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Sylvia au Mariinsky, Chasseresse sur le territoire de l’amour

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Saint-Pétersbourg. Mariinsky. 3 et 4-IV-2014. Léo Delibes (1836-1891) : Sylvia, ballet en trois actes. Chorégraphie et mise en scène : Frederick Ashton. Mise en scène et costumes : Christopher et Robin Jones. Avec : Viktoria Tereshkina/ Alina Somova, Sylvia; Vladimir Shklyarov/ Xander Parish, Aminta; Yuri Smekalov/ Andrei Yermakov, Orion; Tatiana Tkachenko/ Sofia Gumerova, Diane ; et le Corps de Ballet du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, direction : Gavriel Heine.

Sylvia 1Le Ballet du Mariinsky a fait entrer lors de son festival annuel une œuvre fort emblématique du répertoire de la troupe du Royal Opera House : Sylvia de F. Ashton, dont la présence sous les cieux russes pose singulièrement la question de la raison pour laquelle une troupe souhaite faire entrer dans son quotidien ce qui n’est habituellement pas le style qu’elle connaît et qu’elle défend. On pouvait donc douter de la pertinence d’un tel choix et force est de constater que, en un certain sens, on ne voit pas quelle autre compagnie que celle du Mariinsky (et celle du ROH évidemment) peut légitimement prétendre à cette position. D’une façon très sérieuse, l’ensemble de la troupe est capable de donner une harmonie impeccable, dans l’esprit et dans la lettre, et toutefois avec une autre lecture que celle proposée par la troupe qui en a vu la création, du ballet au sujet mythologique et qui pourrait paraître soit vulgaire soit passéiste. On ne peut être qu’étonné que, sous de telles latitudes géographiques, l’on ne s’embarrasse pas du ridicule, du pompier, du classique qui célèbre autre chose que la personnalité, l’individualité et qui met en exergue ce qui appelle à un au-delà qui nous dépasse : les thèmes de la vertu, de la gloire, de la probité, de l’amour ; tout cela est célébré sans que de telles variations anacréontiques ne semblent poser de problèmes : il faut faire les choses ainsi car c’est ainsi qu’elles doivent être.

Deux soirées, deux distributions, et la comparaison, en-dehors même du petit jeu pour savoir qui s’en tire le mieux des complexités chorégraphiques, appelle tout de suite l’idée qu’un ballet n’est incontestablement pas le même et ne rend pas avec la même sincérité la saveur de l’œuvre. On aura préféré, cela n’est pas une surprise, la représentation avec : on ne dira qu’elle est magnifique, que le rôle semble avoir été créé pour elle, qu’elle danse divinement bien. On sait déjà tout cela, mais ce qui a pu paraître très intéressant est la façon dont elle a tiré le rôle pour que les pas finalement peu inscrits dans l’ADN du Mariinsky, et qui constituent la dentelle de l’écriture ashtonienne, soient naturels, avec un semblant de relâché et d’évidence qui déconcertent invariablement. Ce sont de petits arrangements qui laissent apparaître toute l’intelligence et la finesse d’esprit de cette danseuse qui tire de ses toutes relatives faiblesses stylistiques un fabuleux personnage interculturel, entre les références académiques du premier acte, l’orientalisme du second acte, la flamboyance quasi-impériale du dernier. Son partenaire est le fort bondissant et clinquant , dont le rôle est assez difficile à rendre consistant ; mais il parvient, par la qualité de ses sauts, la propreté du travail du bas de jambe et une joie communicative à donner une certaine épaisseur au bellâtre qu’il doit être, flirtant avec un ludisme sexualisé.

La seconde soirée était placée sous le haut patronage d’. Comme l’on espère, à chaque fois avec elle, qu’elle s’améliore, l’on est traversé insensiblement par la déception, désormais habituelle, et le dépit de la voir lutter avec ce qu’elle ne comprend décidément pas. Elle danse tout pareillement, sans conscience des dynamiques que la danse souhaite instaurer dans son discours, les lignes chorégraphiques restent bien plates, et techniquement, elle est toujours bien faible ; ne prenant aucun risque (et en affadissant bien des aspérités techniques), elle se contente du juste supportable. Si ce n’était que cela, elle n’en serait pas blâmable, la critique de danse étant généralement plutôt bienveillante envers les artistes: ce qui tranche notre avis est cette façon, outre que de s’épancher dans la facilité, de n’avoir aucune connexion entre le haut et le bas de son corps, de considérer ses bras comme des appendices vaguement articulables, de rester stéréotypée dans ses épaulements, donc de danser comme si elle n’était vue que de face, en deux dimensions. On pourrait en écrire encore longuement comme repoussoir du bon goût. Son partenaire, , avec un physique aux lignes séduisantes, s’est grandement amélioré ces dernières années, et outre son apparence princière, il rend grandement justice au rôle inexistant en étant très correct techniquement et sachant sourire quand il faut.

Le corps de ballet est très en place, et il reste juste à trouver une certaine décontraction dans les placements. On a beaucoup aimé les deux duos : au second acte, la reproduction quasiment parfaite des pas dans le Pas des deux esclaves ( respectivement Andrei Arseniev/ Oleg Demchenko et Nikita Lyashchenko/ Andrei Arseniev), et surtout l’attendrissant dialogue des chèvres montrent, là encore, que le Mariinsky ne plaque pas ce que de ce côté-ci de l’Europe, d’aucuns considèrent comme étant de la contrainte. Très belle puissance vengeresse de Diane également de Tatiana Tkachenko et capacités dramatiques proches d’un Abderahmane d’Andrei Yermakov viril en tous points.
Comme toujours avec les orchestres de ballet en Russie, il y a ce qu’il faut au niveau des décibels ; mais la musique de Delibes a su aussi inspirer de la délicatesse, et un délicat travail au niveau des tempi a pu rendre compte tant des appels guerriers que de l’atmosphère onirique qu’inspire le ballet.

Le ballet Sylvia est par conséquent incontestablement une belle œuvre que le Théâtre Mariinsky soit parvenu à faire entrer à son répertoire. Reste à resituer le curseur au niveau des distributions pour que la troupe puisse en être un des plus intéressants défendeurs.

Crédit photographique : © N. Razina (Mariinsky)

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Saint-Pétersbourg. Mariinsky. 3 et 4-IV-2014. Léo Delibes (1836-1891) : Sylvia, ballet en trois actes. Chorégraphie et mise en scène : Frederick Ashton. Mise en scène et costumes : Christopher et Robin Jones. Avec : Viktoria Tereshkina/ Alina Somova, Sylvia; Vladimir Shklyarov/ Xander Parish, Aminta; Yuri Smekalov/ Andrei Yermakov, Orion; Tatiana Tkachenko/ Sofia Gumerova, Diane ; et le Corps de Ballet du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, direction : Gavriel Heine.

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