Un Roi Candaule surréaliste et génial à Gand

La Scène, Opéra, Opéras

Gand. Opera Vlaanderen. 19-IV-2016. Alexander Zemlinsky (1871-1942) : Der König Kandaules, Opéra en trois actes, livret du compositeur d’après André Gide. Mise en scène : Andrij Zholdak. Décors : A.J. Weissbard et Andrij Zholdak. Costumes : Tuomas Lampinen. Lumières et vidéo : A.J. Weissbard. Dramaturgie : Luc Joosten. Avec : Dmitri Golovnine, Kandaules ; Elisabet Strid, Nyssia ; Gidon Saks, Gygès ; Vincenzo Neri, Phedros ; Michael J. Scott, Syphax / Sebas ; Tijl Faveyts, Philebos ; Toby Girling, Nicomedes ; Leonard Bernad, Pharnaces ; William Helliwel, Simias ; Thierry Vallier, Archelaos. Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen, direction musicale : Dmitri Jurowski.

KANDAULES_14_MG_5727_(c)AnnemieAugustijns_webHuitième et dernier opéra d’, Der König Kandaules est encore trop rare sous nos latitudes. L’Opéra des Flandres confie à l’iconoclaste les rênes d’une production majeure, tant par l’ambition que par le niveau de réalisation.

Au rédacteur en chef du New-York Times qui lui demandait à quoi ressemblait son opéra Le Roi Candaule, Zemlinsky eut cette réponse plein d’humour : « It is ultra modern« . Derrière l’ironie du propos, se cache un ouvrage lyrique encore trop méconnu, laissé inachevé car une scène érotique au deuxième acte rendait l’opéra passible de censure. Laissée à l’état de chantier à la disparition du compositeur en 1942, l’orchestration de son dernier opéra dut attendre 1996 et les efforts d’Anthony Beaumont pour que l’œuvre puisse être enfin créée au Staatsoper de Hambourg sous la baguette de Gerd Albrecht.

Ami et beau-frère de Schönberg, Alexander Zemlinsky n’intégra pas officiellement la seconde école de Vienne, en raison de ce que le chef d’orchestre Peter Gülke appelait l’« avant-gardisme discret » de son vocabulaire musical. La singularité de ce Roi Candaule tient à son intrigue en forme de fable symboliste mêlant la question de l’amour à la notion du bonheur terrestre et de la vraie richesse qu’un homme peut posséder. Dérivé d’une traduction de Franz Blei de la pièce éponyme d’André Gide parue en 1901, le livret s’inspire du récit fait par Hérodote de l’histoire du Roi Candaule, tyran de Sardes. Obsédé par le désir de montrer ce qu’il possède pour pouvoir en jouir véritablement, le roi invite ses convives à admirer sa femme Nyssia. Des circonstances littéralement surréalistes conduisent à la découverte d’un anneau aux pouvoirs mystérieux dans un poisson présenté lors d’un banquet à la cour de Candaule. Convoqué sur le champ, le pauvre pêcheur Gygès ne peut que constater la situation à laquelle il se trouve malencontreusement lié. Le roi comprenant que l’anneau permet de disparaître à volonté, il exhorte Gygès à observer la reine se déshabiller. En une nuit, le pêcheur possèdera Nyssia et le trône, en exécutant Candaule sur ses ordres.

Plus complexe encore que Le Nain ou Une Tragédie florentine, Der König Kandaules élève la perversion sexuelle et psychologique au rang de pure dramaturgie. Pour sa seconde mise en scène d’opéra (après un turbulent Eugène Onéguine au festival de Savonlinna), l’ukrainien joue avec brio et gourmandise la carte du dadaïsme freudien délirant. Déplaçant l’intrigue dans un décor à étages superposés façon La Vie mode d’emploi de Georges Perec, le metteur en scène fait cohabiter dans une même vision une action éclatée en plusieurs espaces. Cette division tient à la fois d’une pluralité de rapports sociaux, pour ce qui est de l’approche « réaliste », et d’un onirisme erratique pour ce qui concerne les nombreux moments où l’unité de sens glisse dangereusement sur la pente de l’absurde et de l’incongru.

