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Approche originale du pianoforte via Robert Schumann

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Robert Schumann (1810-1856) : Kreisleriana ; Fantaisie. Pierre Bouyer, fortepiano Erard, fortepiano Streicher et pianoforte Fazioli. 3 CD Diligence 2012. DILO91011. Code barre : 5 425008 378947.

 

Schumann_BouyerDeux chefs d’œuvre de Schumann, les Kreisleriana et la Fantaisie op. 17, interprétés trois fois sur trois pianoforte différents par un seul interprète, . Présentation soignée, dans un coffret en métal. Le pianiste joint deux fascicules fort utiles avec long texte du facteur Sébastien Erard dont le savoir, dans les années 1850, a rayonné à Londres et à Vienne ; ce texte rare et précieux, illustré de dessins du facteur, à lui seul, justifie l’achat du coffret.

Le choix d’une exécution sur pianoforte n’est pas une mode mais une exigence hautement musical de servir Beethoven, Chopin, Schumann, sur des instruments contemporains de ceux que touchaient les compositeurs, infiniment plus riche de possibilités harmoniques, de couleurs, de lumière que les plus coûteux des pianos modernes qui perdent en possibilité musicale ce qu’ils gagnent en puissance, idée clef qu’expose avec conviction .

Notons que, de plus en plus nombreux, les plus grands pianistes enregistrent sur pianoforte les œuvres du répertoire romantique : les lauréats du concours Chopin de Varsovie ne viennent-ils pas de proposer un monument avec l’intégrale de l’œuvre du compositeur enregistrée soit sur un Erard soit sur un Pleyel de son époque : Martha Argerich, Akiko Ebi, Fu Tsong, notamment.

Les deux fortepiano anciens retenus ici sont remarquables : un Erard de 1837 (Coll. particulière de Pierre Bouyer) datant de la première édition des Kreisleriana, reconnaissable à l’extraordinaire richesse harmonique qui est sa marque de fabrique, à sa rondeur, sa gravité, son âme, en un mot, et à ce son inimitable, où se mêlent des fragrances de hautbois chargées de nostalgie.

Puis un piano de Vienne, un Streicher, daté de 1856, soit l’année de la mort de Schumann (Collection de Thomas Albertus Irnberger, Irnberger Foundation, Salzbourg) ; l’instrument a bénéficié de la technique d’échappement transmise à l’illustre famille de facteurs viennois par Sébastien Erard. Ses couleurs ont la pureté, on voudrait dire l’ingénuité qui caractérise les grands pianoforte, les parant d’une grâce insaisissable. Ainsi est inaugurée la tradition des pianos viennois, liée comme par les liens d’une seule grande famille, dont l’héritage, la mémoire culturelle, marquera le style de pianistes tels Badura Skoda, Alfred Brendel et son fils spirituel, Till Fellner.
Sachons reconnaître l’intérêt du troisième instrument, désigné sous le terme italien de pianoforte, un Fazioli, 1995, le « Mago Merlino ». Il peut familiariser avec ce type d’instruments mais il est assez pauvre, sec et trop proche du piano actuel. On peut préférer, de loin, une copie d’ancien issue d’un bon atelier.

Reste l’exécution. Pierre Bouyer, délibérément, joue à l’identique les deux œuvres sur les trois instruments, à quelques variantes près. On aurait attendu l’inverse : un travail propre à chaque instrument, mettant en valeur ses spécificités. Recherche considérable, certes, mais nécessaire : la subtilité des rapports harmoniques aurait pu, alors, être davantage exploitée et plus loin du piano moderne, avec de meilleurs dosages, où par exemple, Rémy Cardinal est passé maître. L’interprétation sur Streicher est la plus séduisante, avec des lignes épurées, des dessins mélodiques remarquables et un bon équilibre sonore. Le dernier mouvement de la Fantaisie, sur cet instrument, est admirable de calme transparence.

Le lyrisme des pages lentes convient bien à Pierre Bouyer et l’Erard permet d’aller au plus profond de l’âme, à condition de ne pas multiplier les intentions interprétatives et de rester au plus près de l’écriture, simplement. On ne peut que regretter la brutalité massacrante des accents, l’aspect débridé des Kreisleriana requérant de la virtuosité, le côté vagabond, fantasque, souvent déstructuré de l’interprétation, comme si le pianiste surchargeait la partition d’états d’âme prêtés au compositeur ; les incessants changements de tempi, les attaques retardées systématiquement dans la Fantaisie sauf sur le Streicher, en disloquent les mouvements, surtout sur l’Erard, alors que l’interprétation, grâce à ces instruments, peut faire entendre les voix intérieures de Schumann comme rarement.

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