Appels, clameurs et autres chants revendicatifs par les Cris de Paris

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Francesco Filidei (né en 1973) : Dormo molto amore pour ensemble vocal a cappella sur un poème de Stefano Busellato ; Marco Stroppa (né en 1959) : Perchè non riusciamo a vederla, cris, appels et clameurs pour chœur a cappella et alto ; Luca Francesconi (né en 1956) : Let me bleed pour triple chœur a cappella ; Mauro Lanza (né en 1975) : Ludus de morte regis pour choeur mixte et électronique. Les Cris de Paris ; technique IRCAM ; direction Geoffroy Jourdain. 2 CD NoMadMusic. Enregistrement live à Radio France durant le festival Présences en février 2016. Durée : 84’51.

 

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cris de paris nomadOggi l’Italia était la thématique du festival Présences 2016 où s’inscrivait le mémorable concert des Cris de Paris qui fait aujourd’hui l’objet de cet enregistrement live. À l’affiche, quatre pièces de compositeurs italiens qui prennent fait et cause contre l’injustice et ses victimes, exprimant à travers leur propre langage musical un engagement politique que répercute chacun des textes choisis. La performance des Cris de Paris sous la direction de sidère !

Dans Dormo molto amore, la première oeuvre de l’album, se tourne une fois encore vers Stefano Busellato, le librettiste de ses deux premiers opéras. Le poème, extrait de Chi non muore, figure dans l’une des parties de N.N., le premier ouvrage scénique du compositeur qui dénonce l’assassinat du jeune anarchiste tué par la police au début des années 1970. Une trajectoire sonore en arche, aussi simple qu’expressive, conduit les voix du murmure fragile et berceur à la scansion énergétique et revendicative, avant de réinvestir l’espace de silence inaugural, peuplé d’échos mystérieux. Perché non riusciamo a verderla ? (Pourquoi ne pouvons-nous pas le voir ?) de est une commande des Cris de Paris, partiellement crée en 2008 avec l’alto de . À l’instar d’un Berio désireux d’embrasser toutes les traditions vocales du monde, emprunte son matériau à différents modèles (théâtre Nô, kecak balinais, chant inuit…) pour donner à entendre « cris, appels et clameurs » suggérés par les graffitis des murs de Rome et de Turin. L’alto – éblouissant – s’immisce au sein de l’œuvre pour lier les six mouvements et poursuivre « l’action » des voix au-delà des mots.

Let Me Bleed de est une sorte de Requiem pour Carlo Giuliani tué le 20 juillet 2001 par la milice italienne. Écrite pour triple chœur, l’œuvre puissamment architecturée s’inscrit dans la tradition du lamento avec ses retours litaniques. Francesconi met à l’œuvre toutes les ressources expressives des voix dans le temps long du thrène où l’espace périodiquement s’ouvre et se referme : une trajectoire aussi riche qu’exigeante que les voix ductiles des Cris de Paris servent à merveille. Ils ne font pas que chanter dans Ludus de morte regis (Jeu de la mort du roi) de (CDII) qui leur met dans les mains harmonicas, maracas, flûtes à coulisse, mirliton et coussins péteurs. Il est ici question de l’assassinat en 1900 du roi Umberto 1er par Gaetano Bresci revendiquant son droit à l’insurrection face à l’abus de pouvoir du souverain. Sous l’action de processus aussi lents que destructeurs, la musique « glisse » du sublime au trivial. Les voix sont « occises » au profit de « monstres » bruiteux, sorte de borborygmes des corps et autres manifestations inquiétantes du monde « d’en bas » à la Jérôme Bosch. La dernière scène de ce rituel étrange est aussi la plus spectaculaire où le compositeur, via l’électronique et la technique du morphing, « tord le coup » au chant byzantin.

 

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