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A Blagnac, valeurs sûres et découvertes

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Blagnac, Église Saint-Pierre de Blagnac. 25 III 2014. Carlo Gesualdo (1556-1613) : Sacrae Cantiones, restitution inédite du livre à VI & VII voix par le CESR de Tours. Girolamo Kapsberger (1580-1651) : Com’ esser puo a V passegiato sur le madrigal de Gesualdo (harpe). Caroline Marçot (1974) : Ma, pour voix et harpe (création mondiale). La Main Harmonique : Nadia Lavoyer, Judith Deroulin, sopranos ; Yann Rolland, Frédéric Bétous, contre-ténors ; Davy Cornillot, David Lefort, ténors ; Romain Bockler, baryton ; Marc Busnel, basse ; Nanja Breedijk, harpe triple. Direction : Frédéric Bétous.
Blagnac, grande salle d’Odyssud. 31 III 2014. Hæendel l’italien. Georg-Frederic Hændel (1685-1759) : Concerto grosso opus 6 N° 1 (1736) ; Dixit Dominus pour Soli, chœur et orchestre (1707) ; Giuseppe Valentini (1681-1753) : Concerto undecimo opus 7 pour 4 violons. Anne Magouët, Cécile-Dibon-Lafarge, sopranos ; Pascal Bertin, contre-ténor ; Marc Manodritta, ténor ; Romain Bockler, basse. Chœur de chambre Les Éléments, direction : Joël Suhubiette ; Les Passions Orchestre Baroque de Montauban, direction : Jean-Marc Andrieu.
Blagnac, grande salle d’Odyssud. 2 IV 2014. Françoise de Foix et François 1er. Textes de Paul Lacroix d’après Françoise de Foix. Johannes Ockeghem (1420-1497) : Mors tu as navré ; Josquin Des prés (1450-1521) : Baisez moy-allegez moy, Jubilate Deo, De tout bien plaine, Plaine de dueil ; Pierre de La Rue (1460-1518) : A vous non autre ; Clément Janequin (1485-1558) : La Bataille, Toutes les nuicts ; Philippe Verdelot (v. 1480- v. 1530) : Se lieta ; Aguilera de Heredia (1561-1627) : Tiento de bataille ; Jean Richarfort (1480-1547) : D’amour je suis deshérité, Requiem. Ensemble Scandicus : Marc Pontus, Jean-Louis Comoretto, altus ; Jérémie Couleau, Olivier Boulicot, Dominique Rol, ténors ; François Velter, Guillaume Olry, basses ; Pascale Boquet, luth. Comédien : Thierry Peteau. Les Sacqueboutiers, Ensemble de cuivres anciens de Toulouse : Jean-Pierre Canihac, cornet à bouquin ; Daniel Lassalle, sacqueboute ; Laurent Le Chenadec, basson ou dulciane ; Philippe Canguilhem, hautbois, basson ou dulciane ; Yasuko Uyama Bouvard, continuo orgue positif ; Florent Tisseyre, percussions.

Motets Gesualdo d'une finesse extrêmeOuvertes avec une audacieuse et jubilatoire Fairy Queen de Purcell par la jeune troupe toulousaine À bout de Souffle,  ces 7e Rencontres des musiques baroques et anciennes en Midi-Pyrénées ont fait la part belle aux ensembles régionaux, qui excellent dans ces répertoires, tout en se projetant vers l’Amérique latine avec les Argentins de La Chimera.

Sous la direction d’Eduardo Egüez, ces derniers ont donné une chaleureuse et passionnante Misa de Indios, combinant la célèbre Misa Criolla composée en 1963 par Ariel Ramirez (1921-2010), avec des pièces religieuses issues du baroque colonial sud américain en langue quechua. Les compositeurs indiens, formés dans les missions jésuites et révélés il y a une vingtaine d’années par la démarche d’Alain Pacquier « Les Chemins du baroque »,  rejoignent avec bonheur une expression plus récente, qui se fonde sur les musiques traditionnelles andines. Cela donne un réjouissant « cross over » spirituel à travers les siècles et les traditions.