Étrange réminiscence de L’Anneau du Nibelung, l’accessoire principal de ce délirant enchaînement de situation n’apparaît que furtivement dans la mise en scène. Plus intéressante, la métaphore filée du poisson comme réceptacle du mystère s’inscrit dans le droit fil du bestiaire surréaliste. Cette association conduit ici à un complexe et savoureux jeu de pistes dont l’origine semble tout droit provenir du titre Poisson soluble qu’avait choisi André Breton en 1924 pour accompagner la parution du Manifeste du surréalisme. Jouant avec ce symbole de la plongée dans les profondeurs de l’inconscient surréaliste, le travail d’Andrij Zholdak détourne et déroute le spectateur peu enclin à une lecture de l’opéra comme conjugaison visuelle du cadavre exquis et de l’écriture automatique.

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À l’exception de deux coupures peu justifiées (le magnifique prologue parlé de Gygès et la première scène du troisième acte), la mise en scène d’Andrij Zholdak est tout simplement prodigieuse, pourvu qu’on abandonne derrière soi l’habitude de considérer la scénographie lyrique comme une simple photocopie du livret. Associant en une double figure les personnages de Candaule et Gygès, Zholdak propose une rhétorique de la possession et de la jouissance : celui qui tire plaisir de l’exhibition de ses richesses (Candaule) et celui qui cache honteusement le peu qu’il possède (Gygès). Citée par Platon dans le premier Livre de la République, la fable de l’anneau de Gygès sert d’illustration à l’interrogation : « Est-ce qu’être un homme juste ce n’est pas en réalité être assez naïf pour respecter les lois et la morale même si cela peut être désavantageux ? ». Incapable d’une prise de recul sur les événements, Gygès devient tour à tour l’instrument du désir de Candaule et de Nyssia. La mise en scène décline une série de variations autour du thème du voyeurisme, légitimé par la formule gravée à l’intérieur de l’anneau : « Je cache le bonheur« . On admire la construction millimétrée alternant les allusions aux écrans de surveillance et la façon dont les personnages s’épient les uns les autres.

S’agrège à cette dimension métaphysique tout un réseau d’images additionnelles, à commencer par ce pêcheur arborant un long couteau à la taille pour commettre une série de meurtres façon Grand-Guignol. Nous sommes au théâtre, on joue à se faire peur, en témoignent cet inquiétant couple de rats géants ou bien les enfants (terribles) du couple Candaule-Nyssia, insupportables gamins qu’on se plait tantôt à choyer, tantôt à rouler dans une pâte à tarte (merci Saint-Nicolas) ou bien trucider (littéralement… mais « pour de faux »). À l’étage, les traces sanguinolentes dans la douche signent avec humour leur origine hitchcockienne tandis que les domestiques sont tour à tour les victimes d’une cruauté et d’une volonté d’humiliation sans limite. Les phalliques tulipes accompagnant le viol et le meurtre de Trydo seront par la suite passées au mixeur par une Nyssia castratrice et vengeresse… comme en témoigne l’issue fatale qu’elle réserve à ses deux amants.

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Le plateau vocal de ce König Kandaules mérite tous les éloges. Surmontant le puissant assemblage musical aux contours alternativement wagnériens et straussiens, le ténor russe tire brillamment son épingle du jeu. L’impact et la projection sont mis à rude épreuve mais il « tient » son rôle en sachant glisser de la ferblanterie du héros en cuirasse à la folie envahissante dans la seconde partie. La soprano suédoise renoue en Nyssia avec la rutilance flamboyante et dramatique de sa Freia aperçue en 2013 à Bayreuth. Avec son timbre si singulier, campe un Gygès à mi-chemin entre la noirceur diabolique et la douleur intérieure du personnage. Les seconds rôles sont admirablement distribués, à commencer par en Syphax éclatant ou le Philebos aux faux airs de Gurnemanz de Till Faveyts.

La direction irrésistible et flamboyante de Dmitri Jurowski porte à ébullition une partition aux luxuriances suaves et décadentes. L’Orchestre de l’Opéra des Flandres se plie aux exigences de ces timbres étranges et inhabituels. Le prélude du III tutoie les sommets et supporte sans rougir la comparaison avec les trois pièces opus 6 de Berg. Entre les moiteurs étouffées des cuivres et la suavité du saxophone alto, c’est une bande son aux pleins et déliés volontiers cinématographiques qui se déploie sous nos yeux médusés. Un très grand moment.

Crédits photographiques : © Annemie Augustijns

 

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