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Trop d’effets visuels dans Double vision de Carolyn Carlson

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Paris. Théâtre national de Chaillot. 11-II-2016. Double Vision. Chorégraphie : Carolyn Carlson. Scénographie et images : Electronic Shadow (Naziha Mestaoui et Yacine Aït Kaci). Musique originale : Nicolas de Zorzi. Lumières : Emma Juliard, Electronic Shadow. Costumes : Chrystel Zingiro, d’après les dessins de Crstof Beaufays. Avec Carolyn Carlson et la participation de Juha Marsalo.

double_vision_c Electronic ShadowVoir danser est un privilège. À 72 ans, elle n’a rien perdu de sa présence scénique évidente et magnétique. Malheureusement, Double vision, solo né de la rencontre entre la danse et les arts numériques, est un spectacle grandiloquent où les effets visuels prennent le pas sur la danse.

Il se passe toujours quelque chose lorsque est sur scène. Son corps se saisit de l’espace, le sature et le modèle. Ses gestes sont tranchants, immenses, ses bras se projettent et se déploient à l’infini. Sa silhouette, fine et souple comme un roseau, semble imperméable au passage du temps.

Avec Double Vision, la chorégraphe utilise les possibilités scéniques permises par les nouvelles technologies numériques. Créé en 2006, ce solo est né de la rencontre avec Electronic Shadow, un duo d’artistes formé par Naziha Mestaoui, une architecte belge et Yacine Aït Kaci, un réalisateur multimédia français. L’idée peut être intéressante, quoique l’association de la danse et la vidéo devient courante voire banale et donne lieu aussi bien à des créations très réussies qu’à des catastrophes. Tout est une question de mesure : la vidéo doit être au service de la danse et non l’inverse.

Or l’impression que la vidéo occupe la première place et que la danse devient secondaire est particulièrement marquée dans Double Vision. La pièce fonctionne en triptyque : le monde que je vois, le monde que je fais, le monde que j’imagine. Le premier correspond au monde hérité, c’est-à-dire la nature, le second renvoie à la modernité et à ses symboles et le troisième fait référence au monde de l’art et de la transcendance.

La première partie donne lieu à de très beaux effets visuels. Un miroir accroché au plafond et incliné vers la scène réfléchit les couleurs du plateau et agrandit l’espace scénique. Au sol, un immense tissu recouvre la scène et se gonfle et se creuse sous l’effet de l’air soufflé sous la toile. Carolyn Carlson est enserrée dans ce tissu, qui lui façonne une jupe gigantesque. Comme un insecte qui sort de sa chrysalide, elle sort de terre, les gestes saccadés, les mains crochues, les bras en avant. L’accompagnement sonore reproduit le bruit d’une respiration rauque. Ses cheveux sont collés et forment un triangle planté droit sur le côté de la tête. Cette excroissance associée aux gestes vifs renforcent la ressemblance avec un insecte, une mante religieuse, longue et arachnéenne. Le règne des insectes est explicitement évoqué, avec l’image des fourmis rouges, qui se multiplient et courent par centaines puis par milliers sur le plateau et recouvrent le corps de Carolyn Carlson allongée sur le sol.

The world I make c Electronic ShadowDu règne des insectes, on passe à celui du feu, puis de la glace. Carlson tournoie dans un brasier, dont les rougeoiements se reflètent sur le miroir du plafond. Elle apparaît ensuite telle une reine des neiges, fière et droite au milieu de la glace. Un peu caricaturale, certes, cette évocation de la nature et des saisons. Outrancière la posture de Carlson, qui s’attribue, en filigrane, le rôle du principe créateur et régénérateur. Mais malgré tout, les images sont belles et le plaisir de voir Carlson sur scène, reine hautaine à l’élégance folle, est réel.

En revanche, la deuxième partie ne comporte pas les qualités de la première mais en renforce les défauts.
Trois écrans descendent du plafond. Des images se succèdent: panneaux solaires, fumées d’usines, villes, phares de voitures. Une inquiétude surgit : va-t-on assister à un manifeste écologique ? Pas tout à fait, l’ambition est plus large. Une route défile à toute allure, une inscription apparaît: « A path to nowhere » qui se transforme en « now here », ici et maintenant. On est visiblement dans un discours philosophique, dont les mystères semblent impénétrables. Carolyn Carlson – ou le danseur qui l’accompagne – est devenue une silhouette noire et cagoulée, à l’allure de gangster chic. Elle mime un braquage, tire des coups de feu ; on se retient de sourire.

Cette longue séquence apparaît comme un intermède inutile et ennuyeux, où la danse brille par son absence. Elle revient dans la dernière partie, supposée symboliser l’élévation spirituelle, la pénétration dans le monde de l’imaginaire. Carlson déclame des phrases en anglais comme “There are no straight lines in the universe”, “What is real, anyway?”. Pourtant, on peut douter du fait que cette pièce nous donne des clefs pour comprendre la frontière entre le réel et l’imaginaire, et accéder à une vision plus profonde et poétique du réel. Et si la phrase « a path to nowhere » était la métaphore du spectacle dans son ensemble ?

Crédits photographiques: © Electronic Shadow.

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Paris. Théâtre national de Chaillot. 11-II-2016. Double Vision. Chorégraphie : Carolyn Carlson. Scénographie et images : Electronic Shadow (Naziha Mestaoui et Yacine Aït Kaci). Musique originale : Nicolas de Zorzi. Lumières : Emma Juliard, Electronic Shadow. Costumes : Chrystel Zingiro, d’après les dessins de Crstof Beaufays. Avec Carolyn Carlson et la participation de Juha Marsalo.

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