Plus graves, mais emprunts de sérénité, sont les Sacrae Cantiones de Gesualdo entendus quelques jours auparavant dans la belle église gothique Saint-Pierre de Blagnac par l’ensemble vocal , dirigé par Frédéric Bétous. Compositeur incomparable de madrigaux, dont il hissa cette forme poétique à un état de quasi perfection, , consacra la fin de sa vie à la production d’œuvres religieuses, comme une sorte de rédemption de son existence mouvementée. Par l’usage du canon strict, des imitations et du cantus firmus, il s’inspire de la tradition des polyphonistes franco-flamands avec une grande liberté dans les enchaînements harmoniques. Cette liberté d’écriture est d’autant plus grande que Gesualdo ne destinait pas ces motets à la liturgie et n’avait donc pas à s’occuper de la réception de sa musique. Cela lui permet une intensité dramatique d’une rare puissance.

Cette musique complexe d’une grande exigence vocale requiert des chanteurs expérimentés parfaitement rompus à la polyphonie. C’est le cas de , qui montre une belle homogénéité vocale avec une grande précision dans les ruptures de rythme, les dissonances et les changements harmoniques.

Comme souvent à la Renaissance, ces Sacrae Cantiones furent édités en parties séparées et le livre à VI et VII voix  nous est parvenu incomplet. Marc Busnel a réalisé un important travail de restitution sous l’impulsion du Centre d’Études Supérieures de la Renaissance (CESR) de Tours, ce qui quatre cents ans après la mort du compositeur, permet d’entendre ces motets au plus près de leur forme originale. Cette interprétation en concert sera suivie d’une édition scientifique au CESR de Tours et d’un enregistrement discographique par La Main Harmonique.

Afin de donner une respiration aux vingt motets de Gesualdo et de prolonger le dialogue musical, l’ensemble a choisi d’intercaler sept pièces de la compositrice Caroline Marçot, qui étaient créées ce soir-là. Ma, selon la notion japonaise qui désigne l’espace vivant entre les choses et entre les êtres, se veut une expérimentation de ce qui vibre, entre en résonance entre deux phrases, deux sons, deux instruments, deux personnes. Ces motets très brefs : Da Pacem, Gaudeamus, Veni, O—O !, Ardens Cor, Ne, Lucerna, entrent naturellement en résonance avec ceux de Gesualdo en offrant un pendant intérieur à ce cri rédempteur. Selon une appréhension différente du temps, une même intensité et une même élévation spirituelle se répondent à quatre cents ans de distance. Cette alternance souligne aussi la modernité de l’écriture de Gesualdo et nous rappelle que la dissonance n’est pas l’apanage exclusif de la musique dite contemporaine. En proposant un écrin à ce livre à VI et VII voix des Sacrae Cantiones, Caroline Marçot trouve sa propre tonalité dans une polyphonie très élaborée.

« En hébreu, Mi et Ma, Qui ? et Quoi ? représentent la lumière et les ténèbres, les eaux d’en haut et les eaux d’en bas, les cieux, principe générateur d’énergie entre le créé et l’incréé, archétypes indissociables dans leur dualité »,  explique Caroline Marçot dans sa note d’intention.

Quelques jours plus tard, et le chœur de chambre se retrouvaient dans la grande salle d’Odyssud pour un programme autour de Hændel et l’Italie. Inspirés de son voyage de jeunesse en Italie et de sa rencontre avec Corelli, s’ils appartiennent à sa période de pleine maturité, les Concerti Grossi de Hændel représentent un sommet de l’écriture baroque instrumentale. Le recueil de l’opus 6, composé en quelques semaines de l’automne 1739, revêt la même importance artistique et historique que les six Brandebourgeois de JS Bach, dans une architecture, une instrumentation et un style totalement différents.

