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L’éblouissant Cipriano de Rore par l’Ensemble Huelgas

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris, temple de Pentemont. 05-XI-2015. Cipriano de Rore (env. 1515/1516-1565) : O socii neque enim ; O fortuna potens ; Dissimulare etiam sperasti ; Quis tuos presul ; Mia benigna fortuna ; Amour ne faict ; Datemi Pace ; Donec gratus eram tibi ; Mon petit coeur ; extraits de la Missa Doulce mémoire et de la Missa Praeter rerum seriem. Ensemble Huelgas, direction : Paul Van Nevel.

paul-van-nevelÉblouissant ! L’ chante la polyphonie de au festival Terpsichore.

La polyphonie de maintient les formes et les procédés de Josquin, son prédécesseur à la cour de Ferrare, et de Willaert, son maître, mais elle est d’une fluidité, d’une sensibilité et d’une luminosité qui la rendent unique. Si l’importance de ce compositeur avait été exposée dès les années 1940 par Alfred Einstein dans ses travaux sur le madrigal, c’est l’ qui fut l’un des recréateurs de cette musique. offre aujourd’hui un programme qui permet d’aborder tous les aspects de cette œuvre considérable, mais encore peu connue au delà des spécialistes de cette période.

Ceci dit, la splendeur de la musique parle d’elle-même. Et peut-on imaginer une lecture plus éloquente ? La réunion de ces dix chanteurs donne un résultat que l’on pourrait appeler le miracle de l’Ensemble Huelgas, au niveau du miracle si souvent observé au disque. choisit avec une science infaillible des voix souples et colorées et les juxtapose en évitant toute monochromie comme toute bigarrure. Il dédaigne, surtout, le parfait équilibre de la polyphonie au profit d’un relief et d’un dessin proprement rhétoriques, idéaux pour ce répertoire.

On le sait depuis le merveilleux album le Chant de Virgile (Harmonia Mundi) : la poésie latine, muette pour nous, fut chantée à la Renaissance. C’est l’objet de la première partie du programme. Dans les majestueux hexamètres de Virgile, Énée consolant ses camarades abattus (O socii neque enim) et Didon abandonnée (Dissimulare etiam sperasti) retrouvent ainsi leur voix. La souplesse de la prosodie, l’harmonie de la langue et l’émotion du discours éclatent d’autant plus que le compositeur n’hésite pas à bouleverser la versification à des fins expressives. Suprême raffinement : O socii est émaillé du mot « Durate » (« Tenez-bon »), qui était aussi la devise du puissant Cardinal de Granvelle, conseiller de Charles Quint et grand protecteur des arts. Ce mot, répété sur les notes correspondant à ses voyelles (ut, fa, re), illumine la pièce de façon saisissante.

On sera frappé du fait que de Rore était principalement célèbre en son temps comme madrigaliste, alors que c’est aujourd’hui sa musique sacrée qui est la plus connue. Paul Van Nevel donne deux madrigaux italiens et deux chansons françaises, tous d’une sophistication encore assez « italo-flamande ». Ainsi Mon petit cœur, un texte anodin, auquel de Rore donne l’expansion d’une somptueuse polyphonie à huit voix. Ou encore Pétrarque, que de Rore traite avec la précision d’un orfèvre plutôt qu’avec l’énergie d’un peintre. Par exemple, le début de Datemi pace ne relève pas encore du style “concitato” que ces premiers vers guerriers pourraient appeler chez Monteverdi. D’où l’habitude de ne considérer sa production madrigalesque que comme une étape vers l’apogée du genre, autrement dit Monteverdi, Marenzio, Gesualdo. Cet aperçu montre que l’œuvre profane du compositeur mérite au contraire une exploration approfondie.

La seconde et la quatrième parties du programme, dédiées aux mécènes et aux « œuvres pour des occasions particulières », auraient mérité, dans le programme ou oralement, des explications pour qu’on puisse mieux en pénétrer les beautés. On connaît par ailleurs, c’est vrai, la chanson Doulce mémoire, qui fournit le thème de la messe du même nom (publiée en 1538). L’Ensemble Huelgas en donne le « Sanctus » à cinq voix, le céleste « Benedictus » à trois voix et l’« Agnus Dei » à six voix. Dans l’« Agnus Dei » de la Missa Praeter rerum seriem s’inscrit en filigrane (selon le principe du cantus firmus médiéval) le nom du dédicataire, Hercule II d’Este, duc de Ferrare. Quant à Quis tuos presul, c’est un éloge du Cardinal Madruzzo, Prince-évêque de Trente lors du Concile (il apparaît ainsi dans l’opéra de Pfitzner Palestrina), un de ces fastueux princes de la Renaissance qui s’entouraient des plus grands artistes de l’époque.

Crédits photographiques : Paul Van Nevel © DR

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