Abécédaire Tristan : D comme Dégoût et F comme Fascination

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Le 10 juin 1865 à Munich : Tristan et Isolde de Wagner, l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la musique, est jouée pour la première fois. Un évènement que Resmusica a choisi de commémorer sous la forme d’un Abécédaire. Notre dossier : Abécédaire Tristan

 

beardsleyLe 10 juin 1865 à Munich : Tristan et Isolde de Wagner, l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la musique, est jouée pour la première fois. Un événement que Resmusica a choisi de commémorer sous la forme d’un Abécédaire Tristan. Aujourd’hui, Tristan et… la fascination ou le dégoût.

Dès les années 1870 et pour au moins un demi-siècle, Tristan provoqua dans le monde artistique et intellectuel une véritable fascination : c’est celle des musiciens, comme Elgar, qui inscrivit sur sa partition de l’opéra « Ce livre contient (…) le meilleur et tout le meilleur de ce monde et du prochain ». Debussy, selon André Suarès, mettait Tristan « peut-être avec effroi, au dessus de tout », alors que Chausson composait, à chaque acte de son Roi Arthus (1886-1895), un long duo d’amour. Même Britten, peu suspect de wagnérisme, note dans son journal en 1933, après avoir vu l’opéra : « Rend minuscule toute autre création… Il est notre maître à tous. »

Ce qui est vrai pour les musiciens l’est aussi pour les artistes et les écrivains. Il n’est pas besoin de citer les exemples célèbres de Proust ou de Thomas Mann, ou encore le prénom des pseudonymes du dadaïste Tristan Tzara, comme du poète Tristan Klingsor. Parmi les nombreux peintres et dessinateurs qui illustrèrent la légende, on peut citer Aubrey Beardsley, qui représenta aussi les « Wagnerites » (les « wagnériens », 1894 : cf. ci-contre). L’obsession de Dali pour Tristan ne se retrouve pas seulement dans les films écrits avec Buñuel (cf. Tristan et le cinéma), mais aussi dans un immense rideau de scène élaboré pour Tristan fou, un « ballet paranoïaque » créé en 1944 au Metropolitan (cf. illustration ci-dessous).

« La chose la plus dégoûtante que j’ai vue ou entendue de ma vie »

À cette fascination s’oppose toutefois un dégoût qui tenait d’abord à la hardiesse musicale, dramaturgique et harmonique de l’œuvre. On n’est pourtant pas loin des implications morales, comme l’écrit dans son journal en 1875, après une représentation de Tristan : « C’est la chose la plus dégoûtante que j’ai vue ou entendue de ma vie ». Certains mettent les bouchées doubles pour condamner l’immoralité de l’œuvre et semblent surtout troublés par sa dimension sexuelle, comme l’écrivain norvégien Bjørnstjerne Bjørnson, futur prix Nobel de littérature, qui écrivait à Grieg en 1874, en dénonçant  » cette musique qui donne le mal de mer, qui détruit tout sens de la structure à force de chercher la couleur harmonique. À la fin, on n’est plus qu’une goutte visqueuse sur le rivage de l’océan, quelque chose que ce cochon a éjaculée en se masturbant dans la frénésie de l’opium ! ». Même un critique aussi raffiné qu’Eduard Hanslick n’hésite pas à employer lui aussi une image choquante : « le prélude de Tristan et Isolde me fait penser à cette ancienne peinture italienne du martyr dont on enroule lentement les intestins sur une bobine ». Cette réprobation première devient un poncif bourgeois que Thomas Mann ne manque pas de tourner en dérision dans ses Buddenbook (1901), lorsque l’organiste de la paroisse refuse de jouer les arrangements de Tristan qu’on lui réclame : « C’est de la démagogie, du blasphème, de l’insanité, de la folie ! C’est un brouillard parfumé, traversé d’éclairs ! C’est la fin de toute honnêteté en art. Je ne le jouerai pas ! ». Quant à l’écrivain Ernst Jünger, de manière plus profonde, c’est le pouvoir de la musique qu’il condamne radicalement, à travers Tristan :

