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Janine Jansen, violoniste à la recherche d’équilibre

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Jansen Janine DECCAC’est en plein cœur de ses deux concerts avec l’Orchestre de Paris, alors que son album de musique de chambre Schubert/Schoenberg venait d’arriver en France et qu’un nouveau CD Bach était annoncé, que la violoniste néerlandaise nous a accordé une interview dans le cadre du Théâtre du Châtelet où elle venait d’enregistrer pour un programme de fin d’année de la télévision française.

« J’ai pris le temps d’arrêter les concerts pour revenir, je l’espère, plus forte et plus équilibrée. »

RM : Vous avez accordé une interview à Resmusica en 2009 à Chicago, que s’est-il passé dans votre carrière depuis ?

JJ : Je dois dire que beaucoup de choses sont arrivées depuis 2009, j’ai bien sûr donné beaucoup de concerts mais en même temps j’ai essayé de jouer un peu moins souvent et de trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. J’ai même pris le temps d’arrêter les concerts pour revenir, je l’espère, plus forte et plus équilibrée. Je fais plus attention à mon planning même s’il est facile de se laisser emporter mais je pense que ces dernières années ont été importantes et que j’y ai beaucoup appris sur moi-même et sur ce que ma vie doit être.

RM : Votre agenda cette semaine à Paris semble fort chargé !

JJ : C’est pour ça que je disais qu’il est facile d’être trop occupée mais j’essaye d’être plus compacte et d’alterner des périodes très actives comme maintenant et j’aurai ensuite trois semaines « off » ce que je ne faisais pas avant, ce qui me donne une sorte de respiration.

RM : Dans ces périodes « off », oubliez vous complètement la musique et votre violon ?  

JJ : Non, je ne coupe pas complètement, mais je prends du temps pour lire, d’aller au cinéma, d’être avec des amis, de cuisiner, être à la maison, c’est vraiment important pour moi.

RM : Il est vrai qu’on a parfois l’impression que les artistes internationaux n’ont pas de « home ».   

JJ : Je sais, j’étais comme ça mais finalement j’allais dans un mur et je ne veux plus être comme ça. C’est difficile car il y a les deux côtés à considérer, j’ai besoin de jouer, de faire de la musique, d’être sur scène, mais je dois trouver le bon équilibre.

RM : Dans votre interview de 2009 j’ai noté deux mots qui me paraissaient alors importants dans votre façon de faire de la musique : spontanéité et intuition. Est-ce toujours vrai ?      

JJ : Je le pense vraiment, et ça ne changera sans doute jamais. Je veux rester spontanée, la musique se fait sur le moment. Bien sûr il y a des heures de travail et de préparation avant, mais sur le moment je veux garder la liberté d’être spontanée sur scène avec mes camarades musiciens et ne pas rester enfermer dans une certaine façon de faire. C’est pourquoi c’est important de rester flexible. Et même si je réfléchis beaucoup à mon interprétation, l’intuition est nécessaire, la musique doit d’une certaine façon venir d’elle-même.

RM : Par exemple vous jouez ce soir le même concerto avec Paavo Jarvi qu’hier.

JJ : Oui, ça sera différent, pas complètement bien sûr, mais dans les détails, et ça dépend aussi, et c’est un autre mot très important, de la communication. C’est essentiel pour faire de la musique. Et ce soir ça sera différent d’hier car le chef va ressentir la musique autrement et la façon dont nous allons réagir l’un avec l’autre sera différente d’hier. Ainsi la musique doit rester vivante.

RM : J’ai cru comprendre à lire vos précédentes interviews que vous vouliez rester libre de vos choix interprétatifs sans vous revendiquer d’une école ou d’une autre. 

JJ : Je le crois. En même temps j’essaye de rester pleinement « informée » et je prends le temps d’emmagasiner différentes choses et les faire miennes. Et ce depuis mon enfance avec beaucoup de répertoire baroque avec mon père, puis toutes les rencontres avec de fantastiques musiciens comme Menahem Pressler, Valery Gergiev, qui ont tous tellement de choses à dire.

