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LARRIO INTERVIEW 1 001Larrio Ekson ne passe pas inaperçu. Sa grande taille, sa stature imposante, les longs cheveux qui encadrent son visage métissé, son regard vif et perçant attirent le regard. Sa présence surtout est immédiate, évidente : il emplit l’espace et capte l’attention. A 67 ans, il n’a rien perdu de la fière allure de sa jeunesse.

« La danse m’a permis de devenir quelqu’un. »

Sa carrière force le respect. Partenaire mythique de pendant 30 ans, Larrio Ekson a été nommé étoile à la Fenice, puis a dansé pour et . « Tu es mon roi » lui dit Béjart, le jour où il lui confie le rôle du King Lear-Prospero. On ne peut, à notre tour, que s’incliner devant cet homme d’une humilité et d’une bienveillance rares, pour qui l’art ne fait qu’un avec la vie.

Alors que Larrio Ekson travaille à la rédaction d’un ouvrage rétrospectif sur sa carrière, l’occasion nous est donnée de revenir sur la carrière exceptionnelle d’un grand danseur et d’un grand Monsieur.

Res Musica : Né à Harlem, vous êtes issu d’une famille pauvre et vous définissez vous-même comme un « garçon de la rue ». Comment êtes-vous venu à la danse ?

Larrio Ekson : Au départ, je ne pensais pas être danseur. La danse est venue à moi par accident.

Tout a commencé grâce à Lucile Beards, qui m’a vu prendre quelques cours et m’a dit: « Tu es un danseur ». Elle m’a emmené auditionner à la « School of Harkness Ballet ». J’ai obtenu une bourse pour danser dans cette école pendant trois ans. J’avais déjà 20 ans!
C’est là qu’a commencé ma fascination pour la danse. Quand j’ai franchi la porte de l’école pour la première fois, ça a été un véritable éblouissement. Il y avait un escalier en marbre, des chandeliers en cristal, des studios de toutes les couleurs, des rideaux rouges drapés. Je n’avais jamais vu une telle richesse!

A l’école, j’ai reçu une formation en classique/adage et contemporain (technique Martha Graham), mais aussi en danses indienne et africaine, flamenco et jazz.
Moi qui étais comédien au départ, j’ai compris que je pouvais m’exprimer sans parler.
Je restais tous les soirs jusqu’à la fermeture de l’école. Je travaillais d’arrache-pied pour arriver au niveau des autres.

J’étais conscient de la chance incroyable que j’avais d’être payé pour danser. Je voulais sortir des difficultés familiales et de la pauvreté, devenir quelqu’un. L’art était le moyen d’y arriver.

RM : Comment avez-vous commencé votre carrière en France ?

LE : Tout a commencé avec Vittorio Biagi, un ancien danseur de Béjart, qui était alors directeur de la danse de l’Opéra de Lyon. J’ai auditionné à Lyon; il y avait beaucoup de très bons danseurs, et je savais que ça allait être difficile. Je n’ai pas eu de réponse tout de suite. Je suis même retourné aux États-Unis, pensant que c’était fichu. Et là, j’ai reçu un courrier de l’Opéra de Lyon: Biagi m’engageait comme danseur classique! J’aimais beaucoup son style qui mêlait le théâtre, notamment la commedia dell’arte, et la danse. C’est aussi grâce à lui que j’ai découvert Béjart.

L’Opéra de Lyon m’a permis de chorégraphier mon premier solo sur une scène importante. Un jour, Louis Erlo, le directeur de l’Opéra, m’a donné carte blanche pour danser sur le Boléro de Ravel avec l’orchestre et le chœur de l’Opéra de Lyon. C’était incroyable, sublime. J’ai utilisé mon côté théâtral. J’ai dansé à ma façon, en piochant dans tout ce que j’avais appris, le classique, le flamenco, le jazz dans le style de Matt Mattox et de Jack Cole, mes professeurs à la Harkness School. Emporté par le chœur, je laissais parler mon imagination.

Ensuite, j’ai rencontré Béjart à Avignon. Il donnait un cours auquel je voulais absolument participer. Mais je suis arrivé en retard, et on ne voulait pas me laisser rentrer. Alors je me suis mis à hurler comme un fou: « Béjart, je veux voir  !». Maurice m’a entendu et a dit de me laisser entrer. Après le cours, il m’a conseillé d’auditionner dans sa compagnie à Bruxelles. J’ai été reçu mais au même moment, j’ai rencontré Joseph Russillo à Paris pour qui j’ai eu un véritable coup de cœur artistique. J’ai finalement fait le choix de Paris et de Russillo.

LARRIO INTERVIEW 2 001RM : Comment s’est passée votre rencontre avec ?

LE : La compagnie d’Anne Béranger et de Joseph Russillo dans laquelle je dansais se séparait. Je devais choisir entre Anne Béranger, qui avait commencé à travailler avec Carolyn Carlson, et Joseph Russillo.

