Les Joachim magnifient les quatuors de Szymanowski et Ravel

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Karol Szymanowski (1882-1937) : Quatuors à cordes n° 1 et 2. Maurice Ravel (1875-1937) : Quatuor à cordes en fa majeur. Quatuor Joachim : Zbigniew Kornowicz, 1er violon ; Joanna Rezler, 2e violon ; Marie-Claire Méreaux, alto ; Laurent Rannou, violoncelle. 1 CD Calliope. Enregistré en décembre 2015 au Château d’Essertaux. Textes de présentation en anglais et français. Durée : 64:44

 

Les Clefs d'or 2018

Szymanowski

Moitié polonais, moitié français, le nous restitue de temps en temps des gemmes méconnues de la littérature pour quatuor à cordes de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle. Suite à de belles découvertes dévolues à la musique de Vincent d’Indy, de Camille Saint-Saëns ou de Gustave Samazeuilh, le temps est venu d’aborder les œuvres de et de .

Le répertoire proposé sur ce disque est, tout comme l’origine des membres de l’ensemble, moitié polonais, moitié français ; et ce lien franco-polonais est encore intensifié par le fait que les deux quatuors de Szymanowski se voient ici séparés par le Quatuor en fa majeur de Ravel, composé en quatre mouvements, entre décembre 1902 et avril 1903, et créé en mars 1904, donc chronologiquement le plus ancien. Si l’auteur du fameux Boléro écrivit cette page – l’unique œuvre qu’il laissa dans ce genre, inspirée par le Quatuor de Claude Debussy – avant ses trente ans, Szymanowski en avait 35 en préparant son premier quatuor, et 45 pour le deuxième.

Szymanowski élabora son Premier quatuor en traversant l’une des périodes les plus tourmentées de sa vie, après avoir quitté, en octobre 1917, sa maison natale de Tymoszówka, d’où il fut contraint de partir avec toute sa famille suite à l’intensification des actions des révolutionnaires et du parti communiste contre les propriétaires. Du point de vue formel, la structure de cette partition obéit au découpage traditionnel de la sonate en trois mouvements. Un quatrième mouvement, et plus précisément une fugue, avait été initialement prévu, mais, au bout du compte, il n’a jamais été écrit. En dépit de sa construction conventionnelle, l’œuvre offre des passages audacieux et « frais » en termes de sonorité et d’harmonie, par exemple – dans le premier mouvement – un effet de couleur saisissant, consistant à développer la mélodie en harmoniques accompagnés de trémolos, doubles trilles et du jeu sur le chevalet (sul ponticello). Pour ce qui est du troisième mouvement, le contour de chaque instrument est conçu à partir d’une armure différente, révélant ainsi le goût du compositeur pour la polytonalité qui rend cette page encore plus riche et diverse. Pour ce qui est du second quatuor, également façonné en trois mouvements, on y trouvera des échos de la musique folklorique de la région des Tatras, dont l’artiste s’inspira dans les dernières années de sa vie. L’architecture compliquée de cette partition s’entoure, au niveau des sonorités, d’une palette de tons sophistiqués, résultant de l’application, d’un côté, d’un grand nombre d’accords dissonants et « pointus », et, de l’autre côté, de combinaisons articulatoires inhabituelles (comme des harmoniques de trois instruments joués conjointement), de même que d’une texture polyphonique mobile et animée.

L’interprétation donnée par les Joachim saisit autant par sa précision que par son homogénéité et sa poésie. Ils jouent de multiples effets de couleurs, comme, par exemple, les sonorités âpres du Lento, mouvement final du Deuxième quatuor de Szymanowski. Leur lecture – marquée de teintes tantôt lumineuses et vibrantes, tantôt sombres et mélancoliques – est imprégnée d’élégance, noblesse, sensualité et tendresse (Assez vif de Ravel), mais aussi d’énergie (fin du Lento assai de Szymanowski). Elle est d’autant plus impressionnante que les instruments dont les chambristes se servent, offrent sous leurs doigts une transparence sonore et une richesse de nuances rare, avec même des changements d’intensité lors d’un passage d’une note à l’autre.

Pour ce qui est des instruments, on notera avant tout le jeu du violon construit en 1727 par Antonio Stradivari qui, placé dans les mains de Zbigniew Kornowicz, éblouit par le raffinement du timbre. Joanna Rezler, quant à elle, fait vibrer un violon fabriqué en 1740 par Giovanni Battista Guadagnini ; Marie-Claire Méreaux joue sur un alto italien d’auteur inconnu, de 1800 ; et Laurent Rannou produit des sons larges et charpentés à l’aide d’un violoncelle italien de 1750 dont le luthier n’est pas identifié non plus. L’assemblage de ces quatre instruments, de ces « perles », devrait-on dire, donne des résultats sonores fortement envoûtants, tout en permettant aux musiciens de mettre en lumière le côté voluptueux de ces pages, et de faire voir certaines affinités rapprochant Szymanowski de Ravel.

Avec une prise de son effectuée dans un salon du château où résident les deux violonistes du quatuor – un endroit qui a dû être, on l’entend, profondément inspirant pour les chambristes –, ce disque est un indispensable de toute discothèque de qualité.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.