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Bérénice, opéra en 3 actes d’Albéric Magnard (1) : introduction

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Grand promoteur du répertoire français, Jean-Yves Ossonce présente la rare Bérénice de Magnard qui, depuis sa création à l’Opéra Comique en 1911, n’avait encore connu qu’une seule reprise scénique à Marseille en 2001. Resmusica a choisi d’y consacrer un dossier pour l’occasion. Notre dossier : Bérénice, opéra d’Albéric Magnard

 

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En prélude aux représentations de la rare Bérénice de Magnard à l’Opéra de Tours du 4 au 8 avril prochain, nous vous proposons de découvrir cet ouvrage méconnu en compagnie des principaux artisans de cette nouvelle production. 

Bérénice, tragédie en musique en trois actes d’après la tragédie de Racine, poème et musique d’ (1865-1914)

Baron, dans l’Oise, 3 septembre 1914, succombe dans l’incendie de sa maison provoqué par des soldats allemands. Franc-tireur, il s’était défendu seul, faisant de sa mort tragique un fait ni n’est ni de guerre ni de résistance. Il laisse à la postérité quatre symphonies, quatre pièces d’orchestre, de nombreux ouvrages de musique de chambre et de chant ainsi que trois opéras. Et nombre d’oeuvres perdues à jamais dans les flammes.

Albéric Magnard est issu d’un milieu modeste même si son père, Francis, est parvenu par ses seuls mérites au poste de rédacteur en chef du Figaro, devenant dés lors une figure parisienne aussi influente que redoutée. Destiné à embrasser une carrière d’avocat, Albéric assiste en 1886 à Bayreuth aux représentations de Tristan et Parsifal et, dans la foulée, s’inscrit au Conservatoire dans la classe d’harmonie de Théodore Dubois. Il suit également en tant qu’auditeur la classe de composition de Massenet mais le conservatisme figé de l’institution n’est pas à son goût et c’est auprès de Vincent d’Indy qu’il achève sa formation.

Magnard acquiert rapidement une réputation dans le monde musical grâce à ses dons d’invention rythmique et mélodique, et à son souci de la construction. Adolphe Boschot, dans l’ »Echo de Paris », salue ainsi en lui « un artiste consciencieux et hautain, parfaitement maître de sa forme, élaborant des œuvres du caractère le plus élevé ». Près de trente ans après le décès du compositeur, Pierre Lalo signera dans les colonnes du « Temps » un vibrant hommage à l’oeuvre de Magnard : « Elle exprime sobrement de grands sentiments et de grandes pensées ; elle conseille la franchise et le courage ; elle est saine, virile et cordiale ; elle possède tout ensemble la valeur intellectuelle et la valeur morale » Le compositeur se signale également par son anticonformisme : vivant à l’écart dans son domaine de l’Oise, éditant lui-même ses compositions et se préoccupant peu de la renommée.

Le premier essai lyrique de Magnard, Yolande, drame musical en un acte de forme un peu rude sur un livret du compositeur, est présenté à la Monnaie de Bruxelles le 27 décembre 1892 couplé à Cavalleria Rusticana ; il tombera au soir d’une seconde représentation très chahutée. La partition de Guercoeur, tragédie en musique en trois actes, est achevée en 1900 et publiée en 1904, mais est refusée pour cause d’absence de théâtralité à la fois par André Messager à l’Opéra et par Albert Carré à l’Opéra Comique. Elle ne sera créée à l’Opéra Garnier que le 23 avril 1931. Les deux oeuvres ont subi les dégâts de l’incendie de la maison de Magnard : de Yolande il ne reste que le chant-piano et de Guercoeur l’acte III a été reconstitué de mémoire par le fidèle ami de toujours Guy Ropartz – les deux premiers actes ayant échappé aux flammes.

Représentation de Bérénice à Marseille (2001) : Marc Barrard (Titus) et Virginia Todisco (Bérénice). (c) Christian Dresse

Représentation de Bérénice à Marseille (2001) : Marc Barrard (Titus) et Virginia Todisco (Bérénice). (c) Christian Dresse

Magnard rédige le livret de Bérénice, son ultime ouvrage lyrique, en prose rythmée de mars à juin 1905 ; la composition de la partition l’occupe ensuite pendant trois ans jusqu’en 1908. Son ambition est précisée dans cet extrait de la préface qu’il a rédigée pour l’ouvrage : « Ma partition est écrite dans le style wagnérien. Dépourvu du génie nécessaire pour créer une nouvelle forme lyrique, j’ai choisi parmi les styles existants celui qui convenait le mieux à mes goûts tout classiques et à ma culture musicale toute traditionnelle. J’ai seulement cherché à me rapprocher le plus possible de la musique pure ». Mais de nombreux commentateurs ont jugé que cette filiation s’appliquait davantage au principe qu’à la forme, à la construction du drame qu’au style musical, redevable à la grande tradition française.