Carolyn Carlson a assisté à un spectacle où je dansais, au théâtre Pierre Cardin. Elle a dit à Anne Béranger: « Ce garçon là, je veux qu’il devienne mon partenaire ». Je ne connaissais pas Carolyn à l’époque. Quand j’ai vu son travail, j’ai été stupéfait : je faisais la même chose! J’ai tout de suite compris son travail. J’ai donc décidé de continuer ma route avec Anne Béranger et Carolyn Carlson.

On a dansé notre premier duo, Rituel pour un rêve mort, à Avignon en 1970. J’ai créé mon solo et on a chorégraphié ensemble notre duo. C’était un échange, je n’avais jamais connu une telle complicité.

Un jour, alors que je dansais à Londres comme soliste chez Robert Cohan au London Contemporary Dance Theatre, Carolyn m’a fait cette proposition incroyable : « Je suis engagée comme danseuse étoile à l’Opéra de Paris. Veux-tu être mon partenaire? »

RM : C’est ainsi que vous intégrez le Groupe de recherche théâtrale de l’Opéra de Paris, créé en 1974 à l’initiative de Rolph Liebermann. C’est à cette époque que Carolyn Carslon et vous devenez le couple mythique Carlson/Ekson. Comment travailliez-vous avec Carolyn Carlson ?

LE : On travaillait beaucoup sur l’improvisation et l’imagination. On partait d’une image, un poème, une phrase philosophique. On échangeait des idées, on cherchait à faire jaillir une autre réalité derrière les choses.

Nous étions complémentaires. Carolyn lisait beaucoup, elle était dans la spiritualité, le mystique. Moi j’étais plutôt dans la vie, l’être humain. Je connais la souffrance, l’amour, la pauvreté. Le rapprochement de nos deux mondes formait un monde complexe. On s’affrontait parfois car chacun défendait ses convictions mais on se respecte et s’admire énormément. C’est une femme extraordinaire qui a beaucoup apporté à la danse.

Béjart m’a dit: « J’ai trouvé mon roi. »

RM : Vous avez également dansé pour Maurice Béjart et . Que vous ont apporté ces deux artistes exceptionnels ?

LE : Kylián et Béjart m’ont fait revenir dans la danse. Je travaillais avec la compagnie Kylián 3, quand Béjart passait par là. Il ne m’avait pas tenu rigueur de ne pas être venu danser dans sa compagnie et m’avait même invité à remplacer dans Fragments.

Béjart me dit : « J’ai un rôle pour toi ». C’était le Roi Lear. Béjart avait d’abord pensé le danser lui-même, mais il a finalement décidé de me confier ce rôle. J’avais la maturité nécessaire, une présence et une force. Il m’a dit: « J’ai trouvé mon roi ». J’étais très ému. Je faisais partie des artistes privilégiés par Maurice. Il m’a fait vivre une troisième carrière dans la danse. C’est grâce à lui que le public, qui connaissait le duo Carlson/Ekson, m’a découvert comme soliste. Béjart aimait ses danseurs, c’est quelqu’un qui vivait pour la danse. C’était un grand bonhomme.

« L’art plus que jamais est nécessaire pour apporter l’amour, l’espoir et le respect des êtres humains. »

RM : Vous êtes aujourd’hui un pédagogue sollicité dans le monde entier. Quels sont les principes de votre enseignement ? Quelle vision de la danse souhaitez-vous transmettre ?

LE : Je travaille beaucoup sur la spontanéité. Je ne prépare pas mes cours, je pars de la musique qui m’inspire dans l’instant. Mon objectif, c’est de donner confiance, aider les danseurs à aller au-delà de leurs capacités, créer une atmosphère positive, une communion au sein du cours. Pour toucher les gens, je choisis des images justes. Mon travail s’adresse aussi à des non-danseurs. Depuis quelques années, je donne des cours aux cavaliers de l’Académie du Spectacle équestre de Bartabas à Versailles. Je les aide à se sentir bien dans leur corps, gracieux.

La danse, pour moi, est une sorte de philosophie. Elle doit apporter du bonheur, de la confiance, permettre de s’accepter comme on est. Il faut transformer le défaut en beauté, le négatif en positif. Je laisse le choix aux élèves. Certains rejettent ma méthode. Je ne force jamais. Mon travail, c’est d’ouvrir des portes.

La danse, c’est la vie. Elle apprend à accepter les autres comme ils sont et à s’accepter soi-même. Elle doit venir du plus profond de soi-même. C’est cette authenticité qui fait naître l’émotion. Dans ce monde de haine, l’art plus que jamais est nécessaire pour apporter l’amour, l’espoir et le respect des êtres humains.

Crédits photographiques : Larrio Ekson dans le rôle d’« Othello », mise en scène d’Anne Delbée, au festival d’Anjou à Angers en 1997 © Jean-Marie Marion ; Larrio Ekson et Carolyn Carlson dans « Rituel pour un rêve mort », Cour du Palais de Papes, Avignon, 1972 © Fernand Monteil

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