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Futura 2015 change nos habitudes

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Crest. Festival Futura du 20 au 22-VIII-2015.

Frédéric-KAHN_BDAu départ rien que de très habituel dans cette 23e édition du Festival , qui se déroule comme chaque année à l’ombre de la Tour de Crest.

L’acousmonium Motus (orchestre de haut-parleurs) a été installé dans la grande salle des Moulinages pour quelque vingt concerts consacrés aux oeuvres sur support (dites acousmatiques). Ils sont assurés par six interprètes à la console de projection et se déroulent sur trois journées prolongées par la rituelle Nuit blanche, de minuit au petit jour. Sauf que la thématique 2015 de , lancée par son directeur , invite cette année compositeurs et auditeurs à « Contre(r) l’habitude »…

Voilà une proposition des plus alléchantes pour les 400 compositeurs qui ont répondu à l’appel d’oeuvres lancé par l’équipe de Futura en janvier 2015. « Contre(r) l’habitude » c’est tenter une attitude de réaction perpétuelle vis à vis de soi-même et expérimenter avec chaque oeuvre nouvelle quelque chose de différent; se démasquer en quelque sorte, et prendre du recul par rapport à ses propres réflexes. C’est aussi, pour l’auditeur cette fois, diriger son écoute vers d’autres horizons sonores, ceux qu’ouvre l’art acousmatique notamment, en explorant des lieux de vie comme autant de biotopes sensoriels et imaginaires, des univers de conflit ou de paix agités de milliers de bruissements…

Les compositeurs invités

Cette 23e édition plus foisonnante que jamais invite deux personnalités de la musique électroacoustique, et . Futura consacre à chacun d’eux un concert portrait incluant une commande du festival.

Schaefferienne dans l’âme, aime ausculter le monde sonore qui l’entoure. Dans Parabole du grenier, à l’affiche de son concert, elle retourne rêver dans son grenier et ouvre « sa malle aux merveilles où surgissent d’invisibles trésors ». Autant de sons qui s’animent dans un tapage diurne, chahuteur autant que poétique. Après Etude au noir et Etude au relief (jouée en monophonie), 14 petites vérités invisibles, données en création mondiale par , est un voyage « dans sa tête multiple ». La compositrice va puiser dans son « jardin de sons » les matériaux sonores de ses débuts d’acousmate, qu’elle refond et transforme comme sous l’effet « d’une mémoire malaxée ».

Bousculant ses habitudes, se lance quant à lui dans la grande forme (53′) avec Silence/sépulcre/transfiguration jouée en première mondiale par . L’oeuvre invite à une écoute immersive et impressionne par le magnétisme de son flux continu évoluant dans un temps très étiré: « une intériorité qui envisage la mort, de la frayeur à l’apaisement final » souligne le compositeur.

Concerts acousma-vidéo

Deux concerts en soirée convoquent le support audio et la vidéo. Aux côtés des pièces de Frédéric Kahn/Camille Lorin-Béquié (Geneigte Schatten) et Nicolas Vérin/Robert Cahen (Cérémonie), , compositeur autrichien très actif sur la scène électroacoustique internationale, est venu présenter O Santa Acousmatica : La Mer (1994), une oeuvre d’envergure (26′) où il revisite le chef d’oeuvre de Debussy. Les trois mouvements sont soumis à des traitements électroacoustiques de différentes natures (boucles, distorsion, saturation…) pour décupler la force énergétique du flux sonore et atteindre une dimension fantastique très impressionnante, à la faveur d’une interprétation très habitée d’Eric Broitmann. La vidéo, certes un brin redondante, de Theres Cassini filmant la mer dans tous ses états, est une création de 2015 réalisée après coup, sur la bande son du compositeur.

Salome’s Daughter  (70′) donnée le lendemain en création mondiale est une réalisation très originale de deux artistes japonais, (son) et Kei Shichiri (vidéo), présents eux aussi sur la scène de Futura. Si le long texte en japonais, malgré les sous-titres en anglais, échappe à la compréhension de l’auditeur occidental, la magie opère entre l’image, projetée sur un double écran, et la bande son très économe sur laquelle s’inscrit la voix de la jeune fille, dans une atmosphère étrange autant que raffinée.