La formation montalbanaise a délivré une interprétation vive et enjouée du Concerto N° 1 en sol majeur, avec de belles nuances, puis Jean-Marc Andrieu a mis en valeur l’excellence de ses violonistes Flavio Losco, Nirina Betoto, Katia Krasutskaya et Gabriel Grosbard dans le rare Concerto Undecimo op 7 pour quatre violons de Valentini, qui nous avait été révélé par Chiara Banchini et son Ensemble 415.

Chœur etblagnac2 orchestre, qui travaillent régulièrement ensemble, se rejoignaient pour un flamboyant Dixit Dominus de Hændel sous la direction toujours précise au millimètre de Joël Suhubiette. Composé à Rome au printemps 1707 par un jeune homme de 22 ans, ce psaume 139 est le plus élaboré des motets latins de Hændel. Sa ferveur et sa frénésie méditerranéenne portent la marque d’Alessandro Scarlatti et de Corelli, qu’il venait de rencontrer à tel point que les mélomanes romains eurent peine à croire qu’il s’agissait de l’œuvre d’un jeune luthérien allemand. Sa virtuosité polyphonique et expressive en fait une pièce périlleuse d’une difficulté extrême, mais d’un bonheur incomparable à chanter, de l’aveu des choristes et des solistes. Ceux-ci s’affranchissent parfaitement des nombreux pièges d’écriture, des multiples dissonances et autres décalages des parties, notamment dans la section Dominus a dextris tuis où le verset terrible conquassabit capita in terra multorum (il brise des têtes sur toute l’étendue du pays) évoque le chœur des trembleurs de l’Isis  de Lully.

À noter qu’à l’issue du concert, une partie des chanteurs partaient à Fontevrault pour enregistrer dans les deux jours suivants la belle Passion selon saint Marc de Keiser avec l’ensemble Jacques Moderne également dirigé par Joël Suhubiette. Le disque doit paraître à l’automne.

Enfin, ces rencontres des musiques baroques et anciennes s’achevaient avec une proposition originale de l’ensemble vocal Scandicus associé aux célèbres Sacqueboutiers toulousains. Ce spectacle musical et théâtral retrace le destin de , comtesse de Chateaubriand et poétesse, qui fut passionnément aimée du roi François 1er.

Fille de Jean de Foix, seigneur de Lautrec et de Jeanne d’Aydie, comtesse du Comminges, elle fut appelée à la cour de Louis XII par sa cousine Anne de Bretagne dès l’âge de onze ans. Elle y est remarquée pour sa « beauté farouche qui estoit impossible à apprivoiser », mais aussi pour son intelligence et sa culture. Elle faisait autorité en matière littéraire et plusieurs manuscrits recèlent ses propres œuvres. Elle quitte la cour lorsqu’elle épouse Jean de Laval-Montmorency, seigneur de Chateaubriand en 1509, mais elle y est rappelée au lendemain de la bataille de Marignan et le roi François 1er s’éprend d’elle pour une relation passionnée de dix années pendant lesquelles la dame d’honneur est devenue la « mye du roy ».

La jalousie de son mari étant proverbiale, sa disparition à l’âge de 42 ans attisa des rumeurs d’assassinat colportées par le chroniqueur François Varillas. Il n’en fallut pas plus pour alimenter des chroniques, biographies, romans, légendes et même fournir le sujet de deux opéras à Berton-Montan (1809) et à Donizetti (1831).

Pour raconter cette histoire, le comédien Thierry Peteau se met dans la peau du biographe Paul Lacroix, qui s’est penché au XIXe siècle sur les pièces du procès de la succession du comte de Chateaubriand, afin de soutenir la thèse romantique de l’assassinat, bien que le mystère reste entier.

blagnacLe récit est émaillé par des poèmes de Françoise, des extraits de sa correspondance avec le roi, lors de sa captivité en Espagne après la défaite de Pavie.

