À Libourne, coup de jeune pour Don Giovanni

La Scène, Opéra, Opéras

Libourne (33). Salle du manège de l’École des sous officiers de gendarmerie. 18 VI 2013. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni ossia Il dissoluto punito, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Création au théâtre Nostitz de Prague le 29 octobre 1787. Mise en scène : Emmanuel Gardeil. Décors : Jean Gardeil ; Costumes : Madeleine Nicollas et Marie Cicuttini ; lumières : Florian Pagès. Avec Philippe Estèphe, Don Giovanni ; Pauline Larivière, Donna Anna ; Claire Motté, Donna Elivra ; Amandine Christmann, Zerlina ; David Ortega, Leporello ; Jean-François Gardeil, Masetto ; Olivier Bekretaoui, Don Ottavio ; Jean-Manuel Candenot, le Commandeur. Ensemble vocal Hémiole (chef de chœur Michèle Lhopiteau) ; Continuo : Jean-Baptiste Cougoul. Orchestre de la Philharmonie d’Aquitaine. Direction : Bruno Ricaud.

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    Tradditore, traditore !Il faut une bonne dose d’enthousiasme et de culot à de jeunes artistes pour s’attaquer à Don Giovanni, l’opéra le plus représenté de la trilogie de Mozart et Da Ponte, que Wagner désignait simplement comme « l’opéra des opéras ».

    La ville de Libourne, qui avait déjà accueili La Flûte Enchantée, Cosi fan tutte et Carmen a coproduit cet ambitieux projet avec la compagnie agenaise des Chants de Garonne, laquelle accompagne depuis deux décennies de jeunes chanteurs lyriques au début de leur vie professionnelle en leur donnant l’occasion de se produire en public avant les engagements de maisons d’opéra.

    Pas prévue, ni équipée pour l’art lyrique, l’impressionnante salle de l’ancien manège de l’école des sous officiers de Gendarmerie, toute de brique rouge, offre un écrin digne de l’argument, doté d’une acoustique intéressante.

    L’orchestre de la Philharmonie d’Aquitaine est constitué de musiciens volontaires (et excellents), issus de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine ; les choristes proviennent d’un chœur local et d’élèves des classes de chant du conservatoire de Libourne, histoire de monter projet collectif. La baguette est tenue par Bruno Ricaud, directeur du même conservatoire.

    Face à certaines lectures « contemporaines » à la mode où le metteur en scène donne sa propre interprétation du mythe de Tirso de Molina, au point de malmener le livret de Da Ponte, la vision d’ paraîtra classique tout en valorisant la dimension métaphysique.

    Sobre et dépouillée, la mise en scène insiste sur le jeu scénique des chanteurs dans un décor minimaliste où seuls quelques objets sont déplacés sur un plateau unique. Loin des révisions de Dmitri Tcherniakov à Salzbourg, se réfère à une réflexion de Louis Jouvet considérant que le Dom Juan de Molière s’interrogeait sur le salut et la damnation. S’il partage une morgue et un cynisme communs, le personnage lyrique est plus jeune, plus roublard et s’échappe sans cesse, mais il poursuit une course morbide vers l’abîme. Il demeure constant dans sa recherche effrénée du plaisir et son refus de changer de vie, mais malgré sa posture bravache, ses certitudes vacillent et le doute point à partir de la scène du cimetière. Le banquet qui suit en solitaire est plus mortifère que festif et dans une ultime provocation face aux exhortations de Dona Elvira, Don Giovanni s’ouvre les veines en choisissant lui-même sa fin, horrifié par sa propre image face à une prison de miroirs. L’ouvrage s’achève certes sur la mort du héros, mais la puissance dramatique est augmentée par la confrontation avec la statue du commandeur sous forme de jugement dernier. La scène finale, qui ne figure pas dans la version de Prague, est chantée en chœur par les solistes en rappel comme une morale conclusive.

    Dernière bravade de Don GiovanniMusicalement, c’est le bonheur sur scène. Emmanuel Gardeil a assorti des couples intergénérationnels pour les duos Don Giovanni-Leporello (-) et Zerlina-Masetto (-). Cela ajoute au ressort dramatique et créé un équilibre complémentaire entre les voix, accentuant le dramma et le buffa.

    Selon un abattage certain, assure un Leporello double de son maître en plus humain, goûtant toutefois à certaines prérogatives seigneuriales. La Donna Anna de est toute de noblesse à la fois blessée et distante en un chant d’une belle clarté, tandis que loin de la folie décrétée par Don Giovanni et superbement chantée, l’Elvira de est touchante dans sa persistance rédemptrice à croire toujours possible un amour bafoué. Avec une voix de plus en plus affirmée, incarne une Zerlina fine mouche et madrée, tandis que , qui a chanté les trois rôles de baryton au cours de sa carrière,  campe un Masetto entre la révolte et la résignation. Avec un seul air à la beauté souvent négligée, parvient à donner une crédibilité au rôle ingrat de Don Ottavio.

    C’est bien sûr le personnage écrasant de Don Giovanni qui domine l’ouvrage et la surprise est belle avec la prise de rôle de , que l’on commence à entendre avec bonheur sur diverses scènes françaises. Avec des moyens vocaux prometteurs et une présence scénique impressionnante, il brûle les planches et impose un rythme infernal à sa quête morbide. Il aborde une fine psychologie du personnage dosant subtilement ses effets entre une élégante arrogance et la montée du doute jusqu’à une ultime provocation à l’ordre établi par son suicide à la barbe du commandeur. À vingt-cinq ans, ce baryton a de belles choses à dire dans ce rôle qu’il poursuivra en 2014 avec la troupe Opéra Éclaté, dans la mise en scène d’Éric Perez. La jeunesse n’a rien de surprenant pour un rôle que la tradition a vieilli par la suite car Luigi Bassi, son créateur à Prague, était tout juste âgé de vingt et un ans en 1787…

    Rompus au répertoire lyrique par leur expérience à l’ONBA, les musiciens de la Philharmonie d’Aquitaine donnent le meilleur d’eux-mêmes avec de belles couleurs et des subtiles nuances malgré un temps de répétition des plus réduits.

    En attendant de retrouver ces jeunes artistes sur les scènes officielles qu’ils méritent largement, cette soirée nomade fut des plus agréables avec une révélation dont il faudra se souvenir. Et puis, il est de salubrité publique de porter l’art lyrique à tous les publics jusque dans des villes dépourvues de salles prévues à cet effet.

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