de Montréal. Orchestre Métropolitain. Direction : Fabien Gabel.

L’Opéra de Montréal termine sa 33ième saison avec un chef-d’oeuvre du répertoire français.

Nous restons partagé devant cette Manon, admirant les qualités vocales de la protagoniste mais frustré par une mise en scène qui regarde cinquante ans en arrière, du côté de Jean-Pierre Ponnelle. L’effet dramatique est souvent gommé par des insipidités – le jeu de scène de l’enlèvement du Chevalier au deuxième acte est mal exécuté ; à Saint-Sulpice, Manon et l’Abbé des Grieux s’écroulent dès que leurs regards se croisent – et la direction d’acteurs est souvent inexistante. Les décors de – l’ancien directeur de l’OdM – ainsi que les costumes se réfèrent à l’époque où se déroule l’action. Le metteur en scène a voulu une Manon bien lisse, peu dramatique. Il coupe le finale du premier acte, charcute trop souvent le texte déclamé et le chant. Pourtant, il existe un équilibre fragile entre déclamation et chant. Massenet a réussi cette espèce de quadrature du cercle. en détruit le fragile équilibre. C’est dommage. Nous voici devant une histoire où l’élément tragique a complètement disparu. Aucune urgence dans les péripéties. Le résultat en est une Manon qui marche par tous les chemins, avec des personnages qui interagissent sans grande conviction.

Le décor du deuxième acte illustre ce manque flagrant de dramatisme. Il nous fait pénétrer dans le riche appartement de Manon et des Grieux. On se croirait dans une suite du Palais royal. Deux jeunes, sans le sou, réussissent à vivre comme des princes ! Décor, costumes et mise en scène se donnent la main pour saboter tout ressort dramatique de la pièce. Nous savons que Manon quitte à regret son amant parce qu’elle redoute la misère. Rien ne nous permet de croire, dans ce que nous voyons, que la pauvreté les guette.

Dans l’opéra-comique, les mélodrames constituent trop souvent des écueils sur lesquels se heurtent les voix parlées. Il faut posséder l’art de déclamer un texte français dans le style approprié, ce qui n’est pas donné à tous les chanteurs. Il existe pourtant une version avec récitatifs chantés. On est en droit de se demander si cela ne vaudrait pas mieux de s’en servir que de voir trébucher ou d’entendre ânonner des chanteurs qui peinent à terminer leurs phrases. Cela sent l’effort. De plus, la version ne respecte pas l’essentiel de l’alternance parlé/chanté.

On est beaucoup mieux servis du côté des voix. Les trois actrices, Poussette, Javotte et Rosette, respectivement de Frédérique Drolet, Florie Valiquette et Emma Char, accompagnées par de Brétigny – Alexandre Sylvestre – et Guillot – – soutiennent un rythme et donnent vie à la première scène. Tous sont excellents.
D’emblée, est l’une des grandes Manon du moment. Elle en a les moyens, – malgré des aigus un peu laborieux au Cours-la-Reine, – la plénitude vocale se double d’un tempérament théâtral affirmé. Un modèle de chant. Elle possède la pointure idéale dans tous les méandres que comprend ce rôle plus périlleux qu’il n’y paraît. On lui souhaite de parfaire sa Manon avec des metteurs en scène mieux inspirés.

À ses côtés, est un des Grieux honnête. Le prisme des couleurs de la voix est certes plus limité que celui de sa partenaire mais il compense cette carence par un grand engagement scénique. La prononciation est parfois fautive, on arrive malgré tout à le comprendre sans l’aide des surtitres. Pour jamais réussis (sic) au lieu de réunis. À trois jours d’avis, on se doit de pardonner au ténor américain ses trous de mémoire et autres répliques défaillantes ainsi que quelques approximations linguistiques. Remplaçant au pied levé Bruno Ribeiro, il excelle dans les deux airs, En fermant les yeux, et Je suis seul, seul enfin ! chantés legato et avec raffinement. Bref, un des Grieux au chant contrôlé.

Nous avons droit à un Lescaut de grande classe. Le baryton Gordon Bintner s’impose d’emblée dès son entrée sur scène. On regrette d’autant plus la coupure à la fin du premier acte où il aurait pu démontrer ses talents de comédiens. Une grande voix pour un rôle qui exige tout à la fois, droiture, flexibilité et …ambiguïté ! Son français est fort bon et n’écorche jamais les oreilles francophones. Belle présence scénique.

La basse impose un Comte des Grieux, avec toute la noblesse qui pèse au personnage. Alexandre Sylvestre en Monsieur de Brétigny et en Guillot de Morfontaine incarnent les deux fermiers-généraux. Deux facettes qui semblent se compléter avec le côté galant du premier et comique du second. Les rôles secondaires sont tous bien tenus. Les chœurs dirigés par sont excellents et le ballet de la chorégraphe est magnifiquement interprété.

Le maestro impose à l’, une direction énergique et inspirée.
Au final, une production belle à regarder, plus encore à écouter les yeux fermés, mais bien lisse et fade à voir. Elle gomme le côté âpre qui en fait le suc et escamote les subtilités de l’œuvre qui renvoient à une période – celle de la Régence – qui voit éclore comme une fleur vénéneuse, les moeurs dissolues et le règne des libres-penseurs et des libertins. Quant à Manon, que reste-t-il de ce sphinx étonnant ?

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Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place-des-Arts. 18-V-2013. Jules Massenet (1842-1912) Manon, opéra en cinq actes et six tableaux sur un livret de Henri Meilhac et Philippe Gille. Mise en scène: Brian Deedrick ; Décors : Bernard Uzan et l’OdM ; Costumes : OdM ; Chorégraphie : Noëlle-Émilie Desbiens. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Avec : Marianne Fiset, Manon ; Richard Troxel, Chevalier des Grieux ; Gordon Bintner, Lescaut ; Alain Coulombe, Comte des Grieux ; Alexandre Sylvestre, Monsieur de Brétigny ; Guy Bélanger, Guillot de Morfontaine ; Frédérique Drolet, Poussette ; Florie Valiquette, Javotte ; Emma Char, Rosette ; Normand Richard, l’Hôtelier ; Claude Grenier et Geoffroy Salvas, Les deux Gardes. Chef de chœur : Claude Webster. Pianiste-répétitrice : Marie-Ève Scarfone. Chœur de l’Opéra de Montréal. Orchestre Métropolitain. Direction : Fabien Gabel.

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