Les Quatuors à cordes de Nielsen

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Odd Fellow Palace, Copenhague - Photo par The Heritage Agency of Denmark

S’il est un domaine particulièrement négligé dans la musique de chambre de (1865-1931) c’est sa création destinée à la légendaire formation du quatuor à cordes.

 

confia au quatuor à cordes des pages de toute beauté où l’on retrouve beaucoup de traits de sa personnalité artistique et humaine. Ses quatre principaux quatuors à cordes élaborés entre 1887 et 1906 font apparaître les caractéristiques essentielles du musicien et du personnage lui-même, notamment une volonté de proximité physique et psychologique avec ses interprètes.

Remarquons encore que son contemporain finlandais Jean Sibelius (1865-1957) a longtemps connu un sort identique, exception faite sûrement pour le Quatuor à cordes en ré mineur op. 56 œuvre de maturité sous-titrée « Voices Intimae »). Bien avant d’être connu et reconnu, Jean Sibelius avait confié aux cordes de nombreux travaux aboutissant en fin de compte, à force de persévérer et de franchir progressivement les étapes, à composer de splendides œuvres pour le quatuor à cordes, œuvres que l’on ne redécouvrit et estima à leur juste valeur que plusieurs décennies après. Né la même année 1865, Carl Nielsen emprunta à peu près le même chemin et s’exerça longtemps et assidûment à l’écriture pour les cordes. Le goût pour les intégrales nous a permis de retrouver et d’enregistrer ses œuvres de grande jeunesse, le plus souvent très abouties, mais pas suffisamment pour mériter le qualificatif de chefs-d’œuvre. Nous les citerons bien sûr, mais c’est sur les quatre magnifiques quatuors numérotés, qui le méritent indéniablement, que nous nous concentrerons.

Un des traits saillants du caractère de Carl Nielsen fut la convivialité. Tous ceux qui l’ont approché ont livré des témoignages parfaitement concordants à cet égard. Sa cordialité, sa proximité quasi naturelle avec les autres, sa dégustation non feinte de moments privilégiés le ravissaient et minimisaient l’impact de sa lourde charge de travail (cours particuliers, poste de second violon à l’Orchestre royal, composition le soir, mise en place de nombreux projets, multiples contacts avec les collègues, démarches pour faire jouer sa musique…) et de ses obligations familiales (femme artiste peu disponible pour le foyer, trois enfants dont un handicapé, vie parallèle extra-conjugale souvent compliquée…).

Bien que violoniste de formation, Carl Nielsen ne prétendit jamais avoir atteint le niveau d’un concertiste de haut vol. Néanmoins, il était parfaitement capable de prendre son violon et de s’asseoir avec trois autres musiciens pour jouer un quatuor entier. Plusieurs photographies le montrent dans cette activité. Il ne refusait pas de s’exécuter lors de soirées musicales chez plusieurs de ses riches et fidèles amis. Par exemple, à Fuglsang, chez Bodil de Neergaard (fille du célèbre compositeur J.P.E. H Hartmann) où parfois se trouvaient Nina et Edvard Grieg, et plus tard le Hollandais Julius Röntgen, grand ami du précédent. Divers artistes danois bien connus y venaient régulièrement pour des séjours où se mêlaient détente, balades, travail personnel, repas amicaux et salon de musique ensuite. On y fumait beaucoup et on y buvait aussi d’excellents vins et alcools fins. On imagine volontiers l’atmosphère recherchée qui y régnait. Celle qui donne tant de valeur impalpable à de tels moments privilégiés.

Bien sûr, pour les concerts officiels, Nielsen avait l’habitude de confier sa musique à des formations professionnelles de très haut niveau.

Plusieurs témoignages concordants rapportent que Nielsen aimait particulièrement jouer dans le cadre du quatuor à cordes, prenant grand plaisir à se retrouver avec ses compagnons instrumentistes. Sans être un virtuose exceptionnel, on le sait, il jouait très correctement et sa jovialité égaillait ces soirées cordiales, voire souvent, amicales. Il jouait par exemple avec la famille Röntgen qu’il rencontrait dans le calme campagnard de Fuglsang à l’instant évoqué.

Dès ses débuts, il en aimait l’atmosphère intime, se délectant des belles pages laissées par Haydn, Mozart et même Beethoven, sans oublier Pleyel et Onslow.

L’influence la plus notable, dans ses premières œuvres de musique de chambre, on a coutume de le dire, revient à l’immense Johannes Brahms (1833-1897) et à celle du Norvégien Johan Svendsen (né en 1840).

Vers l’âge de 9 ans, le jeune Carl reçut des leçons de violon de son père et d’un autre instrumentiste de la région, nommé Petersen, époque à laquelle l’enfant avait déjà composé quelques mélodies maladroites. Alors qu’il était encore tout jeune musicien militaire dans l’armée à Odense, à l’été 1881, il se mit plus sérieusement au violon et commença à jouer de cet instrument en quatuor en compagnie de quelques collègues. Ces rencontres l’enthousiasmèrent tant qu’il souhaita bientôt composer lui-même. Il en résulta le Quatuor à cordes en ré mineur.

 

Nous connaissons d’autres mouvements de quatuors constituant possiblement les parties manquantes de ce Quatuor en fa majeur. Il s’agit d’un Andante tranquillo en si bémol majeur et d’un Scherzo en ré mineur.

Les deux mouvements furent interprétés dans une version pour orchestre à cordes dans la salle de concert de Tivoli le 17 septembre 1887. Carl se trouvait dans l’orchestre en tant que violoniste. Ce fut sûrement là ses tout débuts officiels de compositeur.

 

On a retrouvé plusieurs mouvements de (ou pour) quatuors à cordes inscrits dans le style classique, où, à côté de pages de bonne tenue mais non originales, s’en trouvent d’autres, contenant des maladresses et des sections dénuées, sinon d’originalité, du moins de personnalité. Les marques de Haydn et de Mozart dominent sûrement ces essais. Comparativement aux musiques similaires de Jean Sibelius, ces premières musiques de chambre s’avèrent moins abouties et non destinées à la postérité. Ces tentatives, apprentissages et entrainements, non publiés, s’étalent entre 1883 et 1887.

 

Quatuor à cordes « n°1 » en ré mineur. Sans doute une des toutes premières œuvres de musique de chambre achevée par le jeune Carl Nielsen. Elaboré au cours des années 1882-1883, soit à 17-18 ans, par un jeune créateur manifestement inspiré ici par les classiques viennois. Non publié.

 

Quatuor à cordes en fa majeur. Le 25 janvier 1888, on le joua pour la première fois en public au Privat Kammermusik Forening ou Société privée de musique de chambre, avec les interprètes suivants : Carl Nielsen lui-même, Frederik Schnedler-Petersen, Jul. Borup et A. Bloch. Le quatuor comportait les mouvements suivants : Allegro non tanto e comodo ; Allegro con sentimento religioso ; Allegro moderato ed innocente ; Molto adagio-Allegro non tanto.
A son écoute, on trouve un réel enthousiasme et une candeur émouvante, en route pour une charpente dramatique en cours de consolidation mais pas totalement aboutie. Il s’agit probablement de la seconde exécution publique de sa musique. Ces réalisations ne furent toutefois pas jugées dignes d’être publiées de son vivant pour cause d’inexpérience, de maladresse, de manque de souffle et de maîtrise insuffisante des flux et des proportions.

 

Quatuor à cordes pour 2 violons, alto et violoncelle en ré mineur. Cette partition fut commencée à Odense à l’époque où Nielsen prenait des leçons avec un chef de chœur nommé Carl Larsen. Il y jouait aussi volontiers de la musique de chambre avec ses amis. Il découvrit et pratiqua alors les quatuors à cordes classiques. « Je fus si enthousiasmé, rapporte-t-il, que je me mis à composer mon propre quatuor ; en environ un mois il était terminé. » Encore peu savant en matière de composition, il s’avoua assez surpris d’avoir pu mener à bien cette entreprise. Il reconnut bien volontiers dans ses mémoires, Mon enfance en Fionie : « Il est naturellement dépourvu d’originalité, mais la musique est fraîche et vivante. »

Il n’y a pas de renseignement concernant une exécution publique de l’œuvre, mais il est fort probable que Nielsen la joua à Odense en compagnie de ses amis. Non sans fierté, il le présenta accompagné d’une lettre de recommandation de Klaus Berntsen (1844-1927), homme politique danois et directeur d’une Haute Ecole, au populaire Niels Gade, encore tout auréolé de ses séjours en Allemagne et de ses amitiés avec les maîtres de Leipzig, Mendelssohn en tête.

Déjà repéré et soutenu par des mécènes locaux, le jeune homme âgé de 18 ans présenta en mai 1883 son travail au grand compositeur danois de l’époque, Niels Gade (66 ans) qui regarda le mouvement lent concluant à la plus grande satisfaction du jeune homme qu’il devait absolument étudier au Conservatoire de Copenhague. Il y fut admis au mois de décembre suivant.

Nielsen lui-même rapporta qu’un jour de mai 1883, il voyagea en direction de Copenhague pour passer une audition auprès du violoniste V. Tofte (1832-1907) et qu’il en profita pour soumettre son quatuor à Gade (1817-1890). Pour le premier, il avait préparé une pièce pour violon de H. Leonard (compositeur et violoniste belge, 1819-1890), intitulée Souvenir de Boulogne, pour le second, il apportait une copie au propre de son travail.

