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Passionnant renouvellement de l’interprétation de Franck par le Quatuor Danel

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César Franck (1822-1890) : Quatuor à cordes en ré majeur ; Quintette à clavier en fa mineur. Paavali Jumppanen, piano. Quatuor Danel. 1 CD CPO. Enregistré en la Klaus von Bismarck-Saal de Cologne en novembre 2013. Textes de présentation en allemand, anglais et français. Durée : 76:30

 

franck danelLe , en compagnie du pianiste Paavali Jumpanen, propose une approche neuve et assez radicalement atypique de deux des partitions chambristes majeures de .  Surprenant et presque convaincant dans le Quatuor à cordes, cet enregistrement culmine dans une vision très originale du célèbre Quintette à clavier en fa mineur du compositeur franco-belge.

Le Quintette de (1878-1879), comme le rappelle Michel Stockhem dans son excellent texte de présentation, projette un compositeur proche de la soixantaine dans le feu de l’actualité musicale la plus brûlante de son époque, avec une formule chambriste quasi-inédite alors en France, malgré quelques essais antérieurs de Saint-Saëns ou d’Alexis de Castillon ; il ouvre la voie à bien des chefs-d’œuvre à venir sous d’autres plumes (Fauré, Pierné, Vierne, Schmitt pour ne citer qu’eux). De même, l’ultime Quatuor de 1890 offre sans aucun doute le premier véritable essai transformé du genre écrit par l’école française à la lumière des derniers opus beethovéniens. Certes, dans ces deux œuvres, on reconnaît l’art et la manière de Franck, par ce principe « cyclique », qui plaque les thèmes de mouvement en mouvement plutôt que d’en assumer de plus subtiles métamorphoses – comme le firent les successeurs du Pater Seraphicus –, et par les rouages de la « machine à moduler » tant décriée par ses détracteurs, habile transhumance harmonique très éloignée des tonalités initiales. Par leurs dimensions assez exceptionnelles à l’époque, par le sérieux de leur propos imposant une extrême concentration aux interprètes comme au public, ces œuvres, indéniables réussites de haute maturité, ont mis quelque temps à s’imposer, bien plus que la Sonate pour violon et piano du même César Franck, tout de suite adoptée par les interprètes et le public.

Pour des raisons difficilement compréhensibles, CPO aura laissé dormir ce magistral enregistrement durant quatre ans dans ses tiroirs ! Fort de plus d’un quart de siècle d’existence, malgré quelques changements d’effectif, le impose sa version fraîche et décapante du quatuor à cordes franckiste, loin de toute tradition déclamatoire ou appuyée, avec une grande fluidité des mouvements et une certaine célérité des tempi. À ce titre, l’exorde du premier temps (Poco lento) est déliée comme rarement, et presque trop allante, le second groupe thématique (marqué Allegro) semblant dès lors trop peu contrasté dans sa relative tiédeur. Certes, les Danel refusent la filiation par trop symphonique de nombreuses autres interprétations dont, entre autres, les Kocian (Praga da camera) semblent les meilleurs représentants, mais à ce jeu de compromis entre tradition monumentale et ductilité des tempi, la toute récente version du quatuor Zaïde (NoMad Music) réalise la quadrature du cercle de la continuité dans l’opposition dialectique inhérente à la forme sonate, et nous semble un tant soit peu préférable. Les mouvements médians (le Scherzo vivace, idéalement fantomatique par la maîtrise du jeu en sourdine, et le Larghetto d’une ferveur exemplaire, mais contenue) sont excellents sous les archets précis et inspirés des Danel. Mais derechef, le finale (talon d’Achille de cette partition, avec ses citations des mouvement précédents et ses nombreux regards dans le miroir qui brident le discours) ne tient pas toutes ses promesses par le manque de résolution des tensions discursives inhérentes à cette forme cyclique assez hybride. Ici encore, la fièvre enthousiaste plus communicative du quatuor Zaïde nous semble préférable à la réserve pudique, altière et presque apollinienne des Danel.

C’est donc plus par la version passionnante du Quintette en fa mineur que ce disque mérite une écoute attentive. On a pris souvent ici l’habitude d’un affrontement des masses sonores, d’un combat de titans entre clavier romantiquement échevelé et cordes quasi symphoniques, en oubliant que de nombreuses sections laissent intimement la parole à chacune d’entre elles. Ainsi a-t-on connu Sviatoslav Richter « contre » les Borodine (Decca),  Samson François « contre » les Bernède (Warner), Jorge Bolet contre les Juilliard (Sony), et même dans une large mesure plus près de nous, Marc-André Hamelin « contre » les Takacs (Hyperion). Loin de tout pathos homérique ou exacerbé, le Quatuor Danel aux nuances expressives maîtrisées et au vibrato très subtilement dosé, propose une progression constante de la tension dans un discours aiguisé par le piano collaboratif et diamantin, mais très présent, de . Par ces énergies bridées et latentes, les sommets d’intensité sont déplacés vers les termes des mouvements : coda vraiment rageuse, râpeuse du Molto moderato/Allegro initial, climax du Lento central clairement déplacé au sommet d’intensité d’échanges (vers huit minutes), finale évoluant telle une lente progression vers la lumière depuis les trémolos initiaux à la limite de l’audible. Bref les Danel et Jumpaanen invitent à un véritable parcours initiatique par la gradation des effets et par la tension du discours sur de longues périodes, et cela dans des tempi assez enlevés, mais justes et jamais précipités.

Par cette approche originale fruitée et très nuancée dans ses effets du Quintette, et par celle, très déliée et à peine moins réussie, du Quatuor à cordes, ce disque au couplage et au minutage très généreux est à marquer d’une pierre blanche pour tous les amoureux de la musique de chambre française de la fin du XIXe siècle, et pour tous les admirateurs de César Franck.

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