Avec des intermèdes mélancoliques au luth seul, l’illustration musicale puise dans le chansonnier de la poétesse, un petit manuscrit de 48 feuillets, richement orné contenant 31 pièces issues de l’art raffiné des grands maîtres de la Renaissance, conservé à la British Librairy. Ces miniatures polyphoniques abordent les principaux thèmes de la vie comme l’amour divin et terrestre, la passion, la trahison, la guerre et la paix. Les atmosphères varient, mais la nostalgie domine s’agissant d’un amour tragiquement interrompu. On passe alternativement de la déploration d’Okeghem Mors tu as navré à la verdeur alerte de Josquin Dés prés Baisez moy, allegez moy avec de vigoureux tientos de batailles et le clou de la célèbre Bataille de Marignan de Janequin où les cris, acclamations et onomatopées des chantres relaient le consort instrumental formé par la sacqueboute, le cornet à bouquin, la dulciane, la chalemie, l’orgue positif et les indispensables percussions.

En conclusion, le beau Requiem de Jean Richafort accompagne l’épitaphe de la dame composée par Clément Marot : « Sous ce tombeau gît / De qui tout bien chacun vouloit dire / En le disant oncq une seulle voix / Ne savancza dy vouloir contredire / De grant beaulté de grâce qui attire / De bon savoir d’intelligence prompte / De biens d’honneurs et myeulx que ne raconte Dieu éternel richement l’étoffa ».

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Blagnac, Église Saint-Pierre de Blagnac. 25 III 2014. Carlo Gesualdo (1556-1613) : Sacrae Cantiones, restitution inédite du livre à VI & VII voix par le CESR de Tours. Girolamo Kapsberger (1580-1651) : Com’ esser puo a V passegiato sur le madrigal de Gesualdo (harpe). Caroline Marçot (1974) : Ma, pour voix et harpe (création mondiale). La Main Harmonique : Nadia Lavoyer, Judith Deroulin, sopranos ; Yann Rolland, Frédéric Bétous, contre-ténors ; Davy Cornillot, David Lefort, ténors ; Romain Bockler, baryton ; Marc Busnel, basse ; Nanja Breedijk, harpe triple. Direction : Frédéric Bétous.
Blagnac, grande salle d’Odyssud. 31 III 2014. Hæendel l’italien. Georg-Frederic Hændel (1685-1759) : Concerto grosso opus 6 N° 1 (1736) ; Dixit Dominus pour Soli, chœur et orchestre (1707) ; Giuseppe Valentini (1681-1753) : Concerto undecimo opus 7 pour 4 violons. Anne Magouët, Cécile-Dibon-Lafarge, sopranos ; Pascal Bertin, contre-ténor ; Marc Manodritta, ténor ; Romain Bockler, basse. Chœur de chambre Les Éléments, direction : Joël Suhubiette ; Les Passions Orchestre Baroque de Montauban, direction : Jean-Marc Andrieu.
Blagnac, grande salle d’Odyssud. 2 IV 2014. Françoise de Foix et François 1er. Textes de Paul Lacroix d’après Françoise de Foix. Johannes Ockeghem (1420-1497) : Mors tu as navré ; Josquin Des prés (1450-1521) : Baisez moy-allegez moy, Jubilate Deo, De tout bien plaine, Plaine de dueil ; Pierre de La Rue (1460-1518) : A vous non autre ; Clément Janequin (1485-1558) : La Bataille, Toutes les nuicts ; Philippe Verdelot (v. 1480- v. 1530) : Se lieta ; Aguilera de Heredia (1561-1627) : Tiento de bataille ; Jean Richarfort (1480-1547) : D’amour je suis deshérité, Requiem. Ensemble Scandicus : Marc Pontus, Jean-Louis Comoretto, altus ; Jérémie Couleau, Olivier Boulicot, Dominique Rol, ténors ; François Velter, Guillaume Olry, basses ; Pascale Boquet, luth. Comédien : Thierry Peteau. Les Sacqueboutiers, Ensemble de cuivres anciens de Toulouse : Jean-Pierre Canihac, cornet à bouquin ; Daniel Lassalle, sacqueboute ; Laurent Le Chenadec, basson ou dulciane ; Philippe Canguilhem, hautbois, basson ou dulciane ; Yasuko Uyama Bouvard, continuo orgue positif ; Florent Tisseyre, percussions.

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