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L’orgue chante à nouveau à la basilique de Rocamadour

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Orgue en forme de vaisseau suspendu (2)En ces temps de crise et de disette financière, l’inauguration d’un orgue est toujours un événement remarquable et plus encore lorsqu’il s’agit d’un instrument neuf. C’est ainsi que les fêtes organisées par le sanctuaire de Rocamadour, du 9 au 11 novembre 2013, pour inaugurer le nouvel orgue de la basilique Saint-Sauveur construit par Jean Daldosso, se sont déroulées dans une atmosphère joyeuse mêlant enthousiasme, ferveur et allégresse.

La basilique fut dotée d’un premier orgue en 1640, réalisé par le facteur Claude Guillemain,  qui officia également à Villefranche de Rouergue, Rodez et Loc-Dieu. Mais en absence de documentation, on ignore ce qu’il est advenu de cet instrument, sachant que le sanctuaire fut abandonné à la révolution et se trouvait dans un état de quasi ruine lorsqu’un prêtre architecte, élève de Viollet-Le-Duc, entreprit sa restauration entre 1858 et 1872.

En 1928, un nouvel orgue fut commandé à la manufacture toulousaine Théodore Puget et l’instrument équipé d’une soufflerie électrique et d’une transmission pneumatique fonctionna jusqu’en 1970 où il fut démonté et déplacé à l’occasion de la restauration de la basilique par les Monuments Historiques. C’est pour cet orgue que composa ses Litanies à la Vierge noire. Le buffet original disparu fut remplacé par un buffet moderne, alors que l’orgue remonté dans le chœur produisait un son métallique et ne tenait pas l’accord. Une ré harmonisation décidée en 1979 n’améliora que peu les choses et le vieux Puget à bout de souffle fut démonté en 2007. La basilique, considérée comme le second lieu de pèlerinage en France, se trouvait dépourvue d’orgue, bien qu’elle en fut en fait privée depuis trente ans.

Afin de redonner tout son éclat au pèlerinage et de soutenir un festival de musique sacrée, une commission nommée par l’évêque de Cahors a chargé le facteur Jean Daldosso de réaliser un nouvel instrument, tandis que le suivi du projet était confié à l’association Cantica Sacra.

À la veille du jubilé du millénaire du pèlerinage, le défi consistait à penser un instrument neuf dans un lieu aussi chargé d’histoire et de l’intégrer à une architecture sans en altérer l’équilibre. C’est ainsi que fut trouvée la position audacieuse en suspension entre le deuxième pilier et la tribune. La forme en proue de navire s’est imposée pour des raisons à la fois pratiques et esthétiques, évoquant en outre l’esprit maritime du pèlerinage de Rocamadour depuis le Moyen Âge. La coque en bois contient la soufflerie, tandis que sous certains angles, les lignes des cent cinquante tuyaux de façade figurent les voiles et les décors en entrelacs du buffet rappellent des algues.

La composition est inspirée des orgues du nord de l’Europe avec une sonorité d’esthétique baroque, mais l’instrument doté de vingt-cinq jeux, reste ouvert au répertoire contemporain. Il possède la technique des jeux baladeurs, qui peuvent être appelés indifféremment sur l’un ou l’autre des deux claviers. Les jeux non utilisés sur un clavier sont ainsi disponibles sur l’autre. En jouant sur de nombreuses combinaisons de registrations cet instrument de taille modeste permet de jouer une grande variété de répertoires.

À noter que cet orgue dont le coût total s’élève à 380 000 euros a été entièrement financé par des dons privés.

Pendant les trois jours du week-end du 11 novembre,  l’inauguration festive aura rassemblé de nombreux fidèles du sanctuaire et de la paroisse ainsi que des amateurs d’orgue, accourus de partout. D’ailleurs, les hôtels et commerces du village avaient prolongé de deux semaines leur période d’ouverture jusqu’à l’événement avant d’entrer en hibernation fantomatique en attenant la saison prochaine.

Le facteur à la tribune (2)Après le rituel particulier de la bénédiction par l’évêque de Cahors, Monseigneur Turini, l’orgue a pu donner la pleine mesure de ses possibilités lors d’un premier récital de musique baroque par Albertus Dercksen, organiste titulaire à la cathédrale Saint-Etienne de Cahors. Des pièces de Buxtehude (1637-1707), Scheidemann (1596-1663), Cornet (1575-1633) répondent à la très belle fantaisie en écho de Sweelinck (1562-1621) et à des préludes et fugues de Bach dont celle sur le Magnificat BWV 733. L’unique concession à une sonorité plus méridionale fut un Tiento du 2e ton sur les litanies de la Vierge de Pablo  Bruna (1611-1679). L’organiste d’origine hollandaise a révélé la sonorité chaude et les belles couleurs de l’instrument.

Auparavant, on aura pu entendre la création d’un Salve Regina pour orgue, quatuor à cordes et chœur, composé pour l’occasion par le jeune organiste et chef de chœur et interprété par le chœur Dulci Jubeo, formé de 22 chanteurs et 5 instrumentistes issus du conservatoire de Toulouse et de la faculté de musicologie du Mirail. Cette pièce de style classique se fonde sur le chant grégorien avec des réminiscences de Poulenc et de Duruflé, tandis que l’orgue est plus audacieux avec des rythmes syncopés sur une basse de bourdon.

Le dimanche, les célèbres Litanies à la Vierge noire de résonnaient naturellement dans ce lieu auquel elles sont dédiées, par le chœur de femmes À Voix égales de Cahors, tandis que la Missa Brevis de , toujours moderne 54 ans après sa composition, particulièrement dans la partie d’orgue au début de l’Agnus Dei, accompagnait la messe dominicale.

Dans l’après-midi,  avec la complicité de la soprano Corinne Cassiani-Ignoni, Willem Jansen mettait en regard des arias et plusieurs contrepoints de L’Art de la fugue de JS Bach avec de multiples variations autour de la chanson de Jehan Chardavoine Une jeune fillette qui deviendra un thème à la mode dans l’Europe des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, de à JS Bach. et Eustache du Caurroy en réalisèrent des variations et des fantaisies, tandis que Buxtehude reprit le thème comme un choral en l’accompagnant d’un contrepoint très riche et fleuri. À force d’utilisations, la chanson populaire s’est éloignée de ses origines jusqu’à la sacralisation puisque Bach l’utilise dans le choral de Leipzig Von Gott will ich nicht lassen BWV 658. Du pain béni pour un organiste inspiré et facétieux !

En soirée, Emmanuel Pélaprat et Jean-Claude Guidarini, co titulaires de l’orgue Puget de ND du Taur à Toulouse, ont démontré à quatre mains, avec finesse et légèreté, que l’orgue peut aussi allier fantaisie et humour. Ils ont réjoui le public par de fines transcriptions de leur cru sur des Gaillardes de Widmamm,  mais aussi quatre danses du Casse Noisettes de Tchaïkovsky et La Truite de Schubert, sans oublier d’irrésistibles Variations Jansen d’un improbable GC Induiragi (1650-2032) pour finir par la fraîche et joyeuse sonate K 381 de Mozart.

Malgré la nuit ventée et pluvieuse tombée depuis longtemps sur la vallée, la fête se poursuivait encore autour du nouvel orgue.

À noter qu’outre un orgue plus modeste de 15 jeux réalisé par Yves Kœnig pour l’église de Luz-Saint-Sauveur en 2011, il s’agit du seul instrument neuf construit en Midi-Pyrénées depuis plusieurs années.

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