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Gerard Mortier, toujours de l’avant

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gerard mortier L VenanceDirecteur d’opéras, de festivals et agitateur culturel, est décédé à l’âge de 70 ans. Forte personnalité, convaincue par ses idées et éternellement polarisant, a marqué son époque, comme aucun de ses confrères contemporains. Dans toutes les institutions qu’il a dirigées, a imprimé sa marque, créant inéluctablement un « avant » et un « après ».

voit le jour à Gand, le 25 novembre 1943. Il est le fils d’un boulanger. Dans sa ville natale, et sous l’influence d’un des professeurs d’une sévère école secondaire, il découvre la littérature et le théâtre. étudie ensuit le droit, mais il penche déjà vers le monde de la culture et en particulier celui de la musique en étant particulièrement actif dans l’association des jeunes de l’opéra de Gand qu’il redynamise.  Il s’inscrit en parallèle en Licence de communication et commence à travailler pour le festival des Flandres dont il grimpe vite les échelons. Germanophile émérite, il se met à parcourir l’Allemagne et l’Autriche avide de découvertes musicales et de constitution d’un solide carnet d’adresse.

Il passe ensuite à l’Opéra de Cologne, collaborant avec  le chef d’orchestre Christoph von Dohnanyi qui l’embauche à l’opéra de Francfort. Moderniste convaincu et intellectuel de haut vol, von Dohnanyi trouve en Mortier un collaborateur créatif et efficace, avec lequel il partage l’envie de dépoussiérer l’opéra de grand-mère avec des mises en scènes contemporaines  de Klaus-Michaël Grüber, Armin Freyer ou Peter Mussbach.

En 1977, von Dohnanyi est désigné à l’opéra de Hambourg et c’est tout naturellement qu’il emporte dans ses valises le jeune belge. Hambourg est un opéra prestigieux car il fut dirigé par Rolf Liebermann considéré alors comme le Parangon de la modernité opératique et managériale. Le travail de dépoussiérage du répertoire se poursuit avec des mises en scènes de Luc Bondy (qui fait ses débuts à l’opéra) et Gilbert Deflo (l’ami belge de toujours). Le public très conservateur de la cité hanséatique râle et Mortier se lasse. Repéré par Rolf Liebermann, il s’installe à l’Opéra de Paris, mais avec un poste subalterne. Il n’empêche,  Mortier rencontre alors Patrice Chéreau et Pierre Boulez. Il croise également la route du chef d’orchestre Sylvain Cambreling qui deviendra le compagnon de toujours.

La première grande consécration nationale internationale arrive en 1981. A 38 ans, il est nommé directeur de La Monnaie de Bruxelles. A cette époque, l’opéra bruxellois est encrouté dans un provincialisme terrifiant dont le niveau musical est à la dérive, même si la danse – rescapée – était confiée à Maurice Béjart. Enthousiaste et débordant d’idées, Mortier fonce et décape la maison, même s’il se fâche avec le chorégraphe. La première saison est marquée par deux productions désormais légendaires : Don Carlo de Verdi mis en scène par Gilbert Deflo et Wozzeck de Berg réglé par l’Allemand Neugebauer et dirigé par Cambreling  (l’une des rares productions d’opéra dont on trouve des visuels dans des manuels scolaires). Le musicien français devient rapidement le chef principal de l’orchestre dont il hausse le niveau avec des saisons de concerts exigeantes. Le travail sur le répertoire de Mortier est alors considérable : il redécouvre les opéras de jeunesse de Mozart qu’il produit avec un soin exceptionnel : Lucio Silla mis en scène par Chéreau ou La Finta Giardineira produite par les époux Karl-Ernst et Ursel Herrmann.  Du côté du contemporain, La Monnaie créée l’opéra The Death of Klinghoffer de John Adams ou La Passion de Gilles du jeune belge Philippe Boesmans. Pourtant le mandat de Mortier n’est pas de tout repos et on lui reproche des gouts de luxe : un aller-retour à New York en Concorde pour des auditions passe très mal dans les comptes et dans la presse. Mais le Belge quitte La Monnaie entaché des coûts de productions vertigineux d’un Ring de Wagner que le théâtre belge mit du temps à éponger (la dette fut estimée à 400 millions de francs belges).

Mais Mortier, au bout de près de 10 ans à La  Monnaie, avait besoin d’un transfert prestigieux. En 1989, Karajan est  mourant, le légendaire festival de Salzbourg a besoin d’un sang neuf. Après des négociations difficiles, Mortier déboule sur les rives de la Salzach. Dès le début, le navire tangue : la programmation, très moderniste, lui vaut de se mettre à dos le très conservateur public et les très frileuses autorités de tutelle. Par ailleurs, le chef se coltine les égos, parfois supérieurs au sien (ce qui est peu dire), des chefs d’orchestres et de l’Orchestre philharmonique de Vienne, omniprésent à Salzbourg. Mais au fil, les années Mortier apparaissent comme les derniers feux d’une manifestation en déclin éternel. Le travail sur le répertoire : Janáček, Messiaen, Ligeti, Rameau,  Berg, Berio et la confiance accordée à la génération montante des chefs : Esa-Pekka Salonen, Kent Nagano, Simon Rattle, Mark Minkowski, étaient exceptionnels et font l’Histoire du festival.

gerard mortier 2014Fâché avec Salzbourg et sa clique de commerçants « bourgeois et ultraréactionnaires », Mortier quitte une Autriche qui lorgne alors électoralement du côté de l’extrême-droite que Mortier vomit.  Il pose ses valises à la Ruhr Triennalle, manifestation allemande organisée dans d’anciennes friches industrielles dont l’imposante Jahrhunderthalle construite, à Bochum, par les sidérurgistes Krupp. Dans ce temple post-industriel, Mortier produisit Patrice Chéreau, Peter Sellars et Robert Wilson, alternant le théâtre et l’opéra aux plus hauts niveaux, comme dans ses rêves d’enfants. Pourtant la sauce peina à prendre face au public timide et aux mécènes exigeants et Mortier mit ensuite le cap sur l’Opéra de Paris.

