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Jessica Pratt et Speranza Scappucci portent La Sonnambula à Rome

La Scène, Opéra, Opéras

Rome. Teatro dell’ Opera de Rome. 23-II-2018. Vincenzo Bellini (1801-1835) : La sonnambula, opéra en deux actes sur un livret de Felice Romani. Mise en scène : Giorgio Barberio Corsetti. Décors : Cristian Taraborrelli. Costumes : Angela Buscemi. Lumières : Marco Giusti. Vidéo : Gianluigi Toccafondo. Avec : Riccardo Zanellato, le comte Rodolfo ; Reut Ventorero, Teresa ; Jessica Pratt, Amina ; Juan Francisco Gatell, Elvino ; Valentina Varriale, Lisa ; Timofei Baranov, Alessio. Chœur et orchestre du Teatro dell’Opera di Roma, direction : Speranza Scappucci.

Sonnambula_c-Yasuko KageyamaPour cette Sonnambula du Teatro dell’Opera di Roma, nous retenons l’éclat de la soprano belcantiste , ainsi que la direction soignée et bien à propos de . Dans le rôle du comte Rodolfo, fait  merveille, alors que la mise en scène insipide de Giorgi Barberio Corsetti, parfois banale, souvent basique, n’apporte malheureusement rien de neuf.

Intense, doux, bien écrit, et avec une fin heureuse comme cela arrive assez rarement dans le monde de l’opéra, La Sonnambula de revient à l’Opéra de Rome dans une version intégrale. Vocalement, la distribution permet de profiter pleinement de cet ouvrage grâce à une probante composition de voix bien adaptées aux rôles auxquels elles sont associées, dans une logique et une esthétique respectueuses du compositeur. Et même si la nature du rôle d’Amina favorise ce constat, c’est bien qui domine le plateau.

Amina embrasse toute la gamme expressive du soprano romantique nostalgique du belcanto fleuri. La partition indique d’ailleurs l’essentiel des signes d’expression conditionnant la diversité des couleurs et des accents que suppose une telle dialectique vocale. Son interprète du jour concilie parfaitement les contraires de ce rôle caractéristique : à un timbre clair matérialisant la pureté d’âme d’une jeune fille candide, s’associe le vaporeux propre à ombrer la cantilène bellinienne, par le biais d’une interprétation aussi intense que limpide. Jessica Pratt fait montre d’une vocalisation expressive, un cantabile généreux et une agréable pertinence dans des récitatifs justement accentués. Sa technique impeccable du belcanto, plus lisse et plus spontanée qu’à ses débuts, lui permet de marier légèreté et tenue, ainsi qu’une tendresse qui tempère une pyrotechnie vocale assez artificielle, le rôle étant tourné vers l’émotion plutôt que vers la virtuosité. Le meilleur exemple est bien « Ah, non credea » où l’interprétation de la soprano est au sommet, forte d’un souffle impalpable et pourtant si porteur. La cabalette finale « Ah non giunge » atteste une dernière fois que la chanteuse détient bien l’agilité requise pour incarner cette héroïne, tout en disposant de la longueur de souffle nécessaire afin de soutenir le legato et le rubato de la grande scène qui précède.

À ses côtés, le ténor rossinien (Elvino), bien connu des Romains grâce encore récemment à Così fan tutte (Ferrando, 2017) ou La Cenerentola en 2015 (Don Ramiro), manque de rythme dans l’intonation pour un résultat d’ensemble un peu pâteux, alors que la projection dans la déclamation suppose un registre aigu sans faille et une articulation incisive (acte I, scène 2). Le ténor lyrique léger se révèle mieux à propos dans le deuxième acte, grâce notamment à un medium nourri. Pour compléter le triangle amoureux, (le comte Rodolfo) est excellent dans son incarnation de la basse bellinienne de sang noble et de caractère généreux. Fort d’une voix mature et d’une douce sensibilité, il déploie une ligne mélodique ample et une belle souplesse vocale.

Dans les seconds rôles, les jeunes diplômés ou les chanteurs actuels qui composent la fabrique de jeunes artistes du Teatro dell’Opera de Rome se révèlent bien en accord avec leur rôle : la capricieuse dont le chant est sans défaut (Lisa), le beau timbre et la diction claire de portés par un jeu juste de ton (Teresa) ainsi que (Alessio) malgré ses interventions limitées.

En fosse, après ses débuts dans sa ville natale l’année dernière avec Così fan tutte,  dirige avec énergie et netteté, pour un rendu orchestral d’une grande clarté. Le geste est large, mais sans exagération. Les indications dynamiques sont précises mais sans excessivité. Même si les ensembles manquent parfois d’équilibre, la vision de la chef d’orchestre se compose d’une expressivité cristalline aussi bien que de suspensions extatiques.

Sonnambula_c-Yasuko Kageyama_1La mise en scène de , présentée en 2013 au Teatro Petruzzelli à Bari (seuls les nouveaux costumes et les vidéos inédites justifient le qualificatif de « nouvelle production »), propose un monde onirique inversé : les meubles sont énormes, les maisons du village deviennent des maisons de poupée, alors qu’au cours de la trame, un ourson grand comme Amina prend vie. Des poupées que sont d’ailleurs les principaux protagonistes qui en manipulent régulièrement certaines à leur effigie. Cette approche cherche assurément à mettre en lumière la candeur de l’héroïne bien que les circonstances obligent la jeune femme à basculer avec douleur dans l’âge adulte. Malheureusement la majesté de ces décors reste limitée à une exploitation bien trop bornée. Ce travail peu approfondi sur les caractéristiques des personnages ne convainc à aucun moment, révélant surtout une direction d’acteurs très sommaire surtout pour ces pauvres villageois constamment présents et dont apparemment le metteur en scène ne sait que faire. La fête des noces d’Amina et Elvino est la plus édifiante. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, exécutent les mêmes mouvements (levant une fleur, la balançant à droite puis à gauche, puis la baissant…) et restent rigoureusement statiques. La conception d’une fête est ici bien singulière ! Le traitement de la masse (placements et mouvements) aurait pu faciliter grandement le chant du chœur du Teatro dell’Opera, qui manque étonnamment de consistance sonore alors que ces choristes devraient être le diaphragme des battements et des soupirs des héros.

Afin de combler un plateau particulièrement statique, les vidéos de Gianluigi Toccafondo sont constamment en mouvement, et cela même lorsqu’elles ne correspondent qu’à un simple fond coloré. Ce tourbillon d’images est fatigant, avec une vitesse trop souvent inefficace, voire trompeuse, et souvent peu synchronisée avec la musique. Esthétiquement assez grossières, souvent redondantes avec ce qui se dit ou ce qui se fait sur le plateau, les couleurs vives de ces vidéos tranchent avec les couleurs pastel de la chambre de jeune fille, donnant un effet d’ensemble assez disgracieux et incohérent.

Crédits photographiques : © Yasuko Kageyama

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