Il réussit son audition avec Tofte, ce qui signifiait a priori qu’il allait pouvoir entrer au Conservatoire de Copenhague. Il a relaté son contact avec Gade. « Il a lu la lettre mais n’a pas souhaité que je joue du violon, disant que je pourrais jouer pour Tofte, je lui dis que c’était déjà fait mais que j’avais un quatuor à cordes que j’aimerais que le professeur Gade regarde. Il toussa et dit : ‘’Bien, d’accord, allons-y, mais je n’ai pas beaucoup de temps’’… Il s’éloigna de moi, se tourna vers la lumière et lut la partition. Je pouvais alors l’observer sans trembler. Pendant qu’il lisait, son visage ne trahissait rien, s’il approuvait ou rejetait ; deux fois ses lèvres remuèrent comme s’il allait siffler ou fredonner. Enfin, il termina et me rendit le manuscrit me regardant un moment avec ses yeux bleus-gris et dit que je possédais un bon sens de la forme et que je pourrais certainement être admis comme étudiant au conservatoire si je réussissais mon test de violon. » Nielsen lui avait montré son adagio plutôt que son scherzo qu’il aimait, mais peut-être estima-t-il que son thème était relativement impersonnel.

On a remarqué que le Scherzo du quatuor, son troisième mouvement donc, avait un motif identique au scherzo conclusif de la Sonate pour violon.

 

Mouvements pour 2 violons, alto et violoncelle en fa majeur. On sait qu’avant la publication de son Quatuor en sol mineur, op. 13, Carl Nielsen avait composé et joué plusieurs quatuors à cordes ou mouvements de quatuors à cordes de son cru.
Dans une lettre à sa petite amie de l’époque, Emilie Demant, il ne cacha pas sa fierté d’avoir montré un quatuor complet, récemment achevé, à son professeur de composition et de théorie Orla Rosenhoff (1844-1905). Dans sa lettre du 24 décembre 1887, il relatait sa rencontre avec son maître et l’angoisse d’une éventuelle réaction sévère de ce dernier. Durant sa lecture silencieuse de la musique, le jeune Carl remarqua que son visage se détendait et qu’il commençait à émettre quelques petits grognements pour conclure, une fois lue l’idée principale, par un « Bien !… Oui, oui, ah, oui », puis plus loin s’exclama avec des « très beau » ; et, pour finir, après avoir pris garde de ne pas montrer trop de satisfaction, il assura quand même que le quatuor contenait beaucoup de chaleur et d’énergie. Il lui recommandait toutefois de gagner en contrôle et lui fit comprendre qu’il souhaitait que son jeune élève ne le fasse pas jouer rapidement. Pourquoi, demanda-t-il ? « Parce que je suis en train de mettre sur pied une société qui s’appellera la Société des compositeurs. Tous nos meilleurs musiciens et un certain nombre de familles nobles soutiennent mon projet, aussi je pense que votre quatuor pourrait être créé là. »

Au total, on ne sait pas si le quatuor fut donné dans ce cadre ou bien pour une autre société privée de musique nommée « Floridus » (à la fondation de laquelle Rosenhoff avait aussi participé).

Dans une lettre bien postérieure (janvier 1913) à un proche, Svend Godske-Nielsen, Carl Nielsen indiqua : « Mon jubilé d’argent comme compositeur tomba un samedi 25 de ce mois, puisque, il y a 25 ans qu’un quatuor à cordes de moi fut joué à la Société privée de musique de chambre, ce qui fut la toute première exécution de ma musique. » Un encart dans le journal Nationaltidende, à la date du 25 janvier 1888, et pour ce même jour, annonçait pour la soirée : « Carl Nielsen : Quatuor à cordes en fa majeur (nouveauté) et Mozart : Quintette avec clarinette ». Les interprètes étaient sans doute les mêmes que ceux qui avaient joué un quatuor à cordes le 18 janvier 1888 lors d’un concert de la Société privée de musique de chambre, à savoir Carl Nielsen, Fr. Schnedler-Petersen (1867-1937), Julius Borup (1865-1938) et Anton Bloch (1862-1936). Les concerts organisés par cette société, réservés aux membres ne bénéficiaient pas de critique dans la presse. Ainsi ne sait-on pas quelle fut la nature de la réception de cette œuvre. On ne sait pas non plus avec certitude quels mouvements composaient alors le Quatuor en fa majeur. On peut affirmer cependant que l’Allegro et le Finale en constituaient l’ossature (1887).

 

Mouvement pour 2 violons, alto et violoncelle en fa majeur. Sur le manuscrit de ce mouvement placé dans un autre manuscrit, celui du Quatuor à cordes en fa majeur, le compositeur avait ajouté « Beethoven op. 18 n° 1 » et, plus précisément, le premier mouvement, dont il se rapproche au plan thématique et de la forme, tout en affichant un certain nombre de caractères plus spécifiques. Nous nous trouvons face à un exercice d’étudiant avancé. Il traduit bien sûr l’admiration du jeune danois pour la musique de Beethoven dont il appréciait particulièrement le sens de la forme. Ce que confirme un article ultérieur de Nielsen pour le journal Politiken, écrit le 27 janvier 1906 sous le titre « Mozart et notre temps ». Il se souviendra alors du temps où il cherchait la perfection et l’inspiration à partir d’un quatuor de jeunesse de Beethoven. Ce travail date sans doute de la fin de ses études. Bien plus tard il s’appuiera dessus dans sa mission de pédagogue, allant jusqu’à le conseiller, dans ce cadre, à son ami suédois Bror Beckman.

 

Mouvement pour 2 violons, alto et violoncelle en sol mineur. S’agit-il d’une étude préliminaire pour le premier mouvement, Allegro, du Quatuor à cordes en sol mineur, op. 13 ? Probablement. Il fut définitivement rejeté en fin de compte.

 

Mouvement pour 2 violons, alto et violoncelle en fa dièse mineur. Un Andante sostenuto central destiné à un quatuor, sans doute celui en la majeur dont on ne sait rien des autres mouvements.

 

Mouvement pour 2 violons, alto et violoncelle en si bémol majeur. Menuetto. Les quatre parties contiennent des pages pour l’Andante tranquillamento qui sera joué en 1887, avec un Scherzo dans une version pour orchestre à cordes, lors d’un concert à Tivoli sous le titre de Andante tranquille e scherzo. Ce Menuetto aurait à l’origine appartenu à cet Andante tranquillamento comme partie d’un quatuor…

 

Trauermarsch pour 2 violons, alto et violoncelle. Cette Marche funèbre, un exercice de style, avec un mouvement lent de caractère sérieux et brusque, avec des motifs rythmiques pointés est proche du style classique viennois. On n’en connaît pas la destination. Pas d’accord final. Simple exercice abandonné ? Destinée à une partition plus large ?

 

Quatuor à cordes en sol mineur, n° 1, FS 4, composé en 1887-1888, révisé en 1897-1898, comme op. 13. Dédié à Johan Svendsen à l’occasion de son 60e anniversaire (lors de la publication en 1900).

C’est le plus ancien des quatre quatuors numérotés de Nielsen. Il semble, ce n’est pas absolument sûr, que la première exécution du quatuor ait eu lieu le 26 mars 1889 à la Société privée de musique de chambre, structure assez récemment constituée. A la même séance on aurait aussi joué le Quatuor à cordes en fa majeur de Hilda Sehested, une bonne relation de notre compositeur.

Une exécution privée se déroula le 18 décembre 1889 à Copenhague (à la Société de musique de chambre, à bien distinguer de la Société privée de musique de chambre) et fut suivie d’une modeste révision. S’agit-il de la loge franc-maçonnique où Nielsen joua lui-même la partie de premier violon tandis que ses partenaires étaient : Holger Møller, Kristian Sandby et Frits Bendix. A cette époque, il venait juste d’être engagé comme second violon à l’Orchestre royal.

On avance que cette Société donna ce quatuor à deux autres reprises, les dates suivantes étant retenues : 20 mars 1895 et 4 avril 1896.

La création publique de la version révisée se déroula à Copenhague dans la petite salle du Odd Fellows Palæet, le 3 février 1898.
Le premier violon en était Anton Svendsen, excellent instrumentiste, sans lien de parenté avec Johan Svendsen, le chef norvégien en poste au Danemark. Au programme figuraient d’autres partitions de Carl Nielsen, à savoir pour le piano seul, les Humoresques-Bagatelles et la Suite symphonique, op. 8 ainsi que la Sonate pour violon et piano en la majeur, op. 9.
Elle enregistra un bon succès public à Tivoli mais ne permit nullement à Nielsen, qui le souhaitait de plus en plus intensément, de vivre de ses compositions. Il lui fallut se présenter et remporter une audition et un concours pour travailler en tant que violoniste au sein du groupe des seconds violons de l’Orchestre royal de Copenhague en 1889, prenant officiellement ses fonctions le 1er septembre 1889. Il allait garder ce travail pendant une bonne quinzaine d’années et apprécier souvent de jouer sous l’autorité de Johan Svendsen qui éleva très sensiblement le niveau artistique de cette formation jusque-là plutôt assoupie et routinière. Nielsen l’admirait comme chef d’orchestre mais aussi comme compositeur, dont il souligna : « Jamais une note de trop, jamais de remplissage pour tuer le temps… »

Cette partition connut au moins quatre exécutions supplémentaires dans les deux sociétés : Kammermusikforeningen (fondée en 1868) et la plus récente Vor Forening et cela avant la création officielle publique du 3 février 1898 dans la plus petite salle de concert de Koncert-palaeet (nom qui changera plus tard pour Odd Fellows lorsque cet ordre l’acquerra).