Bérénice est créée à l’Opéra Comique le 15 décembre 1911. La direction musicale de François Rühlmann fait l’unanimité, tout comme la mise en scène du maître des lieux, Albert Carré, servie par les décors de Lucien Jusseaume. Parmi les solistes, Félix Vieuille fait l’unanimité mais les deux interprètes principaux sont parfois jugés inadéquats en partie en raison de leurs qualités scéniques limitées. Certains en attribuent un part de responsabilité au compositeur, lui reprochant une écriture vocale tendue, comme Francis Casadesus qui constate laconiquement dans les colonnes de l’ »Aurore » que les chanteurs « ont combattu courageusement en faveur de l’œuvre ». La critique se divise sur la partition même si le savoir-faire du compositeur, la qualité de sa prosodie et son habileté dans la superposition des thèmes font l’unanimité. Nombreux sont ceux qui, à l’image d’Isidore de Lara dans « Gil Blas », considèrent Bérénice comme une « partition de musicien pour des musiciens » malgré des accents de mélancolie poignante. Pour le commentateur, l’oeuvre manque de puissance émotive :  » Bérénice est une œuvre d’une grande élévation de pensée, écrite dans une forme dramatique par un musicien de race, mais dont le talent semble mieux s’adapter au concert ». L’idée selon laquelle l’art de Magnard s’adresse davantage aux auditeurs des concerts dominicaux qu’aux admirateurs de Tosca prévaut dans la presse parisienne. Chroniqueur du « Gaulois », Louis de Fourcaud n’hésite pas en effet à faire la leçon au compositeur : « Pour produire son plein effet, le théâtre réclame, au nom de l’action dramatique, un peu plus de liberté. La musique de drame ne doit, en aucun moment, s’abandonner à l’abstraction comme la musique pure ». Dans les colonnes du « Figaro », Gabriel Fauré s’exclame : « Voici une oeuvre très remarquable », avant de tempérer son propos : « La partition de Bérénice présente des qualités d’imagination, une puissance émotive, une richesse de moyens techniques, une solidité et une dignité qui ne fléchissent en aucun moment. Peut-être par sa tenue même, peut-être en raison de l’immobilité relative de l’action, cette partition dégage-t-elle une impression non pas précisément de longueur, mais de lenteur, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ». De la lenteur à la longueur, il n’y a qu’un pas que d’autres critiques n’hésitent pas à sauter, dénonçant l’absence d’action qui engendre une monotonie finissant par décourager nombre de spectateurs. L’oeuvre suscite également des témoignages d’admiration sans réserves, émanant principalement de confrères musiciens comme Gustave Samazeuilh qui, à l’occasion d’un hommage rendu au compositeur dans la « Revue de Paris », a reconnu « dans cette Bérénice, à la fois si classique et si française, renouvelée par l’originalité naturelle d’un tempérament moderne, les vertus essentielles qui distinguent un opéra de Rameau ou une tragédie de Racine ».

Argument
Acte 1 : Alors que l’empereur Vespasien se meurt, son héritier Titus promet à Bérénice, princesse de Judée, de l’épouser au plus vite. Pourtant, celle-ci a eté mise en garde par sa nourrice Lia qui lui a prédit que, stérile et détestée par le peuple romain, elle serait renvoyée.
Acte 2 : Titus a promis à son père mourant de congédier Bérénice. Encouragé par le préfet du Prétoire, Mucien, il annonce à Bérénice qu’elle doit quitter Rome. La princesse implore tout d’abord puis se résigne et décide de regagner l’Orient non sans arracher à Titus la promesse d’une ultime rencontre.
Acte 3 : Résistant à Titus qui est prêt à fuir avec elle, Bérénice quitte le port d’Ostie et, dans un dernier geste, sacrifie sa chevelure qu’elle jette dans les flots en signe d’adieu à sa jeunesse et à son bonheur.

Représentations scéniques
Création à l’Opéra Comique (3e salle Favart) : 9 représentations du 15 décembre 1911 au 10 janvier 1912
Direction musicale : François Rühlmann – Mise en scène : Albert Carré – Marguerite Mérentié (Bérénice) Marie Charbonnel (Lia) Laurent Swolfs (Titus) Félix Vieuille (Mucien)
Opéra de Marseille : 4 représentations du 20 au 27 février 2001
Direction musicale : Gaetano Delogu – Mise en scène : Charles Roubaud – Viriginia Todisco (Bérénice) Viorica Cortez (Lia) Marc Barrard (Titus) Christian Tréguier (Mucien)

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