RM : Jouez vous uniquement ce que vous aimez ? Avez-vous la liberté de refuser ce qui ne vous convient pas ?

JJ : Oui, je ne veux pas jouer quelque chose avec laquelle je ne ressens pas de connexion. Je n’en vois pas la raison. Ce ne serait pas juste pour la musique, le compositeur, pas plus que pour moi-même.

RM : Revenons à la question du style avec la classique question pour la musique jusqu’au XVIIIème siècle, baroque versus romantique.   

JJ : Je ne suis pas une violoniste baroque, et avant d’enregistrer ce CD Bach, j’ai eu la chance de travailler avec un violon baroque, je l’ai expérimenté, j’ai appris beaucoup avec lui, mais après un certain temps, j’ai senti que je voulais le faire avec mon instrument habituel, je n’ai pas senti que ça devait être fait avec un instrument baroque. J’aime l’approche stylistique, la façon de phraser, de respirer, mais je ne suis pas convaincu que ça ne peut être fait qu’avec des instruments d’époque. D’un autre côté je ne suis pas une grande amoureuse d’une approche trop romantique, mais si c’est fait avec tellement de cœur et de conviction, il n’y a rien à redire. Il y a tellement de fantastiques musiciens qui ont joué ainsi, c’est une différente façon de jouer mais elle peut vous toucher tout autant.

RM : Vous semblez équilibrer votre répertoire entre musique de chambre et concerto, est-ce important pour vous ?     

JJ : La musique de chambre est très importante dans ma vie, j’ai d’ailleurs mon propre festival depuis dix ans, et j’aime aussi travailler avec les compositeurs. La saison prochaine je ferai un nouveau concerto pour violon du compositeur hollandais Michel van der Aa commandé par le Concertgebouw Orchestra, j’ai aussi donné la première du double concerto de Penderecki l’an dernier.

RM : Est-il facile de travailler avec le compositeur ?

JJ : Cela peut être très agréable. Bien sûr le compositeur doit être ouvert à ce travail mais c’est vraiment bien de faire partie du processus créatif, comme par exemple avec Richard Dubugnon, qui m’envoyait des parties en cours de composition de son concerto pour violon.

RM : Trouvez-vous facilement la musique que vous aimez dans les œuvres contemporaines ?

JJ : Oui, dans une certaine mesure. Car il y a tellement d’autres œuvres que j’aimerai jouer sans en avoir réellement le temps que si j’arrive à travailler une fois par an un nouveau concerto avec le compositeur ou une œuvre de musique de chambre, j’en suis très heureuse.

RM : Vous avez un contrat exclusif avec Decca, est-il bon d’être ainsi exclusive ?

JJ : Pour le moment oui, j’arrive à faire ce que je veux, par exemple le projet Bach m’était vraiment personnel, puisque joué avec mon père, et c’est formidable d’avoir la possibilité de le faire ainsi et d’être pleinement soutenue par les gens de Decca.

RM : Vous enregistrez plutôt live ou en studio ?

JJ : Le Bach a été fait en studio. C’est merveilleux de faire du live …

RM : Pour la spontanéité

JJ : Exactement ! Mais le studio a d’autres avantages. Par exemple je ne préférerai pas enregistrer Bach en live, mais être en studio des jours entiers, pour y être créative …

RM : Juste vous et Bach …

JJ : Cela fait un peu Glenn Gould, mais oui. Bien sûr c’est aujourd’hui un grand luxe de pouvoir travailler en studio plusieurs jours, mais on n’est pas constamment en enregistrement, il y a des moments où on joue simplement. J’aime tout ce processus. Et nous avons enregistré dans une petite église à Berlin ce qui n’avait pas la froideur classique du studio. Mais pour d’autre répertoire comme Chostakovitch par exemple, il doit être très difficile de recréer une telle pièce en studio qui ne pourrait jamais être aussi forte qu’en live tellement il doit y avoir de tension et d’atmosphère entre tous les participants.

