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Le Festival de Salzbourg à la croisée des chemins

Helga Rabl-Stadler, Sven-Eric Bechtolf, Alexander Pereira © Luigi Caputo/Salzburger FestspieletoSalzbourg 2013 est à peine fini qu’il faut déjà songer à l’avenir : le 25 septembre prochain, le conseil d’administration du Festival choisira le successeur d’, deux ans après son entrée en fonction pour un mandat de cinq ans qu’il abandonnera à la fin de l’édition 2014, deux ans avant le terme. Ce genre de ruptures de contrat n’est pas exceptionnel dans le monde de la culture ; mais le problème salzbourgeois est beaucoup plus douloureux que de coutume pour deux raisons. La première est la rapidité du divorce : en 2012, à la fin de sa première édition, Pereira estimait déjà qu’il avait reçu plus de gifles qu’il n’en avait mérité, et les polémiques n’ont pas cessé, notamment sur les limites budgétaires qu’il croyait nécessaire d’exploser pour donner au festival la force de surmonter la crise économique actuelle, jusqu’à ces échanges de l’été 2013 où il avait été jusqu’à qualifier de « cris d’orfraie » les craintes exprimées par l’indéboulonnable présidente du Festival, , d’un déficit pour cette édition ; dès le printemps, la décision prise de refuser à Pereira la prolongation de son contrat initial ouvrait la porte à une candidature de Pereira à la direction de la Scala laissée libre par le départ de Stéphane Lissner. La seconde est que le Festival avait déjà connu un épisode similaire en 2009, quand Jürgen Flimm, en poste depuis 2007, avait de la même façon saisi l’occasion d’un poste vacant – la Staatsoper de Berlin, où il fait un excellent travail – pour tirer les conséquences de son échec salzbourgeois ; et avant eux, le compositeur Peter Ruzicka, lassé des pesanteurs salzbourgeoises, avait renoncé à solliciter une prolongation de son mandat initial (2002-2006).

n’est donc pas seul coupable de la crise de plus en plus patente du festival, que ne sauraient éternellement dissimuler les résultats économiques satisfaisants d’une organisation qui, peu subventionnée par les pouvoirs publics, n’en fait pas moins vivre toute une région – cela fait désormais quinze ans que les subventions stagnent tandis que les coûts ne cessent de monter, alors que le pays reste l’un des plus riches d’Europe. Crise artistique, crise d’identité, lâcheté des tutelles prêtes à recevoir les bénéfices du Festival sans souhaiter investir à proportion : , seul intendant salzbourgeois à avoir duré depuis Karajan (1992-2001) avait mis en garde il y a quelques années contre cette spirale infernale imposant au festival un autofinancement qui étouffait nécessairement son ambition artistique, mais les édiles autrichiens avaient préféré la fuite en avant, le grand chasseur de sponsors qu’est Pereira paraissant garantir l’argent facile en même temps que le brillant superficiel qu’apportent les stars – la manière dont Flimm comme Pereira misent tout sur l’aura d’Anna Netrebko est efficace pour le marketing, pas pour la créativité. On en voit aujourd’hui le résultat : les bilans financiers sont excellents, mais la crise d’identité est violente.

Car ce que les politiciens autrichiens taisent soigneusement, c’est l’échec artistique d’un intendant qui n’aura jamais su donner du contenu à sa programmation. Dans le domaine de l’opéra, on aura trop souvent eu l’impression que la programmation salzbourgeoise ne fait que prolonger les vingt saisons passées par Pereira à la tête de l’Opéra de Zurich, avec des distributions similaires et pas vraiment dignes du niveau de Salzbourg, et surtout une succession rapide de nouvelles productions censées apporter un renouvellement permanent, mais trop bâclées pour retenir l’attention : l’été 2013 aura ainsi réussi, outre le début inquiétant d’une trilogie Mozart/Da Ponte copiée de Zurich, à mettre dos à dos le pape du traditionalisme lyrique Peter Stein (pour un Don Carlo affichant une distribution brillante, mais déjà vue à Munich et Londres) et le héros des temps modernes Stefan Herheim (pour des Maîtres-chanteurs dont la distribution moyenne aura été coulée par la direction incohérente de Daniele Gatti) : l’un comme l’autre ont livré des productions sans vie, qui loin d’assurer le caractère unique du Festival (Unverwechselbarkeit, en allemand dans le texte), ont tout de la production de répertoire (et les Maîtres-chanteurs viendront à Paris et à New York).