Sous sa forme révisée, il y fut encore proposé le 2 mars 1898 et le 22 mars 1904.

Bien des années plus tard, interrogé en 1918, le compositeur se souvint (propos rapportés par John Fellow dans Carl Nielsen til sin samtid, Copenhague, 1999) : « J’avais alors mis toute mon énergie dans un quatuor à cordes. Il était bon. Je pense toujours cela… Mais lorsqu’il fut exécuté au Concert Palae et à la Société de musique de chambre, le public fut assez amical, mais les critiques… Ce fut très douloureux pour moi. Ils mirent mon quatuor complètement en pièces et dirent qu’il était incompréhensible. » Il semble qu’en réalité certaines critiques furent plutôt positives envers cette œuvre et nettement moins favorables pour les autres musiques inscrites au programme, à savoir la Suite symphonique pour piano, op. 8, la Sonate pour violon et piano, op. 9 et les chansons sur des textes de Ludvig Hostein, op. 10, d’un abord plus difficile.

Nielsen n’oublia pas que certains avaient avancé que son niveau créateur était encore insuffisant pour assurer seul toute une programmation. Ce que formulèrent Gustav Hetsch dans Nationaltidende et Charles Kjerulf dans Politiken, dans leur livraison du 4 février 1898, qui lui reconnaissaient un beau talent mais aussi lui reprochaient une propension à ne pas vouloir paraître banal, à composer avec trop de sérieux, avec un certain maniérisme, et espéraient que l’avenir permettrait de mieux en apprécier les qualités.

Kjerulf indiqua encore : « Le nouveau Quatuor à cordes en sol mineur, qui terminait le concert, manifestement donna le plus grand plaisir. Il est très frais et davantage encore, et très souvent révèle l’indiscutable talent que nous lui connaissons tous. »

Trois autres journaux nationaux, tous du 4 février, Dannebrod, Aftenbladet et Vort Land imprimèrent des sentiments analogues, insistant sur leur préférence pour le Quatuor en sol mineur.

 

Le Quatuor en sol mineur, d’une durée de 25 minutes environ, se compose de quatre mouvements : 1. Allegro energico ; 2. Andante amoroso-Agitato-Tempo I ; 3. Scherzo : allegro molto ; 4. Finale : Allegro (inquieto). Durée approximative des mouvements : 10’, 5’30, 5’ et 6’.

Que dire de cet opus ? Sa construction est solide, les idées thématiques intéressantes mais son intérêt au regard de l’histoire du genre s’avère à présent relativement modeste et bien ancré dans un style classique tardif certes assimilé mais pas vraiment représentatif de l’originalité à venir du jeune créateur. Si en effet, on note sa structure traditionnelle sur le plan harmonique, il apparaît quelques traits plus propres au compositeur en ce qui concerne la mélodie et le rythme.

Cette partition fut écrite avant celles de Gade à qui l’on doit en fait deux quatuors à cordes joués, semble-t-il, en 1899. Ces œuvres pour cordes ne lui étaient sans doute pas inconnues. De plus, il convient de ne pas surévaluer l’influence de Brahms, mais bien plutôt de relever la marque générale d’une musique centro-européenne. Gade qui prit connaissance de la partition la qualifia de « fouillis certes, mais fouillis non dénué de talent ». La tonalité du quatuor est la même que celle de la Symphonie n°1 qui apparaîtra trois ans plus tard. On a pu y trouver une certaine monotonie au plan de la densité de la texture, fait compensé par la réussite du développement et la qualité du dialogue entre les quatre partenaires avec son aspect vivifiant.

Œuvre de jeunesse donc mais publiée seulement dix ans après son achèvement, et alors sous une forme révisée. Avant cette partition, il avait composé deux autres quatuors entiers (en ré mineur et en fa majeur) ainsi que quelques mouvements isolés, aucun n’ayant été imprimé ni bénéficié d’ un quelconque devenir.

Dans le mouvement d’ouverture, on assiste à la naissance d’un premier thème riche en tension dont la date de composition exacte reste non connue.

Le violoncelle introduit une section secondaire lyrique, apaisée, tandis que le développement central, modulé, est brisé par des accords stridents menant à une courte récapitulation. Un second thème, confié au premier violon, prouve la qualité du discours du jeune artiste.

Le second mouvement, composé entre le 21 et 29 janvier 1888, commence par un mi bémol majeur, sa partie centrale est en sol mineur. L’Andante amoroso affiche des qualités faites d’ardeur, légèrement langoureuses, notamment dans la section centrale notée agitato (on y décèle des traits que l’on retrouvera dans la cantate Hymnus amoris dans les années 1896-97).

Le Scherzo en do mineur, vif, soutenu et entrainant est dominé par un Trio central en sol majeur avec sa basse caractéristique. On y perçoit la marque d’un Mendelssohn voire de Schumann, tandis que dans le Trio, il laisse apparaître une influence populaire dansée (proche du musette). Ce troisième mouvement est daté du 23 décembre 1887.

Dans le quatrième et dernier mouvement, achevé le 6 février 1888, Nielsen réutilise des thèmes déjà entendus dans les trois premiers. Une atmosphère de danse y domine.

L’opus 13 demeure le moins souvent joué des quatuors de Nielsen de son vivant. Il sera publié et acheté par Wilhelm Hansen en 1900.

 

Quatuor à cordes en fa mineur, n° 2, op. 5 ou FS 11, 1890. Remarquons que, initialement et provisoirement, cette partition reçut le numéro d’opus 6. Le dédicataire en fut Anton Svendsen qui était le leader du Quatuor Neruda, lequel interpréta plusieurs fois l’œuvre à la Société de musique de chambre. Long d’une trentaine de minutes, il comprend comme le précédent quatre mouvements ainsi caractérisés : 1. Allegro non troppo, ma energico, 2. Un poco adagio, 3. Allegretto scherzando, 4. Finale : Allegro appassionato. Allegro molto. Presto. Durées respectives : 9’, 6’30, 5’30, 7’.

Les mouvements de la première mouture étaient notés ainsi : Allegro moderato ma energico, un poco Adagio, Allegretto scherzando, Allegro molto.

Carl Nielsen en élabora le premier mouvement à Copenhague au cours de l’année 1890 tandis que le reste fut écrit à l’automne de cette même année lors de son grand voyage d’étude en Allemagne, Italie et France qu’il put réaliser grâce à l’obtention d’une bourse dite « Det Anckerske Legat » pour la saison 1890-1891.

Il quitta son poste de second violon au sein de l’Orchestre royal où il travaillait depuis août 1889 et quitta le pays le 3 septembre 1890 en direction de Dresde.
C’est là qu’il acheva le troisième mouvement, le 29 septembre, et mit le point final au premier, à Berlin, le 13 novembre. Il éprouva des difficultés à venir à bout du second mouvement qu’il retravailla à trois reprises et acheva finalement le 5 novembre, à Berlin également. Il précisa à Rosenhoff qu’il acheva vraiment ce second mouvement à la date du 28 novembre. «Ai fini l’Andante du quatuor. Enfin ! Ce que m’a coûté cette partie ! » Ce travail acharné lui permit de préciser dans son journal : « J’ai trouvé là mon ton propre. »

Le quatuor fut répété le 22 novembre 1890 avec quelques relations amicales et Nielsen se montra satisfait du résultat. La répétition eut lieu à la Hochschule für Ausübende Tonkunst de Berlin avant même l’achèvement complet du quatuor. « Répétition de mon nouveau quatuor. Il sonne tout à fait comme je l’imaginais, sauf à un endroit dans le troisième mouvement ; mais il s’agit seulement d’une simple mesure où je me suis trompé ».

Il organisa de nouvelles répétitions les 25 novembre, 14 et 18 décembre. Lors de cette dernière séance le grand Joseph Joachim était présent. Nielsen écrivit et décrivit l’évènement à son professeur Orla Rosenhoff (lettre du 15 janvier 1891) et à son ami Emil Sachs (lettre du 27 décembre 1890).

A Rosenhoff, il précisa, « Nous avons fait cinq répétitions et néanmoins, cela sonne encore très médiocre ; il est extrêmement difficile à bien jouer, car il y a de nombreuses modulations, des problèmes enharmoniques qui doivent être joués si clairement que la moitié des difficultés auraient été suffisantes. Si vous ajoutez à cela la crainte de jouer devant Joachim, vous pouvez imaginer que les choses ne sont pas si bien passées que cela. »

L’accueil cordial de Joachim fut réel et apprécié, ses conseils entendus mais ses indications de changements refusées. « Je ne le veux pas », écrivit le jeune compositeur.

