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Un périple schubertien inéluctable par Hecker, Helmchen et Weithaas

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Franz Schubert (1797-1828) : Trio à clavier n° 2 en mi bémol majeur, D. 929 ; Sonate « Arpeggione » en la mineur, D. 821, version violoncelle et piano. Antje Waithaas, violon ; Marie-Elisabeth Hecker, violoncelle ; Martin Helmchen, piano. 1 CD Alpha. Enregistré en février 2014 en la Sensedaal de Brême (Westphalie) et mai 2017 au B-Sharp studio de Berlin (trio). Interview (remarquable) des artistes en allemand, anglais et français. Durée : 73:24

 

schbert hecker helmchenCe disque de , et pourra diviser les mélomanes par son parcours aux arêtes vives et tranchées, mais il convainc par son approche nouvelle, à la fois naturelle et frissonnante, nostalgique et dramatique, de deux des sommets de la musique de chambre de .

Dans la Sonate Arpeggione, et , couple à la scène comme à la ville, voient au-delà de l’aspect solaire et primesautier, et c’est un sentiment de lyrisme et de plénitude sonore, nimbé d’une intense nostalgie même dans l’effusion la plus probante, qui se dégage de cette magnifique interprétation. Certes l’on peut envisager des phrasés encore plus sophistiqués, tels que ceux de la mythique rencontre entre Mstislav Rostropovitch et Benjamin Britten (Decca). Mais nous restons subjugués par la maîtrise instrumentale ou l’épanchement mélodique de tout au long de cette œuvre, avec une intensité fervente culminant dans un Adagio rarement rendu aussi intemporel. On en oublie le périlleux déplacement vers l’aigu de l’instrument induit par l’adaptation au violoncelle de la partie originale pour l’arpeggione, instrument aujourd’hui quasi renvoyé aux oubliettes. Et au-delà de la connivence si naturelle entre interprètes, avec une mention spéciale pour le splendide travail chambriste de Martin Helmchen, c’est surtout la mise en valeur de l’ambivalence psychologique schubertienne, avec ses alternances de tensions et de détentes, de sourires extravertis et de larmes rentrées qui captivera tout auditeur sensible, au fil des couplets et des refrains du finale ou des méandres harmoniques de l’Allegro moderato liminaire.

Trouver un digne complément à cette œuvre assez courte et assez naturellement expansive, malgré son ambiguïté, relevait presque de la gageure pour nos interprètes. À juste titre et en contraste total, ils choisissent, excusez du peu, le Trio n° 2 avec piano en mi bémol majeur D. 929 pour tous ses aspects antinomiques avec la Sonate Arpeggione : quasi « symphonisme » dans ses accès éruptifs d’une insondable violence, dimension épique au fil de la (très) grande forme qu’y déploie Schubert en son ultime manière. Avec le concours de l’époustouflante violoniste , le couple choisit le chemin interprétatif le plus escarpé, sans aucune concession, notamment en retenant la version originale, sans coupures et avec toutes les redites du final. Certes, ces contrastes plus abrupts qu’à l’accoutumée, ces écarts dynamiques pleinement assumés, cette tension permanente et tranchante ne seront peut-être pas du goût des mélomanes schubertiens habitués à des visions moins noires ou plus tièdes voire souriantes de l’œuvre. Même dans le célèbre Andante con moto sourd dès l’exorde une inlassable angoisse qui explose littéralement dans la partie médiane. Cette vision de l’œuvre, justement, nous a convaincu par son engagement physique, son urgence dramatique et son sens de l’instant assumé sans rien perdre du sens de la construction du discours et de l’architecture globale. Rarement les cinquante minutes de ce chef-d’œuvre nous auront parues aussi courtes. Bien entendu, d’autres approches parmi les plus récentes, plus radieuses (celles du Trio élégiaque – Academy production, ou du Trio Dali – Fuga Libera) ou plus historiquement informées (Trio Sepec-Staier-Diltiens – Harmonia Mundi) sont possibles et bienvenues, sans oublier la pléthore d’enregistrements de légende (entre autres, le Trio Stern – Sony, le Beaux-arts Trio première manière – Decca, le Trio Fontenay chez Warner-apex). Mais tout auditeur sensible et curieux ne sortira pas indemne de ce parcours digne d’un voyage hivernal sans espoir de retour auquel nous convient, presque malgré nous, nos interprètes du jour !

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