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András Schiff à la Philharmonie de Paris : entre ciel et Terre

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Philharmonie, grande salle. 12-I-2018. Felix Mendelssohn (1810-1849) : Fantaisie en fa dièse mineur op. 28. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 24 en fa dièse majeur op. 78. Johannes Brahms (1833-1897) : Klavierstücke op. 76 ; Sept Fantaisies op. 116. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suite anglaise n° 6 en ré mineur BWV 811. Sir András Schiff, piano.

Andras SchiffCette année, le pianiste aura soixante-cinq ans. Bien plus qu’un quelconque bilan, ce récital dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris laisse figurer un artiste en permanentes recherches, avec ses affres et ses certitudes, ses doutes et ses réussites, ses moments critiques et ses instants d’exception. Une succession de petites touches pour brosser un portrait en demi-teinte du pianiste.

, aristocrate du clavier, pense son récital aussi et avant tout en architecte : par exemple, par l’ancrage tonal profond de chaque partie (fa dièse mineur et majeur dans la première, mineur dans la seconde) ou par les œuvres se répondant entre elles de manières multiples. Usant de patience, il sait aussi capter l’attention de son public sans jouer le parti du climax augural ou du fortissimo le plus péremptoire. C’est un maître de la nuance discursive et un champion du parcours marathonien, même si parfois, l’on peut regretter certains fléchissements physiques ou minimes escamotages techniques au fil des premières pages.

Ainsi, commence-t-il sur la pointe des pieds son récital par la peu courue Fantaisie en fa dièse mineur de (1830-33) : si d’emblée le prélude (Andante) initial nous convainc par sa sonorité perlée doublée d’une évidente ductilité digitale et mélodique, nous sommes quelque peu intrigués par un relatif déséquilibre des registres au détriment du medium grave du clavier, impression renforcée par l’acoustique enrobée du lieu. Le Presto final, malgré un jeu de pédale aéré et millimétré et une réelle poésie des phrasés, nous laisse un peu sur notre faim par ces baisses de régime et de tempi récurrentes, brisant l’élan et la vélocité irrésistibles de cette pièce éminemment virtuose.

De même, la Sonate n° 24 « à Thérèse » de Beethoven, brève, mais ô combien délicate quant à sa mise au point technique, apparaît en retrait malgré sa justesse de ton, par un irrépressible besoin de serrer le tempo du premier temps, ainsi entaché dans sa réalisation de quelques scories ou autres minimes approximations textuelles. Avant la pause, l’opus 76 de Brahms nous réconcilie avec l’artiste qui, s’il oublie la houle du capriccio liminaire, retrouve au fil des intermezzi une expression musicale très décantée et une finition pianistique bien plus aboutie. Ainsi les sixième et septième pièces du recueil, tour à tour suaves et transparentes, emportent plus que toutes les autres notre totale adhésion.

L’opus 116 de Brahms ouvre le second set, après une pause salvatrice : les divers intermezzi nous comblent par leurs entrelacs harmoniques automnaux et leurs larges paysages intérieurs (n° 2) , leurs irisations harmoniques (n° 4), leurs sombres torpeurs presque atonales (n° 5) ou leurs relents quasi religieux de choral figuré ou avorté (n° 6). Nous serons par contre plus réservés quant aux capricci ouvrant et concluant le cycle, bridés ici par un excès de prudence dans les intentions, comme là par un manque de tranchant et d’emportement des tempi.

Depuis ses aujourd’hui distants (pour certains plus de trente ans d’âge) et presque caduques enregistrements de l’œuvre de J.S. Bach pour Decca, et à la lueur de maints remakes discographiques pour son nouvel éditeur ECM, Schiff a totalement révisé son Bach. Il a resserré les tempi, repensé le discours, galbé les phrasés, trouvé les rebonds rythmiques parfois bien absents par le passé, et ainsi repensé les œuvres au miroir de l’agogique baroque de la suite de danse. La Sixième suite anglaise proposée en guise de conclusion au récital de ce soir ne se départit par d’une certaine sévérité d’allure (une utilisation très spartiate de la pédale) et d’une conception mêlée d’une certaine liberté digitale. Dès l’ample prélude initial, nous voilà plongés au sein d’une polyphonie dense et très étudiée, où tous les détails textuels, les ornements ou les phrasés semblent avoir été longtemps réfléchis pour être ainsi projetés en pleine lumière. Mais au-delà de la pure radiographie cérébrale de la partition ou de l’enchaînement presque chthonien et jouissif des danses, il y a cette aura tragique, ce dessin impitoyable, ce sens de la courbe globale qui maintient l’auditeur en haleine. Sans doute plus que partout ailleurs au fil de ce récital osé, mais diaboliquement construit, le pianiste s’implique et s’impose par la puissance analytique de son jeu, par la finesse architecturale de la pensée musicale ou encore par son sens de l’articulation très ciselée. Le public ne s’y trompe pas et réserve un tonnerre d’applaudissements à cette monumentale, mais aussi chatoyante et poétique interprétation.

András Schiff, toujours prodigue en bis, n’en demande pas tant et nous gratifie en sus (et en deux salves) d’un somptueux et jubilatoire Concerto Italien de Bach, à la parfaite opposition entre registres (ripieno contre concertino) et au parfait équilibre entre sens motorique dans les mouvements extrêmes, et émotion contenue dans l’andante central. Ici aussi, saluons un travail de maître-expert.

Crédit photographique : Sir András Schiff © Birgitta Kowsky

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  • Je vous trouve un peu sévère notamment en ce qui concerne la prétendue caducité des enregistrements Deca ! Mais je vous rejoins totalement sur la suite anglaise n°6, quel beau moment !

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