Arrivé en 2004, Mortier tenta d’appliquer ses recettes : modernisation des productions et du répertoire. Mais la Grande Boutique est toujours pleine de surprises. Si la paix sociale fut relativement assurée car une calinothérapie envers les puissants syndicats, le public pris rapidement en grippe le Gantois. Pour des regards belges désormais habitués aux plus extrêmes des radicalismes, les saisons parisiennes étaient plutôt consensuelles mixant reprises sobres et nouvelles productions contemporaines, mais il n’en alla pas autant pour un public enragé et anti-mortier. Le fidèle Sylvain Cambreling, toujours présent dans la fosse de Mozart à Messiaen, en prit même pour son grade devant systématiquement renoncer à saluer individuellement au tomber de rideau. Pourtant, même si le nombre total de nouvelles productions fut assez faible par rapport aux reprises en provenance de La Monnaie, Salzbourg ou  de la Ruhr Triennalle, certaines marquèrent d’une pierre blanche leur époque à l’image du Tristan et Isolde du trio Salonen-Sellars-Viola ou du Roi Roger de Karol Szymanowski  et du Parsifal de Wagner réglés par le Polonais Krzysztof Warlikowski.

Atteint par la limite d’âge, Mortier quitte Paris, en 2009, fâché avec le public et une grande partie de la presse.  Le Belge met le cap sur le New York City Opera pour y métamorphoser pour toujours l’opéra sur le sol (conservateur) des USA.  Mais, se rendant compte que les finances new-yorkaises exsangues ne lui permettraient pas de réaliser son rêve, il jette l’éponge avec une rare goujaterie – et de copieuses indemnités.  L’opéra est depuis en faillite et fermé.

Les déceptions vont ensuite s’enchaîner : son rêve d’une nouvelle salle culturelle à Gand, à laquelle il avait tant œuvré, est refusé par le gouvernement de la Flandre, terrifié devant les couts de fonctionnement d’un édifice commandé  à l’architecte Neutelings. Si le Belge retrouve un poste à Madrid auprès du Teatro Real, la scène n’est pas une institution majeure de l’Europe musicale même si le gouvernement espagnol d’alors, aveuglé par les années de croissance, sort de carnet de chèque pour salarier le Gantois.  Les saisons, très modernes pour le gout madrilène, connaissent de beaux succès critiques comme le Cosi fan Tutte du cinéaste Michael Haneke à la mise en scène et du fidèle Sylvain Cambreling à la baguette.  Mais les années de crise passent à la moulinette des budgets artistiques et le gouvernement conservateur espagnol fait pression pour remplacer Mortier par un moins flamboyant et moins dépensier régional de l’étape. Même atteint d’un cancer, annoncé au public en septembre dernier, le directeur se bat contre les autorités. Dénonçant la faible vue culturelle du gouvernement espagnol par voie de presse, il est démissionné d’office. Le tollé est tel qu’il est finalement nommé  Conseiller artistique jusqu’à la fin officielle de son contrat en 2016. Gerard Mortier est décédé, ce 9 mars, à l’âge de 70 ans.

Gerard Mortier était un personnage polarisant, créant autour de lui des vagues de détestations et de haines, souvent irraisonnées. Certes, le Belge ne donnait pas dans la demi-mesure, convaincu par ses idées et par la justesse de ses visions, il accusait de « conservatisme » ceux qui n’y adhéraient pas : les publics de Salzbourg, Paris et Madrid en prirent pour leur grade quand ce ne fut pas la presse « réactionnaire et rétrograde » qui était au centre des attaques. Ses prises de position esthétiques sur le répertoire lyrique – une ignorance volontaire du bel canto romantique italien – lui étaient systématiquement reprochées. Régulièrement il lançait des polémiques, la dernière en date concernant la « culture wikipedia » de nombreux directeurs d’opéra et chefs d’orchestre.

Certes, l’égo de Mortier était imposant, au point de mettre son nom sur les logos de l’Opéra de Paris et de se faire rédiger une hagiographie par un confrère belge. Mais, Mortier était convaincu, à juste titre, que la culture, était une fondation sacrée de nos sociétés et un vecteur d’élévation, ainsi le fils de boulanger déclarait : « je sais de les avoir vus, que la qualité émotionnelle de ces classes sociales ne s’épanche pas dans les piètres programmes télévisés et dans la culture qu’on leur offre. Je ne parle pas du divertissement sans intérêt, mais de la vraie culture, celle qui provoque une réaction, qui n’a pas peur de choquer, qui se met en danger ».

Dans l’absolu, les historiens du futur sauront remettre dans son contexte l’importance de Gerard Mortier qui a marqué un « avant » et un « après » dans la manière de concevoir son métier et ses programmations. Pour preuve, la création du « Mortier Award » qui récompense l’innovation dans le management culturel que Gerard Mortier reçut peu de temps avant son décès.

Crédits photographiques : L. Venance/Javier del Real / Teatro Real

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