« Il a trouvé que j’avais de l’imagination, de l’inventivité et de l’originalité, mais il a dit aussi qu’il y avait plusieurs passages de liaison très radicaux, me conseillant de modifier et réviser tout cela, me montrant les passages à revoir. N’est-il pas étrange que c’était des choses que moi-même je trouvais les meilleures, en dehors d’une page où il avait raison. » Dans une missive à son ami Sachs, il expliqua encore : « Il souhaite que je retravaille les endroits que moi je considère comme les meilleurs du quatuor ; alors, il pense que ce serait une excellente œuvre, mais bien sûr je ne peux l’accepter. »

Nielsen ne modifia rien, soucieux de ne pas dénaturer le caractère de sa partition. Ils finirent sans heurts, Joachim concluant : « Vous devez sûrement écrire comme vous le désirez, mais surtout être sûr que vous sentiez que cette voie est la bonne… » Dans son journal, il résuma ainsi : « Joachim a suggéré hier que je révise le quatuor ; mais je ne veux pas. Son temps viendra. »

Il paraît évident que, déjà avant son départ pour le continent, il s’attachait à faire fructifier sans trop de concession ce qui lui semblait typique de sa manière et cela sans sacrifier aux conseils normatifs de maîtres plus âgés. Rapidement, il sentait qu’il avançait vers une personnalité d’écriture croissante, notamment par le biais de ce quatuor. « Ai bien travaillé aujourd’hui. Je crois que j’ai trouvé mon propre langage ; à travers le Quatuor en fa mineur, sa nature m’est plus clairement apparue » (Lettre du 14 octobre 1890). Cette certitude, sans doute très exaltante, n’allait pas sans interrogation quant à l’accueil futur du public. Elle s’exprime dans les propos suivants datant de la fin du travail sur le quatrième mouvement : « Je me demande s’il sera bien compris. Déjà qu’ils ne comprennent pas Svendsen qui pourtant est suprêmement clair, qu’en sera-t-il en ce qui me concerne ? »

Après la seconde répétition, l’optimisme grandit : « J’ai vu hier la profonde impression que mon quatuor a fait, et je l’ai ressentie aussi – non, c’est trop ridicule ! Assez pour avancer qu’aujourd’hui je suis la personne la plus heureuse sur terre : je pourrais embrasser le monde entier et je ressens un sentiment de force et de puissance qui est un ravissement délicieux. C’est étrange qu’à chaque fois que j’achève une œuvre importante, j’ai le sentiment qu’à ce moment seulement je commence réellement » (Lettre à Emil Sachs datée du 23 novembre 1890).

Les nombreuse corrections, retouches, réagencements confirment nettement que cette œuvre a nécessité un véritable combat créateur, sans doute accentué ou majoré par la présence de plusieurs esquisses sans rapport avec elle, puisque l’on trouve des mesures pour le piano, pour des chansons et même pour sa future Première Symphonie, stimulé qu’il était par sa passion pour la Symphonie n° 5 de Beethoven. Néanmoins, le jeune compositeur sentit combien il avait progressé et trouvé un ton personnel pour ce Quatuor à cordes en fa mineur.

Pour s’en convaincre davantage et se rassurer quant à l’impact produit par sa musique sur l’auditoire, il lui fallait en donner une exécution et recueillir l’avis des auditeurs présents, ce qui fut réalisé avec l’exécution privée du quatuor au domicile du célèbre violoniste Joseph Joachim, ami intime de Brahms comme l’on sait, à Berlin donc, dans l’après-midi du 18 décembre 1890. Il qualifia cette musique de « trop radicale » mais néanmoins dotée de talent et d’originalité.

Selon un autre biographe de Nielsen, Schousboe, le quatuor aurait été donné à l’Ecole royale de musique (Konigliche Hochschüle fur musik) devant un nombreux public invité et joué par le compositeur, Fini Henriques, Frederick Schnedler-Petersen et John Paul Morgan, un violoncelliste américain. De l’aveu même de Nielsen, l’exécution ne fut pas parfaite.

Un autre passage d’une lettre datée du 24 novembre 1890, adressée à Orla Rosenhoff depuis Berlin, indiqua : « Le travail créateur ne doit pas épuiser un homme. Il le fortifie. »

La première présentation publique officielle se déroula à Copenhague le 8 avril 1892 dans la petite salle du Odd Fellow Palae. Les interprètes en étaient Anton Svendsen, Holger Møller, Christian Petersen et Frits Bendix. Le succès fut au rendez-vous.

Ce soir-là, on donna aussi : Slavisk Folkepoest, op. 45 d’Otto Malling et le Septuor pour piano, flûte, hautbois, cor, alto, violoncelle et contrebasse, op. 74 de Hummel.

La création fut reçue positivement tant par le public présent dans la salle que par les critiques invités à le découvrir. Tous y virent les débuts d’un futur maître. Ce sera la première musique de Carl Nielsen à être connue ailleurs qu’au pays.
Le Quatuor Neruda le programma à plusieurs reprises à la Société de musique de chambre (Kammarmusikforeningen).

Le critique Charles Kjerulf écrivit dans Politiken daté du 9 avril 1892 : « Il ressortait très clairement que ce talent était déjà capable d’un remarquable tour de force… Carl Nielsen est manifestement un grand talent, rien dans son travail ne le prouve aussi sûrement que ce quatuor. »

De flatteuses appréciations, et également des encouragements pour l’avenir, vinrent aussi dans Berlinske Aftenavis (9 avril) : « Il y a quelque chose à la fois de nouveau et attirant dans cette grande partition qui passe bien, notamment dans les deux grands mouvements extérieurs ; le manque d’arrondi de la forme et de la clarté produit un effet salutaire, mais cela constitue un bond en avant… Mr. Nielsen est un jeune compositeur pour lequel on est en droit d’espérer des réalisations significatives. »

Trois autres journaux, Nationaltidende, Kobenhavn et Avisen, tous datés du lendemain du concert, louèrent également le quatuor.

On le redonna le 28 avril 1892 avec les mêmes musiciens, dans le même lieu. Les critiques furent encore plus positives pour cette première soirée uniquement consacrée à des musiques de Nielsen.

On proposa également : quatre de ses chants sur des poèmes de J.P. Jacobsen, op. 4, les deux Pièces Fantaisies pour hautbois et piano, le Quatuor à cordes en sol majeur. « Le quatuor nous a plu davantage encore hier soir ; on peut, sans problème, le considérer comme une œuvre peu commune venant d’un jeune homme au milieu de ses vingt ans » (Berlingske Tidende, 29 avril 1892).

Ultérieurement, le Quatuor en fa mineur sera assez souvent joué au Danemark mais aussi à l’étranger (en Europe, à Amsterdam, Rotterdam, Berlin, Leipzig, Manchester, mais aussi aux Etats-Unis, à Mexico et à Buenos Aires). Lorsqu’il rencontrera fortuitement le grand violoniste Eugène Ysaye dans une gare, ce dernier, heureux, lui assurera avoir entendu son quatuor à Nice, s’être procuré un exemplaire et projetait de le jouer. Pour le convaincre, il siffla même le début du premier mouvement. « Je n’arrivais pas à croire qu’il s’agissait de mon quatuor », confia-t-il à sa femme dans une lettre datée du 26 octobre 1894.

A l’écoute du premier mouvement, le meilleur des quatre, on note que les thèmes sont concis et bien dessinés, que le développement est bien maîtrisé, organique et que règne une tension soutenue. Nielsen rapporta avoir eu soudainement l’inspiration du premier thème alors qu’il se trouvait assis dans un tram bondé dans Copenhague. Il le nota sur un morceau du journal qu’il était en train de lire. Dans une lettre écrite dans sa maison d’enfance à Nørre Lyndelse, datée du 29 septembre 1890, adressée à son maître Orla Rosenhoff, il rapportait qu’il venait d’en terminer avec le premier mouvement qu’il s’apprêtait à mettre au propre. Une fois quitté le Conservatoire, il continua à travailler la composition avec lui. On y rencontre le rythme syncopé du premier thème, un second thème romantique joué au violoncelle puis par le violon. Ce mouvement fut élaboré à Copenhague avant le voyage d’étude qui commença le 3 septembre avec des lettres de recommandations de Niels Gade. Il espérait en avoir terminé avec ce quatuor avant son départ pour l’Allemagne mais on sait qu’il n’en fut rien.

Le mouvement lent en do majeur s’avère peut-être moins réussi, à la limite trop relâché, et ne manque pas de sections relativement banales pour certains. Néanmoins, on y découvre un thème principal simple basé sur une mélodie chaleureuse et chantante où l’on note la répétition de la tierce mineure. Si la critique avancée ici revient à Robert Simpson, un autre biographe, Torben Schousboe, pense lui, que « le deuxième mouvement qui a tant préoccupé le compositeur est l’un des plus beaux mouvements lents de la production de Nielsen, avec son lyrisme discret, émouvant, cependant dénué de sentimentalisme. »
On a noté que ce travail anticipait certains passages d’Hélios pour orchestre de 1903.
Cette section lui causa pas mal de difficultés (au début il l’avait baptisée « Andante ») et il ne l’acheva à Berlin (où il était arrivé le 19 octobre) que plus tard, notant quand même à la date du 5 novembre que son travail avançait bien. Dans un courrier à Rosenhoff, il confia, une fois le quatuor terminé, qu’il avait écrit l’Andante trois fois (Lettre du 24 novembre 1890). On sait qu’il y apporta encore des modifications ultérieures, notamment après les répétitions des 22 et 25 novembre.

