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L’Ensemble 2e2m accueille en résidence Zad Moultaka

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Auditorium Marcel Landowski du CRR. 24-I-2017. Joanna Bailie (née en 1973) : Symphony-Street-Souvenir (Création mondiale) pour ensemble et sons fixés ; Clara Maïda (née en 1963) / Jenny E. Sabin : Web studies (Création mondiale) pour violon, alto, harpe, piano préparé, électronique et vidéo ; Lisa Streich (née en 1985) : Älv Alv Alva pour ensemble ; Zad Moultaka (né en 1967) : Hanbleceya, concerto pour guitare et ensemble. Pablo Márquez, guitare ; Ensemble 2e2m ; réalisation informatique La Muse en Circuit ; direction : Pierre Roullier.

Zad MoultakaC’est le premier des trois concerts de la saison 2017 que 2e2m et son chef consacrent à la musique du compositeur et plasticien libanais . À tout juste cinquante ans, l’artiste est en résidence auprès de l’Ensemble et particulièrement fêté de par le monde. Notons – car la chose est tellement rare – qu’à côté des pièces du compositeur à l’affiche des trois concerts, n’a inscrit que des œuvres de compositrices!

Deux d’entre elles, ainsi que la vidéaste sont présentes lors de cette première soirée bien intitulée « Ouvrir la vision ». Plurielles en effet sont les perspectives offertes par les quatre pièces du programme. Symphony-Street-Souvenir de l’Anglaise est une oeuvre mixte donnée ce soir en création mondiale dans sa nouvelle version. La compositrice y rend hommage à l’Italien à travers le processus du ralentissement qu’il chérissait et certains de ses matériaux sonores de prédilection. C’est une musique que l’on pourrait dire paradoxale (comme on parle de sons paradoxaux). Elle mixe la source électroacoustique – des échos de la première symphonie de Brahms, des cloches, une boîte à musique – avec l’écriture instrumentale qui s’inscrit sur ou relaie les sons fixés dans un mouvement qui n’arrête pas de chuter, via la déperdition progressive du signal originel. Le traitement plastique de la matière et son devenir qui ne laisse d’intriguer ouvrent une fenêtre sur l’onirique et le poétique.

Autre création mondiale, Web studies (Études de Toile) de est un triptyque (Web-wake, Web-wave, Web-wane) qui sollicite la vidéo de l’États-unienne . Les images – celles de toiles d’araignée stylisées – comme les sons développent le concept du réseau, de l’interconnection et de la complexité, à l’exemple des câbles suspendus du pont de Brooklyn qui ont frappé l’imagination de la compositrice. L’amas de fils trouve sa correspondance dans le maillage serré des cordes (piano préparé, harpe, violon et alto) et une matière très bruitée, hérissée et convulsive. Elle réclame une foule de modes de jeu – spectaculaires, sur la harpe de ou le piano préparé de – et la présence d’accessoires comme ces boites de fer raclées par la violoniste et l’altiste qui engendrent un espace saturé. Mais rien de monochrome au sein de cet univers très organique, confiné et gorgé d’énergie dont l’amplification répercute la sensation de tension et d’urgence. Écrite juste après les attentats du 13 novembre, la pièce superbement défendue par l’, est dédiée « à toutes les victimes de la violence et de la folie humaine de part le monde ». Älv Alv Alva de Lisa Streich donnée en création française est le troisième triptyque de la soirée. Les trois mots du titre, nous dit la compositrice Suédoise, « n’ont de sens que pour celui qui franchit le 60° parallèle nord ». De fait, l’œuvre nous convie à une expérience d’étrangeté, avec ses trouées de silence, ses surgissements musclés convoquant les cuivres, et ses sonorités elfiques, celle des coupes-œufs mis entre les doigts des mêmes instrumentistes à vent qui les font délicatement sonner, à main nue ou avec des archets. Ce montage serré de séquences très hétérogènes et non dénuées d’humour – marche, air populaire et autres refrains – par son étrangeté même nous envoûte et laisse in fine affleurer l’émotion.

clara Maïda

Toute la musique de Zad Moultaka relève de l’ordre du rituel : une dimension à caractère collectif, liée à des gestes ancestraux que le compositeur va sans cesse réactiver pour leur donner un sens et une force démultipliés. Tel ce concerto pour guitare titré Hanbleceya (Implorer le rêve) mettant sur le devant de la scène l’excellent Pablo Marquez, avec un particulièrement soudé et investi. L’Hanbleceya, lit-on dans les notes de programme, est un rite ascétique d’initiation amérindien. Dans cette célébration recréée par Moultaka, l’ensemble instrumental est la chambre d’écho de la guitare, amplifiée certes mais aussi répercutée et démultipliée à travers l’image spectrale d’un Mi où s’origine toute l’écriture. S’active alors un processus d’amplification qui mène à la transe, cette « autre vision » où le chaman – alias Pablo Marquez – quitte momentanément l’état de conscience. Musicalement parlant, c’est un climax signalé par la submersion sonore de l’ensemble instrumental. La seconde phase de l’œuvre, plus fascinante encore, est symétrique de la première, n’étaient ces coups répétés qui ébranlent le sol – les musiciens frappent du pied -, expression des frayeurs mythiques conférant une âpreté et une violence insoupçonnées à ce nouvel espace, « l’espace émotif de la matière » dont parle la musicologue Corinne Schneider dans l’ouvrage Ceux qui écoutent que 2e2m consacre à .

Crédits photographiques : Zad Moultaka © Jean-Baptiste Millot ; Le pont de Brooklyn dessiné par

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