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François Dumont et le Quatuor Zemlinsky, rencontre au sommet en Astarac

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Simorre. Église abbatiale. 6-VII-2018. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n° 32 en ut mineur op. 111 ; Quatuor n° 13 en si bémol majeur op. 130 ; Große Fugue op. 133. François Dumont, piano. Quatuor Zemlinsky
Villefranche-d’Astarac. Salle culturelle. 10-VII-2018. Claude Debussy (1862-1918) : Trois Estampes ; Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de la nuit ; César Franck (1822-1890) : Quintette avec piano en fa mineur. François Dumont, piano. Quatuor Zemlinsky
Betcave-Aguin. Salle culturelle. 11-VII-2018. Franz Schubert (1797-1828) : Quatre Impromptus D. 899 op. 90 ; Quatuor n° 15 en sol majeur D. 887 op. 161. François Dumont, piano. Quatuor Zemlinsky

Op. 111 allegro con brioDans la région vallonnée de l’Astarac, au sud du Gers, des passionnés ont créé voici quatorze ans un festival de musique de chambre avec une liste impressionnante de musiciens venus de toute l’Europe. L’aventure avait commencé dans des châteaux avec un public d’Anglais, pour se poursuivre dans des églises, dont la belle abbatiale fortifiée de Simorre ou l’abbaye cistercienne de Boulaur. Et cela continue dans des villages de moins de deux-cents habitants.

Depuis quelques années, le festival développe une superbe rencontre artistique entre le pianiste , également directeur artistique, et les musiciens tchèques du Quatuor Zemlinisky. Ils aiment à se retrouver début juillet dans le Gers pour faire ensemble de la musique.

À la gloire du dernier Beethoven

La première soirée consacrée à Beethoven proposait un programme exigeant avec deux œuvres majeures de sa dernière période, la Trente-deuxième sonate op. 111 et le Treizième quatuor op. 130, assortie de la fameuse Grande Fugue op. 133. Ce dernier Beethoven, qui n’était pas forcément compris des contemporains, regarde vers l’avenir selon une modernité, qui nous étonne et parfois nous déroute encore aujourd’hui. La Trente-deuxième sonate conclut l’œuvre pour piano de Beethoven et s’oriente vers un avenir inconnu au niveau harmonique. Techniquement très difficile, elle ne sera régulièrement inscrite aux programmes de concerts que cinquante ans après sa composition. en donne une interprétation superlative avec une profondeur, un engagement total dans ces ruptures de rythme multiples de l’impressionnant premier mouvement Maestoso-Allegro con brio ed appassionato. La fameuse Arietta et ses variations sont d’un jeu d’une grande précision et d’une fluidité totale.

Le monumental Quatuor n° 13 op. 130, se conclut traditionnellement par l’inclassable Grande Fugue op. 133, mais devant l’incompréhension du public et sur l’insistance de son éditeur Artaria, Beethoven se résolut à séparer la Grande fugue du reste de l’ouvrage et composa un finale de substitution à l’automne 1826. La plupart des quatuors restituent aujourd’hui la Grande Fugue comme finale, en conclusion libératrice de la puissante intensité dramatique de l’ouvrage. Dans ce chant du cygne visionnaire, les musiciens du font preuve d’une osmose remarquable, ainsi que d’une homogénéité parfaite et d’une formidable écoute les uns des autres. La rythmique implacable et haletante de la Grande Fugue est même marquée du pied par le second violon.