Dans le troisième mouvement, l’influence de Johan Svendsen remplace celle de Brahms, plus évidente dans celui qui précède. Nielsen y ajoute une note d’humour, trait présent dans nombre de ses inventions musicales, avec les interrelations des quatre instruments, ajoutant à l’occasion des mesures burlesques et d’autres plus lumineuses. Il l’appréciait particulièrement : « Ici, j’ai trouvé ma propre expression. » Le trio s’appuie sur un élément folklorique. Il acheva ce mouvement posé et réfléchi le 29 septembre, pendant son séjour à Dresde où il resta du 3 septembre au 19 octobre 1890.

Le Finale, à la vigueur très tonique, à la rythmique quelque peu rigide, reste en- deçà de l’Allegro initial, affichant moins de tempérament et restant plus superficiel. « Ai terminé le Finale du quatuor aujourd’hui », confia-t-il dans son journal le 13 novembre. Il l’acheva dans la période allant du 5 septembre au 13 novembre, statuant : « L’avenir de la musique n’est pas en Allemagne puisqu’on ne veut plus y entendre du nouveau… » Ce dernier mouvement fait penser à Brahms tandis que la coda fait évoquer Tchaïkovski.

Pendant le travail sur ce quatrième mouvement, Nielsen visita la Galerie d’Art de Dresde, y découvrit de nombreux chefs-d’œuvre qui peut être l’inspirèrent dans sa composition. Dans une note datée du 5 septembre, il rapporta son plaisir : « Divin ! Je ne me suis pas ménagé pour voir de nombreux tableaux en l’espace de trois heures, aussi je ne pouvais pas m’arracher du Goldwägerin de Rembrandt et du Diogène mit der lanterne de Ribera. »

Il est possible qu’il ait associé certains aspects sombres du tableau de Jusepe de Ribera (1591-1652) à sa musique pour ce dernier mouvement. Ce que semble confirmer la composition de quelques mesures au retour d’une soirée avec des amis, le 26 septembre, sans doute lors d’une réévaluation du premier sujet du final.

Considéré dans sa globalité ce Quatuor en fa mineur est une œuvre achevée, bâtie sur une réalisation motivique pleine d’énergie avec des éclats dynamiques solides dans les mouvements rapides. Il renferme déjà nombre de traits qui plus tard, assumés et amplifiés, participeront aux critères caractéristiques de sa maturité.

Il sera très souvent joué du vivant du compositeur (avec le Quatuor en fa majeur) notamment par des quatuors nationaux comme le Quatuor Breuning-Bache et le Quatuor Thorvald Nielsen qui le donnèrent non seulement au Danemark mais aussi à l’étranger. Wilhelm Hansen de Copenhague le publiera au cours de l’hiver 1892.

 

Quatuor à cordes en mi bémol majeur, n° 3, op. 14, FS 23, 1897-1898, durée : 35 minutes, quatre mouvements : 1. Allegro con brio, 2. Andante sostenuto, 3. Allegretto pastorale-Presto-Allegretto pastorale, 4. Finale : Allegro coraggioso.

Le travail sur le précédent quatuor datait d’une huitaine d’années et naturellement, il est aisé de constater les énormes progrès d’écriture et de caractère avec cette nouvelle œuvre de musique de chambre, registre au sein duquel le jeune danois devient un authentique maître. Il livre là un chef-d’œuvre. Le labeur sur ce quatuor dura relativement longtemps en partie en raison des difficultés conjugales que traversaient Anne-Marie et Carl Nielsen, surtout au cours de l’été 1898. Il séjourna dans la ferme familiale du côté de sa femme tandis que cette dernière travaillait sur la sculpture d’un cheval rouge dans la capitale du royaume.

« Pendant que tu achèves ton Finale, moi je m’applique à mon cheval. Nous ne passerons plus d’été comme celui-là, n’est-ce pas mon chéri ? La vie est belle mais tu ne dois pas te laisser accabler ; nous serons bons l’un envers l’autre et cesserons de nous quereller, ce qui nous empêche d’avoir la force de travailler », écrivit Anne-Marie dans un élan de réconciliation (Lettre du 2 août 1898).

A l’époque de cette élaboration, Nielsen était à la recherche d’un sujet d’opéra, la conclusion devait être son premier opéra Saul et David dont le livret réalisé par Einar Christiansen fut prêt en janvier 1899. Mais en même temps, et plus précisément au cours des étés 1897 et 1898, il fut très occupé à travailler dans la ferme de ses beaux-parents, Thygesminde, à proximité de la ville de Kolding dans le Jutland. Il s’agissait réellement d’une occupation physique l’impliquant dans le travail de paysan, ne lui laissant ni la force ni le temps de se consacrer pleinement à ses activités musicales. Ce qu’il indiqua à son proche ami Axel Olrik, un folkloriste et historien de la littérature danois (1864-1917), qui venait de lui procurer quelques partitions de ballades populaires qu’il souhaitait mettre en musique. Après ces deux étés campagnards, Nielsen abandonna le travail de la terre et la ferme familiale fut vendue en 1899. Heureusement pour l’histoire de la musique danoise !

Il commença la rédaction de son quatuor vraisemblablement après les vacances d’été 1897.

Le premier mouvement, terminé en décembre 1897, dure environ 9 minutes ; il repose sur une architecture bien conçue, un développement contrapuntique riche, et résonne de sons festifs avec ses sonorités capricieuses voire rebelles, structuré en un jet continu et entraînant dans une tonalité maintenue de mi bémol. Le mouvement débute par un rondo de sonate parsemé de hardiesses que l’on a rapprochées des derniers quatuors à cordes de Beethoven. Le second sujet n’est pas sans évoquer une atmosphère digne du 16e siècle d’une part, mais aussi, d’autre part, d’un modernisme relatif rappelant le futur Quatuor en fa dièse (1928, rév. 1930) du compositeur britannique Michael Tippet (1905-1998), lui aussi marqué par le classicisme et par l’art de Beethoven. Nielsen s’affiche avec un respect digéré du passé, avec un langage, sinon avant-gardiste, du moins très singulier dans ce registre précis, avec une intention de proposer à ses auditeurs une musique sortie de ses tripes. On a remarqué que la persistance de la tonalité de mi bémol était sans doute une réminiscence du puissant Quatuor à cordes op. 127 du grand Beethoven.
L’auditeur constate à son écoute la permanente succession, superposition et l’enchevêtrement des rythmes dont la résultante est de le propulser parmi les mouvements les plus réussis de notre compositeur. Et même, oserons-nous, l’un des mouvements les plus conséquents de toute la littérature musicale du 20e siècle. Rappelons que cette partition fut écrite trois ans avant la Symphonie n° 2 !

Il se caractérise par une grande énergie manifestée dès le début avec un accroissement de tension (con fuoco puis adirato, avec colère) et des successions d’atmosphères variées enrichies de chromatismes hardis.

Le second mouvement (8’) reste dans la même tonalité que le précédent, mi bémol majeur, bien qu’il commence en la majeur. Nielsen le débute en décembre 1897 juste après l’achèvement du précédent. Après une brève introduction quelque peu incertaine et hésitante, survient le thème principal (joué par le premier violon), remarquable par son ampleur et son expressivité dont on a bien remarqué qu’il annonçait le troisième mouvement (Andante malincolico) de la Symphonie n° 2 titrée « Les Quatre tempéraments », à l’instant évoquée. Ce beau thème, une mélodie dotée d’un lyrisme maîtrisé se poursuit par une accélération du rythme, momentanée, tandis qu’une sérénité s’installe avec le thème plus lâchement dessiné. Le violoncelle plaintif et déchirant, puis l’alto, achèvent ce mouvement très élégant, noblement retenu et au charme triste. Cet Andante se classe comme l’un des plus réussis de l’immense monde du quatuor à cordes que nous avions rapproché en 1990 du célèbre et imposant Adagio du Quinzième Quatuor en la mineur opus 132 de Beethoven, sous-titré : « Chant de reconnaissance à la divinité d’un homme guéri de la maladie ». Sans doute ce moment de recueillement, voire d’intimité, est-il l’un des plus puissants du compositeur qui pour autant évite toute confession impudique très éloignée de son tempérament. Pour David Fanning, ce mouvement préfigure le tempérament mélancolique de la Symphonie n° 2 de 1901-1902, tout en n’oubliant pas la marque de certains chants traditionnels scandinaves.

Le 14 juillet 1898, il écrivit à sa femme depuis Thygesminde qu’il retravaillait à sa partition, lui indiquant qu’il possédait un nouveau thème bien défini qu’il espérait pouvoir bientôt lui faire entendre, précisant qu’il comptait sur son jugement souvent juste. Il compléta en disant que les enfants étaient déjà en train de le chanter ; ce qu’il considérait comme un bon signe. Plusieurs lettres à Anne-Marie précisent l’état d’avancement de son travail qui ne se passait pas toujours aussi aisément qu’il l’escomptait. Elle lui écrivit le 29 juillet : « Mon petit chéri. Comment cela se passe-t-il pour toi, est-ce que le travail progresse ? » Le jour même, il lui précisa : « Mon travail avance encore plutôt lentement. » Peu de jours plus tard, il indiqua que la composition se précisait plus rapidement. « Il est capable de saisir les gens avec le bel Adagio, une pièce de musique hautement substantielle qui combine un large sens mélodique et une absence de déchets », commenta Hother Ploug dans Illustreret Tidende (24 novembre 1901).

