Resmusica Rouge

La Cité de la Musique à l’heure chinoise

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la Musique. 16 et 17-V-2014.
16-V-2014. Wenchen Qin (né en 1966) : The Sun Shadow VIII pour petit ensemble ; Xu Shuya (né en 1961) : San pour petit ensemble ; Jukka Tiensuu (né en 1948) : Hehkuu (CM) pour Sheng et ensemble ; Wu Wei (né en 1970) : Dragon Dance pour Sheng ; Péter Eötvös (né en 1944) : Chinese Opera pour ensemble. Wu Wei, Sheng ; Sophie Cherrier, flûte ; Philippe Grauvogel, hautbois ; Jérôme Comte, clarinette ; Victor Hanna, percussion. Ensemble Intercontemporain, direction : Matthias Pintscher.
17-V-2014. Wen Deqing (né en 1958) : Qi (Le souffle) pour six instruments ; Xu Shuya (né en 1961) : In Nomine III pour flûte, clarinette, violon et violoncelle ; Ye Guohui (né en 1961) : Natural Song II pour petit ensemble ; Ye Xiaogang (né en 1955) : Hibiscus pour petit ensemble ; Xu Yi (né en 1967) : Da Gui pour petit ensemble. Ensemble Les Temps modernes, direction : Fabrice Pierre.

 

DSC_8441© Luc Hossepied-Ensemble intercontemporainDécliné en quatre soirées qui faisaient dialoguer la création contemporaine, la scène alternative et l’art vidéo chinois, le cycle Made in China à la Cité de la musique débutait par un concert de l’ retrouvant son chef . Si la référence chinoise était au cœur de la programmation, avec, pour invité d’honneur et présent dans la salle, le compositeur , directeur du Conservatoire de Shanghai, la musique offrait des horizons très divers. Ainsi le compositeur finlandais s’empare-t-il du Sheng, l’orgue à bouche chinois, pour explorer les potentialités sonores d’un instrument dont il transcende le jeu traditionnel. , quant à lui, convoque la théâtralité de l’Opéra chinois pour rendre hommage à quatre metteurs en scène qui lui inspirent autant de gestes stylistiques différents.

La première pièce en quatuor n’était pas dirigée. The Sun Shadow VIII pour flûte piccolo, hautbois, clarinette et percussion est une pièce d’une grande intensité où le compositeur , attaché à sa terre de Mongolie, en évoque l’espace, les couleurs crues et l’aridité du paysage avec une grande économie de moyens. Le temps étal des mouvements extrêmes qui laissent affleurer très poétiquement les contours d’une mélodie traditionnelle, contraste avec l’éclat du mouvement central où le hautbois mêlé au piccolo – et étroitement solidaires – rappelle les sonorités de plein air du Suona, fouettées par une percussion énergétique. Regardant aussi vers la Mongolie, San de est une pièce plus sophistiquée dans l’écriture qui tend vers le mystère et la profondeur. Guitare et harpe soutenues par les résonances du piano, viennent enrichir une texture sonore très mouvante au sein de laquelle dit avoir évoquer la vièle mongole Sihu.

Le soliste virtuose , maître ès-Sheng – un des rares instruments polyphoniques de la Chine – était au-devant de la scène pour interpréter en création mondiale Hehkuu du compositeur finlandais , une pièce très impressionnante où l’ensemble instrumental est réparti symétriquement par rapport au chef. Paradoxalement, le Sheng est davantage exploité dans ses sonorités monodiques; elles s’inscrivent au sein de l’ensemble instrumental qui restitue et décuple la richesse spectrale de l’instrument chinois, dans une ambigüité constante des sources sonores. Des alliages très subtils entre harpe, piano et Sheng font naître des textures microtonales admirables. ménage au soliste plusieurs cadences qui réinvestissent la dimension polyphonique de l’instrument à travers un entrelacs de lignes aussi étrange qu’exigeant. fait totalement corps avec son instrument, tirant de son orgue à bouche des sonorités d’une somptuosité inouïe.

En début de seconde partie, son solo très « show » qu’il intitule Dragon dance mettait en valeur l’incroyable énergie qu’il déploie sur son instrument, sans éviter les clichés d’une musique un rien « folklorique ».

DSC_8470© Luc Hossepied-Ensemble intercontemporainChinese Opera de est une pièce déjà ancienne (1986) révisée en 2008. Elle convoque le grand ensemble rehaussé d’une percussion très colorée ou tam et cymbales très bruyants se mêlent aux tambours et autres instruments de l’Opéra chinois. Ils font le « lever de rideau » d’un spectacle « mettant en scène » les amis et collaborateurs d’un compositeur très investi dans le genre opératique: Peter Brook d’abord, dont « la mise en scène rapide, cérémonieuse », selon les termes de , lui suggère les stridences musclées des premières pages. La « souple beauté lyrique » de donne lieu à une pâte orchestrale onctueuse et mouvante empruntant des sinuosités étranges. Pour Klaus Michael Huber, c’est une écriture foisonnante et touffue, toujours imprévisible et somptueusement colorée qui domine. Les changements de « plateau » sont toujours signalés par un éclat très sonore de la percussion. Le dernier mouvement, « Troisième scène et Rideaux » était un très bel hommage au metteur en scène récemment disparu Patrice Chéreau dont « la dure et rugueuse verticalité » prenait des allures de rituel sous la conduite magnifiquement inspirée de . Ponctuant ce spectacle imaginaire, des colonnes d’accords très stridents sous la scansion périodique des peaux accédaient à une dimension incantatoire très émouvante.