« Quant à la musique… Les odieuses transformations, les ravages qu’elle opère en l’homme ! On ne dira jamais assez son influence néfaste. À la fin de Tristan et Isolde, quand Wagner déchaîne sur les auditeurs sans défense sa passion morbide, le public devient positivement indécent : les visages se tordent, les yeux se révulsent, les mains tâtonnent, la bave coule sur les mentons (…). Les gens sont ignobles à voir : on croit assister à leur orgasme, c’est écœurant ». (extrait de Jünger aux faces multiples, par Banine, aux éditions l’Âge d’homme, 1989)

Reconstitution du ballet Tristan fou à Montréal en 2013 (© MaxPPP)

 

Tristan sous le feu de la critique sociale

Cette condamnation morale trouve un prolongement naturel dans la critique marxiste du XXe siècle, chez Adorno (qui parle de « pornographie musicale »), Brecht, Marcuse (dans Éros et civilisation). Il ne semble plus possible, comme le faisait George Bernard Shaw à la British Library, de lire en même temps la partition de Tristan et le Capital. Le peintre, compositeur et écrivain Alberto Savinio, bien que non marxiste, résume cette position dans un article de 1941 :

« Tristan est bourgeois, cet opéra dont le délire amoureux convient parfaitement aux beaux salons cossus, aux divans voluptifères, aux Boukharas moelleux qui, rien qu’à les voir, donnent l’impression confiante que, de quelque manière qu’on s’y laisse tomber, on ne s’y fera pas mal ; parce que le fond même de Tristan est une volupté exquise et cultivée : il n’en est pas de même de la maigre, de la plébéienne Traviata, destinée à retentir dans la banlieue des grandes villes industrielles, et à commenter, non pas à « réconforter », la vie de ceux qui vivent et travaillent sans espoir. » (extrait de la Boîte à musique, Fayard)

Railleurs et apostats

Face à l’écrasement tristanesque, certains ont cherché le salut dans la parodie. Parmi les nombreuses parodies musicales, on peut citer le « Golliwog’s Cake-Walk » du Children’s Corner de Debussy, l’opéra pour marionnettes Das Nusch-Nuschi de Hindemith, ou encore une citation de Tristan dans l’Intermezzo de Richard Strauss, lorsque le héros parle de jouer aux cartes. Mais les railleurs les plus féroces sont ceux qui ont renié leur fascination première, à la façon de Nietzsche, qui avait appelé Tristan « l’opus metaphysicum de tout art » (dans à Bayreuth), avant d’en dénoncer les sortilèges (cf. notre article sur Nietzsche et Wagner). Quant à Claudel, qui, jeune, aimait l’œuvre « plus que tout », il la tourne en ridicule de manière particulièrement hilarante dans son dialogue de 1927, , Rêverie d’un poëte français. D’abord sur le duo d’amour :

« Toute la question de Tristan, c’est celle du chapeau haut-de-forme quand on va faire une visite officielle. Faut-il le garder ? Faut-il le laisser au vestibule ? (…) Le chapeau dans l’espèce, c’est la bonne femme, Isolde quoi ! Un peu d’imagination ! Je suis Tristan et c’est ma grande scène du Deux. Vous y êtes ? Très bien, que dois-je faire de la bonne femme ? dois-je la serrer continuellement contre mon cœur ? Mais alors comme c’est fatigant et incommode pour chanter ! Dois-je la laisser tranquille et ne m’occuper que de la partition ? Mais alors cela me fait mal au cœur de la sentir à côté de moi inoccupée et ne sachant que faire de sa personne !

Puis après un éloge comique du Roi Marke, « ce brave homme qui va chercher ses reproches au-dessous des couches des basses et des contrebasses, là où l’Impératif Catégorique voisine avec les sables pétrolifères », il résume le dernier acte à sa façon :

« Quand le rideau se lève sur le troisième acte, on espère contre l’espérance que ce sera une autre femme, pas la même. Mais pas du tout ! Voici que les fanfares retentissent et que le praticable gémit sous le poids de l’Ipsissima qui se précipite au trot vers son petit ami, pareille à un cheval de labour qu’on vient de dételer avec un coup de pelle sur le derrière ! »

Crédits photographiques : Beardsley : The Wagnerites; Reconstitution du ballet Tristan fou à Montréal en 2013 © MaxPPP

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