Le troisième mouvement, Allegretto pastorale, est un intermezzo rappelant la manière de Johannes Brahms et officiant comme un délicieux relâchement après la tension qui vient de s’achever. Son thème principal s’avère léger, alerte, presque dansant, s’effaçant en son milieu au profit d’un brillant presto très raffiné (noté Allegro coraggioso). Le mouvement se termine avec le retour de l’Allegretto. Il n’est pas sans faire évoquer les violoneux de village avec leur message de bonne humeur. Là aussi, on peut penser à l’Allegro sanguineo de la Symphonie n° 2.

Dans le finale, le maître offre une musique animée, vive, avec un thème principal fait de quartes décidées, que l’on a rapporté au premier thème du dernier mouvement de la Symphonie n° 1. La musique se montre ici assez bavarde, intense, solide, voire paysanne, probablement moins singulière que dans les trois mouvements précédents et finalement très légèrement décevante.

La création (sous l’égide de Vor Forening/Notre Société) se déroula en privé le 1er mai 1899, grâce aux musiciens suivants : Anton Svendsen, Ludwig Holm, Frederik Marke et Ejler Jensen. Le Quatuor à cordes en mi bémol majeur fut dédié à Edvard Grieg qui lui-même avait composé en 1877-1878 un excellent et trop méconnu Quatuor en sol mineur, op. 27.

La même œuvre sera redonnée le 4 octobre 1901 à Copenhague (petite salle du Palais Odd Fellow) par Georg Høeberg, Louis Witzansky, Anton Bloch et Ernst Høeberg. Ce fut lors du premier concert de chambre interprété par le nouveau Quatuor Høeberg. Le Dannebrog du 5 octobre 1901 parla, par la plume de son critique, Leopold Rosenfeld, d’un autre concert donné en 1900 lors d’une soirée du Dansk Komponistsamfund. Cette société danoise, en français, la Société des compositeurs danois, avait été fondée très récemment, le 15 octobre 1900, pour la promotion de la musique danoise. La société se réunissait mensuellement et c’est sans doute au cours d’une de ces réunions privées, que fut donné le Quatuor de Nielsen. Le jeu des musiciens fut en général loué, tandis que l’œuvre elle-même reçut des critiques variées. Par exemple, le critique Gustav Hetsch nota dans le Nationaltidende (5 octobre), à propos du premier mouvement : « Il appartient à cette sorte de musique splendide à lire sur la partition elle-même, mais il sonne épouvantablement. Les rares moments où l’on saisit la musique sont couverts par les autres babillages cacophoniques. » Le terme de « cacophonique » revient sous la plume du critique de Adressaevisen Kjøbenhavn dans sa livraison du 5 octobre. Selon Kristeligt Dagblad (7 octobre) cette œuvre demeure à tous niveaux incompréhensibles à l’auditeur du fait de la confusion et de l’incohérence de la musique !

Beaucoup trouvèrent ce premier mouvement de compréhension trop difficile ; les autres mouvements semblèrent plus abordables. A propos du second mouvement, Gustav Hetsch avança dans Nationaltidende du 5 octobre : « L’Andante, avec son climat spirituel, est particulièrement empreint d’une vision poétique : il y a un large horizon, une richesse d’étoiles dans le firmament et de hauts cyprès dans sa musique, lesquels sont si modernes qu’ils retrouvent les amples lignes et les simples couleurs du passé. »

D’autres chroniqueurs (Kristeligt, Politiken) précisèrent que les instrumentistes donnèrent le meilleur d’eux-mêmes, certains indiquant des applaudissements très fournis, d’autres très timides !

On ne manqua pas de noter que le quatuor de Carl Nielsen apportait un souffle nouveau au sein d’une production nationale conventionnelle. On pourrait citer à cet égard le texte de Hother Plough dans Illustreret Tidende du 24 novembre 1901, qu’il considérait comme « une œuvre étrange, comme tout ce qui vient de sa main, plus une œuvre pour connaisseurs que pour le public général. » Il précisa que peu de gens dans le public l’avait comprise. « C’est regrettable dans la mesure où cette partition est un spécimen rare dans la musique danoise. » Et de citer la faiblesse de Gade dans ce registre (il loue le symphoniste), les insuffisances notoires de Weyse, Hartmann, Heise, Lange-Müller… par ailleurs compositeurs de bonne facture.

En général, on loua le jeu des musiciens mais on se montra moins favorable envers la musique elle-même.

Pourtant, les premiers pas de ce quatuor ne furent pas des plus agréables ! A cette époque où Nielsen travaillait d’arrache-pied à son premier opéra Saul et David, il passait les étés des années 1897-1898 chez ses beaux-parents non loin de Kolding, dans la province du Jutland. Il se produisit un épisode désolant. Alors qu’il se rendait en ville en bicyclette pour donner au copiste les troisième et quatrième mouvements de son quatuor (les deux premiers étant fin prêts), au niveau de Rosenborg Brødanstalt se produisit un épisode singulier. Il prêta main forte à un individu dont la carriole tirée par deux chevaux était en difficulté. L’un d’eux se trouvait à terre. Lui qui connaissait ces animaux, et les avaient souvent monté, descendit promptement de sa bicyclette. Dans la précipitation, il confia son manuscrit enroulé à un garçon de la foule et aida. Quelques instants plus tard, le cheval étant de nouveau sur ses quatre pattes, il s’aperçut alors que le garçon et sa partition avaient disparu. Désespéré, il rentra chez lui et confia la relation de l’évènement à sa femme. En dépit de recherches sur les lieux rien ne se passa, même après avoir promis une récompense. Il lui fallut reconstruire et réécrire une nouvelle fois sa musique en se basant sur sa mémoire et les esquisses conservées. Il en termina autour de Noël 1900.

Le Quatuor n° 3 fut joué assez souvent du vivant de Nielsen, notamment par le Quatuor Høeberg et le Quatuor Breuning-Bache, formé de Gunna Breuning-Storm, premier violon, 1891-1966 et de Paul Bache, violoncelle, 1882-1956. D’autres quatuors au sein desquels jouaient les excellents violonistes Peder Møller (1877-1940, qui donnera la création du Concerto pour violon de Nielsen le 28 février 1912) et Emil Telmanyi (premier violon de la Société de musique de chambre et dans d’autres sociétés musicales danoises ou étrangères), le défendirent également.

Ce magnifique opus bénéficiera de représentations par le Quatuor Høeberg au Kammermusikforeningen le 15 octobre 1901 et 1er décembre 1902 ; à la Privat Kammermusikforening le 21 novembre 1902. Peder Møller le donna comme premier violon lors de concerts tenus les 3 mars 1917, 4 octobre 1923 et 30 novembre 1925. Emil Telmanyi le servira dans la salle de concert de Casino (Copenhague) le 27 mars 1919. On l’exécuta en 1925 au premier des trois concerts dans la salle des cérémonies de l’Université pour le 60e anniversaire du maître. On loua alors « son indéniable maîtrise, son plus grand triomphe dans ce registre, puissant et viril, profondément poétique, gracieusement pastoral, courageusement ambitieux » (Politiken du 22 novembre 1925).

A l’étranger, le Quatuor Breuning-Bache le joua à Helsinki en 1921 et à Paris en 1923. L’exécution de 1902 en Allemagne généra de bonnes critiques également (Allgemeine Zeitung du 7 mars 1902). Jean Sibelius l’entendit en mai 1921.
Il est généralement considéré comme la plus grande réussite du corpus consacré au quatuor à cordes de Nielsen.

 

Quatuor à cordes, « Piace volezza », op. 19, composé en 1906 (février-juillet), révisé comme Quatuor à cordes en fa majeur, n° 4, op. 44, FS 36, en 1919. Durée : 26 minutes environ.

Cet ultime quatuor à cordes de Carl Nielsen vient une dizaine d’années après celui en mi bémol majeur ce qui situe son élaboration au cours de l’année 1906. Plus précisément son achèvement est daté du 2 juillet, une douzaine de jours seulement avant la création de son second opéra Maskarade. Son titre initial était « Piacevolezza », titre qui disparut après la révision opérée bien plus tard et la publication réalisée en 1923 avec un nouveau numéro d’opus. Cet ultime quatuor s’avère moins profond que le précédent mais aussi d’humeur plus joyeuse, plus ensoleillée, proche en cela du climat dominant de l’opéra Maskarade.
L’œuvre dure 26 minutes et comme les précédents quatuors, elle est structurée en 4 mouvements achevés respectivement le 9 février, 21 mars, 21 juin et 2 juillet 1906 (durée des mouvements : 8’, 9, 3’30, 6’) : 1. Allegro non tanto e comodo, 2. Adagio con sentimento religioso, 3. Allegretto moderato e innocente, 4. Finale : Molto Adagio- Allegro ma tanto, ma molto scherzando.

