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Lettres de Leonard Bernstein, jubilatoire et luxuriant

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Nigel Simeone : The Leonard Bernstein Letters. Yale University Press. 606 pages. 2014. 31 Euros. En anglais.

 

9780300179095Un livre à la fois séduisant, captivant, voire fascinant et … charmeur, foisonnant, fait de 650 lettres, billets et notes, sélectionnés, triés, avec petits soins et précautions, avec rigueur et pertinence par Nigel Simeone, puisés dans l’énorme correspondance de (un second tome devrait suivre !).

D’une première lettre, concise, impérative, du jeune Lenny à Helen Coates, lui annonçant tout simplement : » j’ai décidé d’étudier avec vous » (elle sera son professeur de piano de 1932 a 1935, puis sa secrétaire, de 1944 à 1989), à la dernière (650e lettre) de Georg Solti datée du 10 octobre 1990 et que Bernstein ne lira sans doute pas… il meurt le 14.

De Lenny à mille et un correspondants (dans le désordre, Copland, Mitropoulos, Reiner, « Kouss », Ormandy, Toscanini (lettre 291), Diamond, Schuman, Poulenc, Stravinsky, Milhaud, Cage et quelques autres !!), de mille et un correspondants (Sondheim, Boulanger, Foss, Alsop, Kleiber, Miles Davis, Bette… Davis, Sinatra, Arrau, Coppola, Britten, Yevtushenko, et quelques autres) au Dear Lenny, Queridissimo L-P, Muy querido chatito, Dear Dollink, Dear Dowg, sans oublier le Dear, dear boy de Mitropoulos (19).

650 lettres donc d’un touche-à-tout souvent excessif (il s’enquiert ingénument dès 1941 de l’âge de Pierre Monteux alors aux commandes du San Francisco Symphony !), outrancier, toujours engagé, toujours impliqué dans mille projets et entreprises chaque heure de son temps et par lesquelles il se construit un personnage, s’ échafaude un destin et à travers lesquelles le lecteur met en forme, comme le ferait un sculpteur, un Bernstein bien à lui, chaleureux, humain, avec qui il partagera avec délice découvertes,ambitions, paniques et revers. Se dégage alors un authentique artiste, plus intéressé par l’ écriture que par la direction d’orchestre (Fritz Reiner lui conseillera fortement de renoncer à une carrière de chef, Roy Harris, lui, lui recommandera de changer de nom), un défenseur acharné de la musique contemporaine américaine , d’Aaron Copland, Samuel Barber, David Diamond, Gerald Levinson, Henry Cowell, Ned Rorem, Virgil Thomson etc… etc… Il sera d’ ailleurs lui-même le premier vrai chef « américain » du New-York Philharmonic (pour exemple : au programme du concert du 5 décembre 1985, trois symphonies américaines, la 3ème. de Roy Harris, la 3ème. de William Schuman et la 3ème. d’ Aaron Copland).

La lettre ô combien touchante de Jacqueline Kennedy , écrite au lendemain de l’ assassinat de Robert F. Kennedy

Il faudrait tout citer. Examiner, analyser, creuser chaque lettre. Disons simplement que nous interpellent : Celle ( 520), adorable, délicieuse, d’un Yo Yo Ma, sincère et spontané : » J’ai dix ans. J’ étudie avec M. Leonard Rose. J’ aimerais jouer pour vous ». Celles, abondantes et candides d’Aaron Copland et Dimitri Mitropoulos, tous les deux violemment amoureux du jeune Bernstein. Celle, ô combien touchante de Jacqueline Kennedy , écrite au lendemain de l’ assassinat de Robert F. Kennedy (537). Celles, tourmentées, mais réalistes de Felicia Montealegre, rencontrée chez Claudio Arrau et que Bernstein épousera le 9 septembre 1951 après bien des ratées. Celles, consacrées … je pèse mes mots …à l’élaboration de West Side Story. Bernstein n’en veut pas (282). Il faudra alors toute l’ingéniosité , toute la virtuosité mais aussi toute la cruauté et la « rosserie » d’un Jerome Robbins (362) pour convaincre Bernstein de ne pas y renoncer. Celles, franches et cordiales, explicites, de Marketa Morris, « la Frau », avec laquelle notre chef sera en analyse pratiquement toute sa vie, pour la remplacer in fine par Renée Nell, avec qui il finira par se brouiller, qu’il remplacera par Willard Gaylin (Bernstein n’acceptera jamais sa bisexualité pourtant bien ancrée).

Et puis il y a ce long, laborieux « sworn affidavit » tragique, bouleversant, écrit le 3 août 1953, en pleine hystérie McCarthyste, et dans lequel Bernstein, qui a besoin d’un renouvellement de passeport pour aller diriger en Europe, se livre à la plus éhontée, la plus staliniste des auto-critiques. Il « explique » alors ses activités en faveur des Black Panthers, du National Negro Congress, du Civil Rights Congress, du Joint Anti-Fascist Refuge Committee (« radical chic » pour Tom Wolfe), ses amitiés avec ces communistes notoires que sont Arthur Miller, Lillian Hellman, John Garfield, Judy Halliday, Aaron Copland, Marc Blitzstein, Lena Horne etc… etc… Tristes temps ! (323)

Et puis il y a enfin ces considérations, ces discussions, ces tergiversations sur Tanglewood et Koussevitzky, sur la saga de sa Jeremiah Symphony, sur celle de ses Chichester Psalms, sur ses Young People’s Concerts, sur Fischer-Dieskau (546) lui réclamant (gentiment) le rôle de Kurwenal dans un Tristan à venir, sur ses tournées en Israel, au Japon, en Europe, etc… etc….etc….

On pourrait, il va sans dire, pinailler sur le choix des lettres publiées. Nigel Simeone explique parfaitement, avec clarté, ses choix . … et convainc. Le livre est divisé en « chapitres » (Early Years, First Successes, Europe and Israel, Marriage, passeport, problems, West Side Story, The New York Philharmonic Years, Triumphs, controversies, catastrophe, Final Years) précédés, chacun, par ses annotations et commentaires, clairs et précis, souvent surabondants !
Mais ne nous plaignons surtout pas que la mariée ne soit trop belle !

En conclusion, un livre jubilatoire et luxuriant, informatif à l’excès, essentiel pour qui veut cerner à plein Bernstein et son époque. Une édition uniquement en anglais pour le moment.

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Nigel Simeone : The Leonard Bernstein Letters. Yale University Press. 606 pages. 2014. 31 Euros. En anglais.

 
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