L’hommage de la danse suédoise à Ingmar Bergman

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 09-VI-2018. Dancing with Bergman.
4 Karin. Chorégraphie : Johan Inger. Musique de Monteverdi (Il Ballo delle ingrate, SV. 167). Dramaturgie : Gregor Acuña-Pohl. Interprété par Anna Herrmann, Nina Botkay, Olivia Ancona, Alva Inger Armenta.
Thoughts on Bergman. Chorégraphie : Alexander Ekman. Solo interprété par Alexander Ekman. Musique de Chopin (Nocturne n° 2 op. 9). Textes d’Alexander Ekman et Ingmar Bergman.
Memory (2000-2018). Chorégraphie : Mats Ek. Interprété par Ana Laguna et Mats Ek. Musique : Niko Rölcke. Lumières : Jörgen Jansson.
Conception video : Bengt Wanselius. Direction technique : Jörgen Jansson.

A l’occasion du centenaire de la naissance du cinéaste suédois Ingmar Bergman, les productions Sarfati organisent un hommage rassemblant la fine fleur de la création chorégraphique suédoise : , qui revient sur scène avec sa muse de toujours, , et l’enfant terrible, . Savamment équilibrée, cette magnifique soirée fait alterner les genres, les styles et les émotions.

L’affiche est alléchante. Trois générations de chorégraphes sont ici réunies et invitées à présenter une création en hommage au cinéaste de génie Ingmar Bergman (1918-2007). Au-delà de leur nationalité commune, tous trois sont unis par des liens artistiques forts. , comme , ont été danseurs au et au Nederlans Dans Theater II. De 2003 à 2009, Inger a été directeur artistique du , compagnie fondée en 1967 par la mère de , et dont Mats Ek a été directeur. Alexander Ekman, le plus jeune des trois, a chorégraphié pour le .

Plutôt qu’une succession de trois pièces distinctes, le programme Dancing with Bergman est conçu comme une œuvre unique, d’une grande cohérence, qui se déroule sans saluts ni entracte pendant 1h20. Les parties dansées alternent avec des extraits de quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre du cinéaste : Persona, Cris et chuchotements, Fanny et Alexandre, Le Septième sceau. Entre ces scènes, s’intercalent des images de Bengt Wanselius, photographe intime de Bergman. Le montage vidéo montre que la danse a pris une part non négligeable dans le travail de Bergman.

Johan Inger a choisi pour thème à sa création, 4 Karin, un court-métrage de Bergman réalisé en 1976, La Danse des femmes condamnées. L’idée est intéressante : la pièce d’Inger, introduite par une vidéo, est dansée une première fois, puis une explication du propos chorégraphique est donnée, et la pièce est dansée à nouveau. Inger répond à une interrogation récurrente faite à la danse contemporaine (et à l’art contemporain en général) : mais qu’a voulu dire l’artiste ? Quel est le message ? Que faut-il comprendre ?
Sur le somptueux Ballo delle ingrate de Monteverdi, Inger crée un univers resserré, tout en sobriété et en retenue, à la très grande force émotionnelle. Dans ce huis clos, trois générations de femmes se soutiennent et s’affrontent : une jeune fille, sa mère – incarnée par deux figures, l’une pouvant symboliser le devoir ou les normes sociales, l’autre qui chercherait à en protéger sa fille – et l’ombre écrasante de la grand-mère. Inger interroge la liberté et le poids des contraintes, sociales et familiales. La violence symbolique est marquée par le coup porté en ricochet par les trois femmes contre la jeune fille, qui s’affaisse sur le sol. Malgré sa volonté d’émancipation, celle-ci doit se soumettre et finit par rentrer dans le cadre formé par les trois femmes, qui lui ferment, d’une main, la bouche et de l’autre lui cachent les yeux.

Si l’explication n’enrichit pas forcément l’expérience artistique, il est intéressant de voir une seconde fois cette courte pièce : une deuxième lecture permet d’être plus attentif aux détails, ainsi qu’à l’intensité des relations entre ces femmes.

Thoughts on Bergman d’Alexander Ekman nous offre une réflexion tout autre sur l’œuvre de Bergman. Se plaçant à mi-chemin entre danse et théâtre, sur le modèle de Thoughts at the Bolshoï, Ekman danse sur fond d’un texte enregistré par lui-même, qui s’adresse directement au public. Avec l’humour dont il est coutumier, Ekman s’interroge et nous interroge sur ce qu’est qu’un mouvement dansé, à partir de quand un son devient musique. Il croise son approche avec celle de Bergman, pour arriver à une des conclusions qui lui est chère : la danse doit être avant tout un plaisir, et c’est ce plaisir de danser qui communique la joie au public. Ekman s’amuse, descend dans le public pour esquisser un slow avec une spectatrice et laisse transpirer le bonheur de se sentir vivant, et d’éprouver la liberté unique du corps dansant. Ce solo nous rappelle aussi qu’Alexander Ekman est un danseur hors pair, qui donne à chaque mouvement une qualité unique car mû par une intention, une énergie vitale authentique.

Enfin, la soirée se clôt avec Memory (2000-2018), duo créé par Mats Ek autour de la relation de couple, et interprété par le chorégraphe et sa femme, . Mats Ek est le seul des trois chorégraphes à ne pas vraiment se plier à l’exercice de l’hommage : sa chorégraphie, qui n’a pas été créée pour l’événement, n’est pas en lien direct avec l’œuvre de Bergman. Mais à l’instar du cinéaste avec lequel il a travaillé au théâtre, Mats Ek sait que l’art est là pour révéler ces « secrets sans nom » dont parle Bergman à propos de Persona. Dans ce duo qui a pour cadre un appartement – thème qui lui est cher -, Mats Ek prouve que la danse peut bouleverser et dire des choses intimes, au-delà de la technique. Et qu’il n’y a pas d’âge pour danser. Un corps de 70 ans ne danse pas comme un corps de vingt, mais Mats Ek et Ana Laguna savent exprimer, avec d’infinies nuances, la drôlerie et le tragique de la vie. Quel bonheur de les voir en scène … et de savoir que les œuvres de Mats Ek se danseront à nouveau en 2019 !

Si Johan Inger est le seul à véritablement interroger les liens entre la danse et le cinéma, la soirée associe intelligemment les deux arts, et chaque chorégraphe apporte sa touche personnelle. Ekman fait du Ekman et Mats Ek fait du Mats Ek, ce qui n’est pas pour nous déplaire !

Crédits photographiques : photographie n°1 : Alexandre Ekman, Mats Ek, Johan Inger © JPHRaibaud ; photographie n° 2 : Memory (2000-2018) © Erik Berg

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