Son élaboration se situe entre deux œuvres dramatiques, l’opéra-comique Maskarade et la musique pour la pièce de Holger Drachmann, Hef Oluf, han rider. Il part age avec l’opéra mentionné un caractère débridé et plein de charme et ne manque pas d’évoquer à cet égard l’esprit de Mozart que Nielsen admirait tant.

Avec cette dernière réalisation destinée au quatuor à cordes, Nielsen atteint un haut degré d’achèvement, de clarté, de maîtrise, de délicatesse, de transparence même si, possiblement, il n’atteint pas une aussi grande profondeur que dans le précédent. Plusieurs traits de ce quatuor (surtout dans les deux derniers mouvements) nous rappellent que sa période de composition correspond au travail sur Maskarade. D’où, des lignes mélodiques communes, un humour dominant, un sens de la séduction manifeste. Et sans doute les marques provenant de son analyse des caractères humains.

En août 1906, le compositeur écrivit à son ami le pianiste Henrik Knudsen : « Aujourd’hui nous avons joué mon nouveau quatuor à cordes et il sonne comme je l’espérais. Je commence à connaître la véritable nature des instruments à cordes… »

Le premier mouvement affiche un caractère plutôt indolent mais paradoxalement non dénué de vivacité. Le thème principal (valse) commence en fa majeur, puis adopte rapidement sol bémol majeur tant au plan mélodique qu’à celui de l’harmonie. Cette ligne musicale courte, belle, ductile s’achève en sol bémol majeur relaxant.
Ce mouvement se caractérise par sa délicatesse, sa grâce, ses lignes mélodiques sympathiques et variées mais aussi par une évidente noblesse capable de se dispenser de mollesse. Un second groupe en bémol mineur, un rondo de sonate, suit un développement libre au plan tonal passant par un fa majeur.
Musique lointainement inspirée par Haydn (Symphonie n° 95), voire par Mozart (Symphonie n°40).

Le second mouvement, Adagio, repose sur un choral aérien avec traitement contrapuntique. Tonalité de do majeur attirée par la mineur. Le flux musical s’écoule lentement, paisible et serein, dénué de pathos excessif mais dans un climat un rien nostalgique. Le mouvement s’appuie sur un beau thème principal, une sorte d’hymne. Fini Henriques (Vor Land) avance : « A la différence de l’approche légère [du premier mouvement], l’Andante est comme une cathédrale musicale dans la pure veine de Johannes Jørgensen… »
Ce mouvement et le suivant doivent également à Haydn, notamment à la Sonate pour piano Hob XVI :40.

Le troisième mouvement, en la mineur, le plus court des quatre est riche d’idées tour à tour gracieuses et burlesques. Le tout constitue une pièce ravissante et très individuelle, à la fois fluide, délicate, intime et marquée d’éclats sonores colorés d’humour (glissandi) qui sans nul doute amènent à l’esprit d’autres partitions comme le premier mouvement du Quintette à cordes en do majeur de Svendsen, les Allegros du Quatuor à cordes n° 3 de Nielsen lui-même ou même encore l’Allegretto de la Symphonie n° 8 de Beethoven.

Le finale doit être joué molto scherzando. Son second sujet brille par son élégante simplicité et son caractère en apparence imprévisible. Nous sommes encore une fois tout prêt du monde de l’opéra Maskarade. Ce final lui fut suggéré par « la vision d’un vieil homme assis devant sa maison fumant une pipe qui s’éteint. » (Lettre à son élève Ludvig Dolleris dans laquelle il confia avoir cherché une autre fin).

Le Quatuor en fa majeur fut créé le 30 novembre 1907 par Ludwig Holm, Johs. Schiørring, Kr. Sandbye et Ernst Høeberg (Nouveau Quatuor à cordes de Copenhague) lors d’un concert public d’œuvres de Nielsen au Odd Fellow Palae (petite salle de concert) à Copenhague. L’œuvre fut présentée sous le titre de Piacevolezza (le premier mouvement s’intitulant alors : Allegro piacevolezza). Ce que l’on peut traduire par : plaisant, agréable. Dans la version ultérieure, le sous-titre disparut et le premier mouvement changea d’intitulé pour : Allegro non tanto e comodo (alors noté Allegro piacevolo ed indolente). Le titre du quatuor fut retiré.

Lors de ce concert on joua également : la création de Chansons strophiques, op. 21, la Suite symphonique pour piano, op. 8 et deux pièces chorales a cappella, Kom, Gudsengel, stille Dod ! et Sidskensang.

Comme pour chaque nouvelle œuvre de Carl Nielsen présentée au Danemark, l’accueil fut varié.

L’ami Robert Henriques dans Vor Land (1er décembre 1907), commenta : « Si un individu qui ne connaissait rien antérieurement de Carl Nielsen entendait son nouveau Quatuor à cordes en fa majeur et immédiatement après écouterait sa mélodie pour le brillant poème Jens Vejmand de Jeppe Aakjaer, il jurerait que ces deux choses n’ont pas été écrites par le même compositeur. » Il précisa encore que dans ses chansons Nielsen se donnait comme règle de travailler une seule atmosphère (« sensible ou spirituelle ») tandis que dans sa musique de chambre il l’estimait « jouant sur tous les registres de son caractère… » Dans le même article, il reconnaissait ne pas lui trouver immédiatement autant de charme qu’au précédent, jugement à réviser rapidement selon lui avec un second sujet, dans le quatrième mouvement, d’ « un naturel rafraîchissant et une grâce séduisante ». Dans son premier mouvement, il « admire immédiatement la dextérité polyrythmique par laquelle le compositeur s’exprime tel qu’en lui-même… »

Nationaltidende (1er décembre) insista en statuant que la partition constituait « un nouvel exemple de l’urgence du compositeur à vouloir exploiter sa propre voie ». De son côté, Dannebrog daté du même jour, constata « l’élaboration méticuleuse habituelle » du créateur, ajoutant : « il y avait surtout du balancement et de la rapidité dans les deux derniers mouvements du quatuor. Les deux premiers étaient secs comme de la poussière. Malheureusement on avait oublié la chaleur intérieure, le chant et le contenu musical profond dans la nouvelle composition. Mais dans l’Allegretto il y avait une certaine froideur distinguée et une grâce que tout le monde n’aurait pu produire. »

Charles Kjerulf dans Politiken (1er décembre) ne semble pas prendre beaucoup de précaution avec la partition. Il se permit une ironie autour du titre du premier mouvement : « plaisant » ou « comme il vous plaira », pour conclure : « Et bien, il ne plaira certainement pas à beaucoup de monde. »

Plus positif le commentaire de Kobenhavn (1er décembre) indiquant que le compositeur précisait bien là son art, lui trouvant davantage de clarté, évitant « de peindre plus longtemps gris sur gris, sa caractéristique musicale devenant moins épicée… dévoilant un merveilleux talent, ce qui est de nos jours chose rare en musique : haute spiritualité, humour libéré… »

Antérieurement, le quatuor avait reçu sa première interprétation privée à Fuglsang (île de Lolland) chez ses amis fortunés Viggo et Bodil Neergaard, le 10 août 1907. Bodil était la fille de J.P.E. Hartmann et la sœur du peintre Oluf Hartmann. Un peu avant il avait passé une partie de l’été dans sa petite propriété de Skagen au bord de la mer. De là, le 26 juillet 1906, à son amie Bodil Neergaard, il confia : « Juste avant de quitter Copenhague j’avais complété un nouveau quatuor à cordes ; j’ai écrit les parties et je les ai emportées avec moi pour les baptiser avec vous. Cela sera amusant d’entendre et de voir la nouvelle composition de Röntgen. »

Participèrent à cette première interprétation: le Hollandais Julius Röntgen (1855-1932), son fils, le violoncelliste Engelbert Röntgen (1886-1958) et le compositeur Gerard von Brucken Fock (1859-1935). En compagnie de ces bons amis et en si conviviale compagnie, le quatuor vit le jour à la satisfaction du compositeur qui en donna un compte-rendu bien connu dans une missive datée du 9 août 1906 destinée à son ami Henrik Knudsen . « Aujourd’hui nous avons joué mon nouveau quatuor qui sonne comme je l’espérais… Je commence à découvrir la vraie nature des instruments à cordes. »

La seconde version sera exécutée par le Quatuor à cordes de Copenhague le 27 mars 1919. Les membres de la formation se nommaient : Gunna Breuning, Gerhard Rafn, Ella Faber et Paulus Bache.

La réception publique et critique fut plutôt tiède semble-t-il. Sans doute à cause de son style discrètement plus progressiste que pour les œuvres précédentes.

Après l’exécution du 30 novembre 1907, Politiken, sous la plume de Charles Kjerulf, avança : « Si ce que ces quatre hommes assis-là ont joué hier soir avec tant de sérieux doit être considéré comme de la bonne musique, soit, alors messieurs Beethoven, Mozart, Schubert, Schumann et leurs semblables – Wagner et Tchaïkovski également – la plupart d’entre eux donc, y compris ceux de notre peuple, avec Hartmann et Gade en tête, nous ont tous roulés, usant de descriptions trompeuses en effet. Alors, la sciatique est un plaisir musical, car cela aussi, est tout aussi désagréable. » Kjerulf le considéra manifestement comme un morceau aussi déplaisant que peut l’être une sciatique ! Etonnant !