RM : Combien de concerts donnez-vous par an maintenant ?

JJ : Probablement 80 à 90 mais avant c’était plus de 120, j’ai vraiment réduit. Pour le moment ça me semble être un très bon nombre.

RM : Jouez-vous toujours avec le Barrere ?

JJ : J’ai toujours cet instrument et je l’aime beaucoup. C’est toujours intéressant d’essayer autre chose, comme le Cathedral, mais c’est difficile à décider. Parfois lorsqu’il faudrait un peu plus d’intensité dans le bas registre le Barrere y est moins idéal. Même si nous voudrions tous avoir un instrument avec toutes les qualités, c’est impossible.

RM : Ce soir vous jouez le Concerto n°2 de Prokofiev. Au même programme se trouve Carmina Burana. Quel est le lien entre les deux œuvres ?

JJ : (rires) Là il faut le demander à Paavo ! Je ne pourrais pas répondre. Quand on m’a demandé pour ce concert j’ai répondu que j’adorerai faire le Prokofiev avec cet orchestre. Nous avions déjà donné Dubugnon, Beethoven, Britten, et j’ai pensé que ça serait vraiment bien de jouer ce Prokofiev ensemble, un peu comme une musique de chambre.

RM : Vous avez enregistré ce concerto l’an dernier avec Vladimir Jurowski, allez vous le jouer différemment ce soir ?

JJ : Il y aura des différences mais aussi des similarités car j’ai une idée assez claire de cette œuvre. En plus, avec les chefs avec qui j’aime jouer, nous avons habituellement une bonne relation et nos visions sont forcément proches, mais ils apportent quand même des choses différentes dans l’orchestre.

RM : Le tempo de l’Andante assai par exemple ?

JJ : Le tempo du mouvement lent est, je ne sais pourquoi, le plus difficile à régler. Nous ressentons tous qu’il doit y avoir un tempo parfait. Personnellement je n’aime pas lorsqu’il est trop rapide car il n’y a plus d’accalmie dans le concerto, chaque note doit avoir sa place, mais je pense qu’il vaut mieux être trop lent que trop rapide ici.

RM : Un nouveau CD Schubert Schoenberg vient de sortir en France et le Bach est annoncé.

JJ : C’est drôle que vous en parliez comme un nouveau disque car aux Pays-Bas il est paru en même temps que le Prokofiev, puisque enregistrés tous deux en 2012. Pour moi le nouveau CD est le Bach. Mais j’ai été très heureuse qu’on ait pu faire ce disque avec deux de mes œuvres de musique de chambre préférées, qui, bien que différentes, sont très complexes et demandent beaucoup d’intimité

RM : Vous aviez parlé en 2009 de votre amour pour le violoncelle, vous avez choisi ici des œuvres pour deux violoncelles.

JJ : J’adore cette combinaison de cordes, pas seulement le quatuor classique mais ces deux violoncelles apportent une chaleur supplémentaire que je trouve merveilleuse. Même si ce groupe de musiciens n’est pas un ensemble constitué, nous jouons souvent de la musique ensemble. Et il y a un superbe répertoire pour ensemble à cordes.

RM : Quel sera votre prochain enregistrement ?

JJ : Ce n’est pas absolument sûr, mais il y a certainement des concertos qui manquent à ma discographie, comme Brahms ou Sibelius, mais nous sommes encore en cours de sélection, rien n’est décidé.

RM : Écoutez-vous vos enregistrements ?

JJ : Après avoir terminé un tel processus d’enregistrement aussi intense avec toutes ces écoutes répétées, je ne peux plus en écouter plus. Cela fait dix ans que j’enregistre maintenant et je n’ai jamais réécouté un enregistrement. Peut-être qu’il arrivera un moment où ce sera bien de le faire.

RM : Mais ce ne serait plus spontané !

JJ : Cela ne le serait sûrement pas !

Crédits photographiques :   © Harald Hoffmann / Decca

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