A l’Amphithéâtre du Musée, le lendemain, le Forum sur la création musicale chinoise, très riche d’enseignement, était co-produit par la Cité de la Musique et le CDMC. Il réunissait, autour de – compositeur et professeur au Conservatoire de Shanghai – et de , une compositrice bien connue de la scène française (cf notre chronique : Rencontres Internationales de Composition de Cergy-Pontoise avril 2014) –  une sommité d’intervenants qui répondaient aux questions de notre confrère Arnaud Merlin. Le concert qui ponctuait la rencontre invitait l’ensemble lyonnais Les temps modernes et son directeur artistique Jean-Louis Bergerard (clarinettiste de l’ensemble) pour un concert passionnant, dirigé par Francis Pierre, nous immergeant dans la création chinoise d’aujourd’hui et la multiplicité de ses facettes. La projection des Encres du plasticien, écrivain et dramaturge Gao Xingjian offrait un contrepoint visuel, poétique et mystérieux, aux oeuvres des cinq compositeurs au programme.

Qi (le souffle) de fait référence à l’énergie primordiale irriguant la pensée du Tao qui semble habiter tous les compositeurs de sa génération. Mettant le chiffre 6 au centre de sa partition (6 séquences et 6 instrumentistes) Wen dit avoir recours aux 64 hexagrammes du Yijing pour le contrôle des hauteurs. Les lignes instrumentales très solidaires réalisent un tissu polyphonique extrêmement mouvant rehaussé par une percussion à l’éclat vif conférant à l’oeuvre une sinité très singulière.

In Nomine III de Xu Shuya appartient à une série d’oeuvres se référant au style de la musique anglaise de la renaissance; le compositeur emprunte ici les bases mélodiques et le matériau harmonique des messes de Taverner. Le discours est extrêmement fragmentaire, sans cesse relancé par l’énergie du geste instrumental dans une sorte de circularité temporelle qui n’exclut pas les contrastes et suscite un travail sur les textures toujours très raffiné.

Ye Guohui est actuellement professeur au conservatoire de Shanghai où il a fait ses études jusqu’en 1991. Regardant vers Giacinto Scelsi, Natural Song II pour cinq instruments est une pièces assez courte mettant à l’oeuvre l’énergie du son et son potentiel de résonance, ses ressources timbrales et les variations infimes de son spectre sollicitant autant de modes de jeu sur chaque instrument pour nous faire entrer « au coeur du son ».

Ye Xiaogang partage son existence entre son pays, où il enseigne au conservatoire de Chine de Pékin et les Etats-Unis. Hibiscus est une oeuvre de 2005 écrite pour un ensemble américain. L’écriture charrie un matériau très hétérogène, accumulant en un patchwork haut en couleurs citations et autres détours mélodico-rythmiques aussi énergiques que déroutants. Le  rapport avec la fleur de l’hibiscus, symbole de perfection et d’idéal à travers les âges reste un mystère!

Le concert s’achevait avec Da Gui (Le Grand Retour), magnifique tombeau de écrit un an après sa mort par , peintre de l’âme comme l’est Gao Xingjian dont les Encres accompagnaient la musique avec une acuité et une profondeur très particulière. a été l’élève de Grisey au CNSM de 1991 à 94. La pièce en quatre mouvements – Tristesse, Souvenir, Méditation, Séparation – s’inspire d’un texte de Tchuang-tseu (IVème siècle avant J.C.) qui renvoie à la circularité du temps taoïste dans un processus de continuelle mutation: « Le sans-forme va vers la forme puis la forme va vers le sans-forme »: c’est le cheminement du premier mouvement évoluant « d’al niente al niente » dans une économie de moyens toute sciarrinienne. Dans Souvenir, on oscille entre ciel et terre, flux aérien et mystère des profondeurs nourri par les sonorités du marimba. Au coeur de l’oeuvre, Méditation est portée par les résonances du bol tibétain. Les lignes ténues des cordes tissent une toile arachnéenne aussi fragile qu’éphémère. Sur les résonances graves du Tam, au début de Séparation, Xu Yi fait s’épanouir le spectre harmonique, hommage appuyé à son maître Grisey, tandis que résonnent les derniers échos du rituel avant « le grand retour » dans le silence. Il faut saluer la concentration exemplaire des musiciens des Temps modernes sous le geste investi de , qui nous mettaient à l’écoute du son et de l’émotion qui le traverse.

Crédits photographiques : © Luc Hossepied / EIC

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