Cara ArndtLa scène électroacoustique émergente

La jeune création occupe une large place parmi la centaine d’oeuvres retenues à Futura. S’ils ne contrent pas encore l’habitude, les jeunes compositeurs, venus comme chaque année très nombreux au festival, forgent leur manière et marquent leur domaine. Il est impossible ici de tous les citer. Sept oeuvres ont retenu notre attention, créations mondiales pour la plupart.

Dans Porträten, une pièce économe autant qu’originale, sélectionne quelques matériaux fortement typés qui viennent s’inscrire sur la toile sonore et en animent successivement l’espace. Au fond de ce mirage noir d’ est une oeuvre composée sur la trame du Lamento d’Ariane de Monteverdi. Fil conducteur de toute la pièce, le Lamento nous guide dans le labyrinthe des pensées du compositeur. Aussi intense que poignante, l’oeuvre bien conduite – aux manettes – ne laisse pas indifférent. Dans Nom de plume, fait naître un monde composite dans un espace bien cerné où apparaissent/disparaissent les figures sonores. Monde propre de David Torres charrie toutes sortes de propositions dans un maelström sonore étrange autant que sensible. Trois passages de Philippe Leguerinel (ou la métamorphose d’une citation) repose sur le choix d’un matériau unique et d’un processus qui le transforme, lentement et inexorablement: radical et diablement efficace! Au titre très énigmatique, J(d)02(a) de relève d’une « écriture » quasi automatique. C’est une sorte d’autoportrait incandescent que tente la compositrice guidée par ses seules pulsions émotionnelles. L’oeuvre joue avec l’attente et le silence comme agents d’articulation. L’intervention de la voix est ici un ressort émotionnel très intense, véhiculant des mots dont voile le sens, ajoutant au mystère et à l’interrogation. Dans 7 variations sur le thème de Narcisse, veut juguler ses élans et dompter son matériau. L’exercice, consistant à répéter sept fois une même proposition sonore sous des angles différents, dessine dans l’espace une grande forme spiralée du plus bel effet.

Hommages et célébrations

Futura rend un double hommage en cette année 2015 : à d’abord, l’inventeur du son et l’auteur du Traité des objets musicaux (1966), disparu en 1995. Dans l’interprétation cursive de , l’Etude aux sons animés (1958) focalise l’écoute sur les qualités de l’objet sonore, son grain, sa masse, son entretien… Autant de critères morphologiques appartenant au solfège schaefferien.

2015 commémore également les 10 ans de la disparition de (1929-2005). Ce dernier s’engage lui aussi dans l’aventure de la musique concrète aux côtés de Schaeffer. Mais il s’en éloignera pour devenir à son tour le chantre de la « musique anecdotique » où le « son naturel » enregistré est écouté pour sa valeur suggestive, poétique ou narrative. à la console donne une très belle version des quatre « Presque rien » (1970-1998) dont le titre trahit d’emblée le peu de sons requis.

2015 fête enfin les 90 ans d’ qui, pour des raisons de santé, ne pouvait être présent au festival. Immense compositeur attaché à la démarche schaefferienne et au Groupe de Recherche Musicale (GRM), il mène avec une égale énergie le travail en studio et l’écriture instrumentale. Il devient le maître de l’oeuvre mixte – où les deux sources sonores, instrumentale et électroacoustique, convergent – avec des chefs-d’oeuvre comme Cantate pour elle (cf notre chronique de concert en décembre 2012) ou encore Lumina. Pour l’heure, deux pièces acousmatiques, Artemisia (1991) et Dahovi (1961), somptueusement projetées par , précèdent Triola ou Symphonie pour moi-même (1977). C’est l’oeuvre somme d’un compositeur qui aime aller vers les extrêmes, de la violence débridée de Turpituda (1er mouvement) à l’espace raréfié et silencieux d’Ombra (2ème mouvement). Nuda, refermant le triptyque, met en scène la voix féminine, « instrument » de prédilection chez le compositeur qui en exploitera toutes les richesses, sonore, expressive autant que sensuelle.

 Crédits photographiques : Frédéric Kahn (c) MF Maraudet;   (c) www.caraarndt.com

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