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Alexandre Duhamel, un baryton aujourd’hui épanoui

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Alexandre DuhamelIl voulait devenir chanteur de variété, puis ténor pour chansons napolitaines. est finalement devenu un baryton en train de se construire une solide réputation dans le répertoire français.

« C’est un travail psychologique pour accepter l’idée que l’on n’est pas ténor. »

ResMusica : Après des envies de variété, votre apprentissage du lyrique a débuté dans la tessiture de ténor avant que votre professeur ne vous incite à devenir baryton. Comme s’est effectuée cette mue ?

: Je pense qu’on a tous une voix mais aussi plusieurs fantasmes (rires). A 7 ans j’étais tellement admiratif de la voix de Michel Sardou… Je l’écoutais tout le temps et j’ai découvert d’autres chanteurs à voix comme Serge Reggiani. En parallèle, j’ai eu un déclic pour la musique classique en allant au cinéma voir Ludwig Van B. Là, je me suis mis à écouter du classique. Cette coïncidence entre les chanteurs à voix que j’aimais et la découverte de la musique classique m’a fait évoluer et découvrir Pavarotti, d’où mon fantasme de devenir ténor. A ce moment, j’ai été pris dans un conservatoire d’arrondissement à Paris et comme je n’avais écouté que des ténors, je chantais comme un ténor.

J’avais 18-19 ans et j’ai commencé à aborder le répertoire des ténors mozartiens pendant deux ans. Ensuite je suis parti de ce conservatoire car je sentais bien qu’il y avait un blocage, un plafond. J’ai pu alors faire mon deuil du ténor grâce à Bryn Terfel. J’ai écouté ses disques et je me suis dit que c’était finalement formidable d’être baryton. Alors, je suis entré au conservatoire de Saint-Maur sous la direction d’Yves Sotin qui a été une révélation. Il m’a fait travailler sur le corps et retrouver une position plus naturelle du larynx. Je suis alors passé de Ferrando à Zarastro ! On a travaillé pas mal d’airs de basse et petit à petit on est remonté à baryton-basse et à baryton. C’est un travail psychologique pour accepter l’idée que l’on n’est pas ténor. Yves m’a dit : « tu as le choix entre être un ténor qui ne va pas vraiment s’épanouir ou un bon baryton ». Petit à petit, j’ai découvert le répertoire du baryton et maintenant je suis pleinement épanoui avec cette voix.

RM : Quelle est la place de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris dans votre apprentissage ? 

AD : C’est ce qui m’a mis le pied à l’étrier. Depuis, mes saisons sont toujours remplies. J’ai eu beaucoup de chance parce qu’au début, je ne me posais pas trop de questions du type « c’est un métier difficile, est-ce que j’aurai suffisamment de travail ?  ». J’étais complètement insouciant. Avec l’Atelier, je suis rentré directement dans le métier. On m’a tout de suite demandé de faire la doublure de Franck Ferrari dans le Mireille de Gounod. C’était un peu tôt pour moi mais ça permet de multiplier les expériences. J’ai passé beaucoup de temps sur la scène de Bastille. Je me rappelle encore ému du Werther avec Jonas Kaufmann, Ludovic Tézier et Sophie Koch où je chantais juste « Klopstock ». C’était rien mais j’ai tellement appris en écoutant.

Il y a une grande qualité d’enseignement à l’Atelier avec des professeurs, des coach. C’est tellement intense que si on ne sait pas chanter, on se fatigue parce qu’on chante tout le temps. C’est une école de perfectionnement. On travaille sur l’homogénéité de la voix, la justesse, comment être avec un chef, parce que toutes les battues des chefs ne sont pas similaires. En bref, on apprend le métier et si on travaille bien, on est propulsé.