Robert Henriques critique de Vor Land se montra plus positif : « Dans le premier mouvement du nouveau quatuor on admire immédiatement la dextérité polyphonique avec ce que le compositeur exprime lui-même… »

Effectivement, Carl Nielsen avait une bonne opinion de son présent travail.

En dépit de plusieurs exécutions au cours des années suivantes, le quatuor ne fut publié que 16 années plus tard. Il constata alors, non sans amertume, que plusieurs de ses partitions importantes n’avaient pas été publiées. « Tu ne penses pas que cela est déprimant ? », confia-t-il à sa femme dans une lettre du 23 août 1922. Il sera finalement publié par Peters de Leipzig pendant l’été 1923 avec une dédicace pour le Quatuor Breuning-Bache.

On rappellera sans détailler que Nielsen révisa son quatuor à plusieurs reprises entre 1919 et 1922.

Parmi les exécutions ultérieures nous citerons :
– A la Privat Kammermusikforening, les 9 janvier 1909 et 21 avril 1913.
– A la Kammermusikforeningen, les 12 décembre 1907, 10 avril 1913, 10 avril 1919, 19 mars 1925, 14 janvier 1926, 20 mars 1930, 10 janvier 1931.
– A la Studenterforeningen, le 17 avril 1909.
– A l’Osterbro Kammermusikforening, le 13 décembre 1912.
– Carl Nielsen-Emil Telmanyi, Kammermusikaften, le 27 mars 1919.
– Au troisième concert de gala de l’Université de Copenhague, le 3 décembre 1925.
– Au Kungl. Musikkonservatorium (Conservatoire royal de musique), Stockholm, le 14 mai 1927.

En janvier 1919, le Quatuor en fa majeur fut joué au domicile du peintre Harald Giersing et à l’exposition du sculpteur Johannes Clausen Bjerg au Den Frie Udstilling de Copenhague.

Pour la version initiale, on notera les exécutions suivantes à la Société de musique de chambre (Kammermusikforeningen), les 9 janvier 1909, et 21 avril 1913.

D’après la musicologie danoise, on peut répertorier les versions ou dénominations suivantes accolées au Quatuor en fa majeur en fonction des termes utilisés sur les partitions (1906 et 1923 = op. 44 ) et sur les programmes de concerts (30 novembre 1907 = Piacevolezza ; 9 janvier 1909 et 17 avril 1909 = opus 24 ; 13 décembre 1912 = op. 19) !

« Se familiariser avec la musique de Carl Nielsen peut requérir du temps, comme pour la plupart des grandes œuvres d’art. Mais une fois cet effort accompli, l’œuvre paraît presque classique et les plus grands noms de la musique viennent spontanément à l’esprit s’il faut faire une comparaison avec une autre musique. » Rudolf Simonsen

Enregistrements recommandables (sélection)

Musique de chambre. Quatuors à cordes. Quintette à cordes. Quintette à vents, Œuvres pour violon.
Erling Bloch Quartet ; Royal Danish Orchestra Wind Quintet ; The Koppel Quartet… Enregistrements : 1935, 1936, 1937, 1946, 1953, 1954, 1958. Danacord DACO CD 360-361-362.

 Intégrale des 4 Quatuors à cordes. Quintette à cordes. Quintette à vent.
Carl Nielsen String Quartet. Vestjysk Chamber Ensemble. 2 CD DG 431156-2. Enregistrements datant de 1974, 1977 et 1979. Durée : 77’34 et 76’31.

Intégrale des Quatuors à cordes. Quintette à cordes. Devant le cercueil d’un jeune artiste.
The Kontra Quartet. Enregistrement : 1990. 2 CD BIS-CD 503/504. Durée : 71’37 et 78’30.

Intégrale des Quatuors à cordes. Cinq mouvements de quatuors à cordes.
The Danish Quartet. Enregistrement : 1993. 1 CD Kontrapunkt 32150/51. Durée : 67’40.

Quatuors à cordes n° 1 et n° 2.
Vertavo String Quartet. Enregistrement : 1995. 1 CD Simax PSC 1128. Durée : 58’23.

Quatuors à cordes, op. 14 et 44.
Oslo String Quartet. Enregistrement : 1997. Naxos 8.553907. Durée : 57’01.

Quatuors à cordes, op. 13 et 5.
Oslo String Quartet. Enregistrement : 1998. Naxos 8.553908. Durée : 61’58.

Quatuors à cordes n° 1 et 4. Petite Suite pour cordes, arr. A. Zapolski.
Quatuor Zapolski. Enregistrement : 1996. 1 CD Chandos CHAN 9635. Durée : 69’19.

Quatuors à cordes n° 2 et 3.
Quatuor Zapolski. Enregistrement : 1999. 1CD Chandos CHAN 9817. Durée : 71’51.

 Quatuors à cordes op. 13 et 44. Quintette à cordes.
The Young Danish String Quartet. Enregistrement : 2006. 1 CD Dacapo 6.220521. durée : 77’27.

 Quatuors à cordes op. 5 et 14.
The Young Danish String Quartet. Enregistrement : 2007. 1 CD Dacapo 6.220522. Durée : 63’59.

Sources écrites

¤ Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. 1990.

¤ Jean-Luc Caron. Positionnement esthétique général de Carl Nielsen. Sur les traces de Carl Nielsen. Mis en ligne sur ResMusica.com le 10 janvier 2010.

¤ Jean-Luc Caron. Le passé et l’académisme scandinave du temps de Carl Nielsen à travers quelques exemples choisis. Sur les traces de Carl Nielsen. Mis en ligne sur ResMusica.com le 31 mai 2010.

¤ Jean-Luc Caron. « Devant la tombe d’un jeune artiste » [Oluf Hartmann]. Sur les traces de Carl Nielsen. Mis en ligne sur ResMusica.com le 23 septembre 2012.

¤ Elly Bruunshuus Petersen. Quartet for two violins, alto and cello in fa minor, op. 5. Préface à l’édition complète du catalogue Carl Nielsen (anglais-danois), Carl Nielsen Udgaven CN 000 25.

¤ Ely Bruunshuus Petersen. Carl Nielsen Quartet, op. 5. Carl Nielsen Studies, vol. II, 2005.

¤ Elly Ahlgren-Jensen. Carl Nielsen’s Juvenalia, in Carl Nielsen Studies, vol. IV, 2009.

¤ Lisbeth Ahlgren Jensen. Quartet for two violins, viola and cello in G minor, opus 13. Préface à l’édition complète du catalogue Carl Nielsen (anglais-danois), Carl Nielsen Udgaven CN 000 25.

¤ Elly Bruunshuus Petersen. Quartet for two violins, viola and cello in E flat major, opus 14. Préface à l’édition complète du catalogue Carl Nielsen (anglais-danois), Carl Nielsen Udgaven CN 000 25.

¤ Lisbeth Ahlgren Jensen. Quartet for two violins, viola and cello in F major, opus 44. Préface à l’édition complète du catalogue Carl Nielsen (anglais-danois), Carl Nielsen Udgaven CN 000 25.

¤ Lisbeth Ahlgren Jensen. Quatuors à cordes et mouvements de quatuors in Juvenalia. Préfaces à l’Edition complète Carl Nielsen (anglais-danois), Carl Nielsen Udgaven CN 000 52.

¤ Charles M. Joseph. Structural Pacing in the Nielsen String quartets. In The Nielsen Companion, Ed. by Mina Miller, Faber and Faber, 1994.

¤ Walter W. Cobbett. Dictionnaire encyclopédique de la musique de chambre. Bouquins. Robert Laffont, 1999, p.1066.

¤ Poul Hamburger. Orchestral Works and Chamber Music. In Carl Nielsen Centenary Essays, Nyt Nordisk Forlag-Arnold Busk, 1965.

¤ Friedhelm Krummacher. Steps to the Modern (Carl Nielsen’s String Quartets). In Carl Nielsen Studies, vol. II, 2005.

¤ François-René Tranchefort. Carl Nielsen in Guide de la musique de chambre. Fayard. Les indispensables de la musique.1989.

¤ Bernard Fournier. Histoire du Quatuor à cordes. De 1870 à l’entre-deux-guerres, Fayard, 2004, p. 211-217.

On ne pourra que regretter que Carl Nielsen n’ait pas composé davantage de musique pour le quatuor à cordes. Avec la maturité et l’affinement de sa personnalité humaine et artistique, on aurait été en droit d’attendre bien d’autres chefs-d’œuvre. Les principaux enregistrements reviennent à des formations danoises, voire scandinaves, ils sont majoritairement d’excellente facture. Dommage quand même que les formations les plus appréciées dans le monde entier ne défendent pas ces merveilleuses partitions marquées du sceau de l’originalité de ton. Car, en vérité, Carl Nielsen fut très sûrement le plus notable compositeur de quatuors en Scandinavie de son temps. Son contemporain et ami suédois, Wilhelm Stenhammar a laissé également un corpus très intéressant.

Ainsi, en retraçant l’histoire du quatuor à cordes selon Carl Nielsen, avons-nous précisé tout un pan de la vie et de la musique de ce grand danois, à la fois humain et ambitieux, proche de la vie et motivé par une idée supérieure de son art. Le quatuor à cordes selon Carl Nielsen allie le sens de la relation humaine et une idée quintessentielle de la musique.

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