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Un Casella bruyant et brouillon sous la direction de Fabrizio Ventura

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Alfredo Casella (1883-1947) : Symphonie n°2 en ut mineur op. 12 ; La Donna Serpente, première suite d’orchestre op. 50 bis. Sinfonieorchester Münster, direction : Fabrizio Ventura. 1 CD Ars Produktion AES 38 232. Enregistré sur base de captations publiques en octobre 2016 au théâtre de Münster. Notice en allemand et anglais. Durée : 62’50

 

Kolodochka BOOKLET CD1Restée plus de quatre-vingts ans à l’état de manuscrit, peu jouée durant un siècle, la somptueuse et touffue Deuxième symphonie d’ connaît ici son troisième enregistrement en moins de dix ans. Le dernier venu, du que dirige , n’est pas hélas celle que l’on conseillera de prime abord pour une découverte de l’œuvre.

(1883-1947), enfant prodige rapidement repéré et encouragé par Martucci et Sgambati, part à treize ans étudier à Paris, au Conservatoire, avec Gabriel Fauré ou Louis Diémer : ses condisciples s’appellent, entre autres, Maurice Ravel ou Georges Enesco. Si, lors de son apprentissage, il est marqué par une certaine filiation française, il a néanmoins de fréquents contacts et échanges avec d’influents compositeurs actifs en terres russes et surtout germaniques, comme Richard Strauss et surtout Gustav Mahler ; il assiste ce dernier à diverses reprises dans ses activités de chef d’orchestre et il réduit même pour deux pianos la Septième symphonie. Son style, à la fin de la première décade du siècle, s’apparente dès lors au post-romantisme, du moins dans ses œuvres symphoniques, car son œuvre pour clavier garde une touche très française. Il retourne en 1915 à Rome, où son style, après l’épreuve de la Grande Guerre, se décante vers un certain néo-classicisme, comme en témoigne son œuvre la plus célèbre, les Scarlattiana, aimable pochade à laquelle il ne faut pas réduire l’ensemble de sa production. Ses sympathies fascistes sans équivoque seront ébranlées lors de l’édiction des lois raciales italiennes de 1938, son épouse Yvonne Müller étant juive. Il meurt le 5 mars 1947, foudroyé par un cancer.

La Deuxième symphonie op. 12 (1909-10) qui nous occupe ici, est d’une esthétique post-romantique dans l’air du temps ; étalée sur plus de cinquante minutes et quatre mouvements (avec une finale enchaîné à un long et écrasant épilogue), elle rappelle à la fois le ton épique des symphonies russes du début du siècle, comme celles de Glière, ou le modelé mélodique d’un Rachmaninov par certains thèmes (tel le second de l’Allegro energico initial, très « mitteleuropa »), la griffe de Gustav Mahler par les couleurs orchestrales, l’obsession des rythmes de marche, et un ton parfois sarcastique ou grotesque (le Tempo di Marcia du finale évoque irrésistiblement le Revelge du Knaben Wunderhorn). Mais c’est une œuvre éminemment personnelle, par moment très latine aussi de ton (dans le trio du scherzo, par exemple), avec ses épanchements lyriques ou sanguins, progressant de sombres pressentiments initiaux presque funèbres vers la pleine lumière du jour de l’épilogue. L’œuvre fut crée à Paris, salle Gaveau en avril 1910, sous la direction de l’auteur, six jours après que Mahler eut dirigé au Châlelet sa Symphonie Résurrection en création française, à laquelle Casella avait contribué par son engagement en faveur du compositeur-chef d’orchestre autrichien. Puis elle sombra dans l’oubli durant presque un siècle.

Dans une œuvre aussi luxuriante qu’attachante, il faut savoir ménager ses effets, penser et préparer les transitions, découper clairement les plans sonores au risque, sinon, de tomber dans le chaos. , à la tête d’un modeste orchestre symphonique de Münster, capté en public de manière un peu brouillonne (les cuivres couvrent souvent la petite harmonie), joue la carte d’une spontanéité volcanique là où on attendrait un peu plus de décantation et de mise en perspective sur le long terme. Cette version épidermique et parfois échevelée (Allegro molto vivace, deuxième mouvement en guise de scherzo), plus bruyante que construite, souffre d’une mise en place sommaire (les tutti de cordes en général peu ensemble, le solo de violon de l’Adagio quasi andante d’une fausseté rédhibitoire et que l’on aurait pu « refaire » hors concert avec un habile montage) et d’un surlignage quasi-permanent des effets. Sans doute l’expérience devait-elle être passionnante en concert, mais au disque, cette version entre en concurrence avec la prudente lecture de Francesco La Vecchia avec le tout aussi modeste et courageux orchestre symphonique de Rome (Naxos), gravée en première mondiale, et surtout avec la version de référence de Gianandrea Noseda (Chandos), parue il y a sept ans, bien plus réfléchie, économe et paradoxalement plus énergique par sa gestion du « plan de masse » de la partition, sans aucune sollicitation exacerbée.

La première suite d’extraits symphoniques de La donna serpente op. 50, comédie dramatique d’après Gozzi, constitue un agréable et plus équilibré complément de programme, mais il est bien pingre : Noseda par exemple, dans une version exemplaire (Chandos), donne l’ensemble des deux suites d’orchestre tirées par Casella de son unique opéra.

En conclusion, voilà un disque peu utile dans l’état actuel de la discographie, mais des œuvres passionnantes et incontestablement à découvrir, que l’on souhaiterait voir programmées à l’occasion par nos institutions musicales, bien frileuses dès qu’il s’agit de sortir des sentiers battus.

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Alfredo Casella (1883-1947) : Symphonie n°2 en ut mineur op. 12 ; La Donna Serpente, première suite d’orchestre op. 50 bis. Sinfonieorchester Münster, direction : Fabrizio Ventura. 1 CD Ars Produktion AES 38 232. Enregistré sur base de captations publiques en octobre 2016 au théâtre de Münster. Notice en allemand et anglais. Durée : 62’50

 
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