RM : Vous semblez vous spécialiser dans le répertoire français qui trouve enfin aujourd’hui de grands défenseurs et on semble découvrir que la France a un vivier d’artistes à même de bien le défendre … 

AD : On m’a spécialisé dans le répertoire français (rires). On me propose beaucoup de rôles du répertoire français mais tant mieux parce que je pense que ma voix s’y épanouit pleinement et beaucoup de rôles sont sublimes pour les barytons. Je rêve d’Athanaël, Hérode … Quand on est français, et qui plus est baryton, on a le devoir de défendre ce répertoire par une diction irréprochable. Et puis qu’est-ce qu’on a comme maîtres ! Aujourd’hui, il y en a encore Ludovic Tézier mais il y avait aussi Alain Fondary avec qui j’ai travaillé. Je l’écoute encore souvent. Ernest Blanc dans Zurga, c’est indépassable. C’est vrai qu’il y a aujourd’hui toute une génération de jeunes chanteurs comme Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey ou Julien Dran à qui on confie le répertoire français et c’est tant mieux, car il y a peu de chanteurs étrangers capables de chanter le répertoire français sans accent (à part les grands Kaufmann, Terfel …), et surtout avec le style et la musicalité appropriés. La langue française et ses fameuses nasales aident tellement à la projection quand on la chante bien.

RM : On découvre de nouvelles œuvres et de nouveaux rôles. Après Le roi Arthus de Chausson à l’opéra de Paris, vous allez bientôt aborder Kassya de Delibes à Montpellier ? Prépare-t-on ces prestations comme celles des opéras plus connus ? 

AD : Ce n’est pas la même pression. Quand on va écouter un opéra dans une salle, on a tous en tête une référence et c’est un défi car il faut être à la hauteur de ces références. Sans référence, le spectateur arrive sans à priori et on est donc plus libre. Pour Kassya, je m’amuse bien. Je prends plus d’initiatives de tempi, de nuances. Pour relier cette question avec la précédente sur la redécouverte du répertoire français, j’avais fait La vivandière de Benjamin Godard, un opéra patriotique assez particulier mais intéressant. La Jacquerie de Lalo, c’est sublime aussi. C’est bien que ce répertoire ressurgisse. Et il y a plein de nouveaux rôles pour barytons…

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RM : Ludovic Tézier, , Alain Fondary sont vos modèles. Que retenez-vous de leur exemple, de cette école du chant français ? 

AD : Ce sont des comédiens chanteurs. Quand on est baryton, on chante souvent dans notre zone parlée et on peut se permettre parfois d' »oublier » sa voix pour être dans le texte et l’intention dramatique. C’est ça que j’aime, que la voix ne soit qu’un medium pour diffuser des émotions. Ces immenses chanteurs, c’est aussi la noblesse dans la voix, ce mordant, cette homogénéité. Cette façon de chanter sans effort. Une autorité naturelle. m’avait dit que lorsque je serai un comédien chanteur, ma voix serait plus belle, plus rayonnante et je réalise à quel point il avait vraiment raison. Quand ça devient organique dans le corps, on libère la gorge, on libère tout.

RM : Votre répertoire semble se diversifier progressivement (Mozart, Janáček, Strauss). Vers quoi aimeriez-vous aller aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous excite le plus professionnellement ? 

AD : Ce qui m’excite le plus, c’est le répertoire dans lequel je me trouve le plus convaincant et dans lequel je me fatigue le moins. Et je réalise de plus en plus que c’est le répertoire romantique et/ou dramatique : Golaud, Escamillo, Zurga, Athanaël. Je commence à aborder Verdi dans lequel je me sens de mieux en mieux. Je ferai dans quelques saisons mon premier Posa. Le répertoire verdien est aussi technique que mental. Il faut être capable de chanter très efficacement en levant le pied pour ne pas se fatiguer et pouvoir enchainer les représentations. Je commence à avoir ce mental-là. Sinon, j’écoute beaucoup Mandryka (Arabella de Richard Strauss) en ce moment, et très doucement, je regarde vers Wagner. Je rêve de Wolfram. Mais pas avant une dizaine d’années. Et bien entendu Mozart, qui me semble essentiel entre des rôles lourds, pour toujours garder la souplesse et la qualité du legato. Je ferai d’ailleurs mon premier Don Giovanni dans les années à venir. J’adore aussi le lied. On peut se permettre d’y prendre plus de risques, de détimbrer, de mettre des couleurs, de susurrer. C’est plus intime. C’est un baume pour la voix.

Crédits photographiques : Portrait © Raphaël Lugassy ; Alexandre Duhamel dans Les Troyens à la Scala en 2014  © Brescia/Amisano

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