SONY DSCDans le domaine du concert, les choses ne vont pas mieux : contrairement à ses prédécesseurs conscients de l’ampleur de la tâche, Pereira a souhaité s’acquitter lui-même de leur programmation, qui est dans l’économie et dans la tradition du festival aussi importante que celle des opéras – la France a bien tort de voir en Salzbourg avant tout un festival d’opéra. La réussite de Markus Hinterhäuser dans cet exercice avait illuminé le mandat de Jürgen Flimm, dont le bilan opératique n’était guère plus brillant ; Pereira, lui, tout en s’appuyant parfois maladroitement sur les séries traditionnelles qui rythment les semaines festivalières (Mozart-Matinées, concerts du Philharmonique de Vienne…), n’aura raisonné qu’en termes de prestige médiatique, sans chercher à donner du sens à la succession des concerts. La venue massive du Sistema vénézuélien et de ses nombreux orchestres et chœurs en 2013 aura été un grand succès, et la success story édifiante dont ils sont les supports est l’un des plus efficaces aimants à mécènes – mais pour quel profit musical ? Et que dire de cette intégrale des symphonies de Mahler ce même été, alors que le compositeur a été à l’honneur via les deux anniversaires de 2010 et 2011 ? Ou de l’intégrale Beethoven du Quatuor Hagen, qui a tourné partout en Europe avant de venir à Salzbourg ? Là où Hinterhäuser avait réussi à afficher complet pour deux représentations en concert du Prometeo de Nono, Pereira aura efficacement vidé les salles de musique contemporaine : le résultat le plus regrettable de ces deux premiers étés est sans doute que cette programmation de routine a rendu le public salzbourgeois moins curieux, moins réceptif, moins aventureux.

Le départ de Pereira ouvre une forte période d’incertitude pour le festival, et ce d’autant plus que le conseil d’administration aura choisi la pire solution possible pour assurer l’intérim avant l’arrivée du nouvel intendant, qui n’arrivera qu’en 2016 : aux côtés de la redoutable présidente , nommée à ce poste en 1995 pour tenter de circonvenir la révolution Mortier, l’heureux élu est l’actuel responsable de la programmation théâtrale, Sven-Eric Bechtolf, excellent acteur et très conservateur metteur en scène, qui ne fera de toute façon qu’exécuter les plans de Pereira. Le départ de Pereira n’en est pas moins une très heureuse nouvelle, surtout si les deux remplaçants, inexpérimentés en matière de concerts, ont l’intelligence de se choisir un adjoint compétent pour ce faire. La liste des candidats est longue, et elle est brillante, entre Luc Bondy, Peter de Caluwe ou Serge Dorny ; pourtant, le suspense est mince, tant un candidat se dégage : Markus Hinterhäuser, intendant d’un été en 2011 comme remplaçant de Flimm, actuel directeur des Wiener Festwochen (où il succède à Luc Bondy), présent à Salzbourg depuis que , en 1992, lui a confié l’organisation d’un mini-festival de musique contemporaine, est auréolé du souvenir de ses succès comme programmateur des concerts sous l’intendance Flimm ; et c’est certainement pour lui que le conseil d’administration a nommé une direction intérimaire, pour lui permettre d’exécuter son contrat viennois avant de venir à Salzbourg.

Mais il y a plus important encore que le nom du successeur d’Alexander Pereira, même si Markus Hinterhäuser comme ses concurrents ont en commun une volonté bienvenue de sortir le Festival de l’ornière passéiste dans laquelle il se trouve. La question cruciale est de savoir quelle sera leur marge de manœuvre pour échapper à la spirale commerciale qui aura gâché le mandat de trois intendants successifs. C’est là que se situe le plus grand obstacle à la nomination supposée de Markus Hinterhäuser : s’il veut pouvoir redonner vie au Festival, il lui faudra négocier des moyens suffisants pour assurer une capacité réelle à prendre des risques sans laquelle l’art n’existe pas, mais sans brusquer des politiciens autrichiens que n’étouffe pas l’ambition culturelle. Le nouveau président du Land de Salzbourg, élu au printemps, a annoncé vouloir mener une collaboration de long terme avec le futur intendant : à lui de lui en donner les moyens.

 

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