Une rencontre France-Belgique de haute tenue

Quelques jours plus tard, la salle de Villefranche d’Astarac affichait complet malgré la demi-finale de la coupe du monde de football. Le festival entendait célébrer à sa façon le centenaire de la mort de Debussy avec des œuvres majeures de cette période. Dans le triptyque des Estampes de Debussy, François Dumont exalte toute la subtilité, la délicatesse et la douce fluidité de ces pièces rompant avec la virtuosité qui dominait l’époque. Aux sonorités orientales de Pagodes, répondent les parfums de La Soirée dans Grenade, tandis que Jardins sous la pluie renvoie aux impressions d’enfance avec ses deux comptines immémoriales. Avec Gaspard de la nuit de Ravel, il dépasse la technique pourtant redoutable de l’écriture pour se mouvoir avec souplesse et aisance dans l’imaginaire poétique du compositeur. Il nous l’avait démontré en 2012 avec une superbe intégrale discographique de son œuvre pianistique injustement passée inaperçue. La ligne mélodique fluide d’Ondine en fait une sorte de nocturne, tandis que la sombre méditation de Gibet s’éteint à la manière de la Neuvième symphonie de Mahler. Enfin, la terrible fantasmagorie de Scarbo éclate en une virtuosité flamboyante qui rappelle Liszt.

Le rejoint ensuite le pianiste pour le rare et austère Quintette avec piano de , qui est l’une des pièces majeures de sa dernière période, dominée par la gravité après la défaite de 1870. Si l’accueil d’une partie du public et de Saint-Saëns, qui tenait pourtant la partie de piano à la création en 1880, furent plutôt réservés, il s’agit pourtant du premier des grands quintettes français. Il est caractérisé par une écriture cyclique où différents thèmes se retrouvent tout au long de l’ouvrage. Emmenés par le piano de François Dumont, les Zemlinsky font chanter avec ferveur, profondeur et liberté cette partition novatrice en son temps. Devant l’enthousiasme du public très concentré, ils l’ont gratifié de l’élégant et aérien finale d’un Quintette de Dvorak.

Grande fugue op. 133

Final schubertien

Le lendemain, c’est avec Schubert que le festival s’achevait dans le petit village de Betcave-Aguin et une salle néanmoins pleine. François Dumont proposait une interprétation aussi profonde et inspirée des quatre Impromptus de l’opus 90, tandis que les Zemlinsky s’attaquaient au quinzième et ultime Quatuor.

Universellement connus et appréciés aujourd’hui, les deux cahiers d’Impromptus, composés lors d’un heureux séjour à Graz en été 1827, ne connurent pas de succès immédiat et, hormis les deux premiers, ils ne furent publiés que plusieurs décennies après la mort de Schubert, alors qu’il était novateur dans cette forme. Il ne nomma d’ailleurs Impromptus, que le second cahier de l’opus 142, laissant la première série sans titre. Le pianiste Philippe Cassard, éminent schubertien, aime souligner l’évidence des liens entre ces pièces pour piano et certaines mélodies comme un lointain écho du Lied Erlkönig dans les notes répétées de l’opus 90 n° 1, le n° 2 rappelant Ganymed sur des vers de Goethe, tandis que la fluidité ininterrompue du n° 3 évoque le Lied Gesang der Geister über den Wassern. Selon un tempo vif dans le premier numéro et des mouvements lents très inspirés, on évoque les mânes d’Edwin Fischer et de Rudolf Serkin en entendant François Dumont.

C’est en toute logique que les Zemlinsky clôturaient cette belle édition par le Quatuor n° 15 en sol majeur D. 887 op. 161. Comme un écho au premier concert, cette œuvre novatrice, dont l’amplitude temporelle et les harmonies rompent avec les conventions, apparaît comparable dans sa modernité aux derniers quatuors de Beethoven. On a peine à croire que Schubert ait composé ce quatuor en 1826, tant ses harmonies s’élargissent aux dissonances et ses thèmes dominants se télescopent dramatiquement. Les Zemlinsky respirent cette musique difficile où les thèmes circulent et s’enchevêtrent d’un pupitre à l’autre et chantent merveilleusement. Ce fut une découverte saisissante pour une bonne partie du public. Dans l’enthousiasme, pour se faire pardonner tant d’audace et se quitter sur un sourire, les Zemlinsky ont donné en rappel le Scherzo du Quatuor américain de Dvorák.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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