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Le cinquantenaire des Nuits Musicales en Armagnac

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Valence-sur-Baïse. Abbaye de Flaran. 30-VII-2018. Joseph Boulogne Chevalier de Saint-Georges (1745-1799) : Quatuor N° 1 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : 19e Quatuor en ut majeur K 465 « Les Dissonances » ; Maurice Ravel (1875-1937) : Sonate pour violon et violoncelle ; Roger Tessier (né en 1939) : Quatuor à cordes n° 3 « Les constellations oubliées » (création mondiale). Quatuor Storioni : Jean Leber ; Chantal Dury, violons ; Benoit Marin, alto ; Raymond Maillard, violoncelle

Lectoure. Cour des Marronniers. 4-VIII-2018 Soirée Cabaret. Étienne Manchon Trio : Théo Moutou, batterie ; Clément Daldosso, contrebasse ; Étienne Manchon, piano et composition. Les Femmes modernes : Camille Suffran, Amandine Bontemps, Coline Lemarchand

Condom. Cathédrale Saint-Pierre. 5-VIII-2018. Giacomo Carissimi (1605-1674) : Vanitas Vanitatum ; Histoire de Jephté ; Marc Antoine Charpentier (1643-1704) : Le Reniement de Pierre. Clémence Garcia ; Clémence Baux ; Margot Fillol, sopranos ; Yohan Arbona, contre-ténor ; Paul Crémazy, ténor ; Stéphane Morassut ; Florian Marignol ; Jean-François Gardeil, barytons. Camille Antona ; Jeanne Le Goff, violons, Estelle Besingrand, violoncelle ; Étienne Manchon, clavecin et orgue. Chœur des Nuits Musicales en Armagnac. Mise en espace : Jean-François Gardeil. Direction : Christopher Gibert

Abbaye de Flaran. 12-VIII-2018. Claudio Monteverdi (1567-1643) : madrigaux, motets, canzonatta, hymnes. Clémence Garcia, soprano ; Lucile Rentz, mezzo-soprano ; Yohan Arbona, contre-ténor ; Paul Crémazy, ténor ; Jean-François Gardeil, baryton ; Estelle Besingrand, violoncelle ; Christopher Gibert, clavecin et orgue ; Faustine Gardeil ; Aline Braun, danse

Invocation à la victoireAvec une direction artistique qui a changé de génération par l’accession de Philippe Estèphe, le festival des Nuits Musicales en Armagnac célèbre cette année son cinquantenaire. Cinquante ans à déverser chaque été des flots de notes bienfaisantes dans des sites patrimoniaux emblématiques du nord du Gers, sous des formes diverses et élargies, de l’oratorio à l’art lyrique, en passant par la musique de chambre, le récital soliste, mais aussi la chorégraphie et le jazz.

Un quatuor pour les étoiles

Malgré d’horribles rampes métalliques d’accessibilité qui le défigurent et réduisent la jauge publique, le cloître de l’abbaye cistercienne de Flaran convient depuis plusieurs décennies à la musique de chambre et au récital pianistique.

Composé de musiciens aguerris, le est une jeune formation fondée en 2016 par le violoniste et pédagogue Jean Leber. Leur sonorité est toutefois bien établie. En prélude à un programme copieux, le 1er Quatuor du Chevalier de Saint-Georges offre une ouverture raffinée pleine de charme et d’élégance selon le style de l’un des précurseurs de cette forme en France.

Le 19e Quatuor K 465 dit « Les Dissonances » est l’un des plus célèbres de Mozart, qui conclut la série des « Six quatuors dédiés à Haydn » avec son introduction lente, unique dans les quatuors de Mozart. La rigueur de l’écriture mozartienne semble couler de source, mais elle est toujours très élaborée. Avec un tempo très étiré dans l’Andante cantabile, le en donne une interprétation sensible avec toutefois quelques soucis de justesse dans l’Allegro final.

Composée entre 1920 et 1922 à la mémoire de Debussy, la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel fut mal accueillie à ses débuts et considérée comme extrêmement difficile par ses créateurs Hélène Jourdan-Morhange et Maurice Maréchal. Ravel la considérait comme un tournant dans l’évolution de sa création par le dépouillement poussé à l’extrême et le renoncement au charme harmonique. Jean Leber et Raymond Maillard défendent avec brio ce chef-d’œuvre reconnu a posteriori comme l’une des plus fortes réussites de Ravel.

Le sommet de la soirée est nécessairement la création du 3e Quatuor « Les Constellations oubliées » de , à la mémoire de son ami le philosophe Pierre Gardeil, qui présida ce festival. Selon le compositeur, il s’agit d’une vision évoquant le silence nocturne, qui caractérise le Gers et son ciel d’été. Il s’inspire des « pulsars », ces étoiles à neutrons émettant un fort rayonnement électro-magnétique. Des dissonances à la limite de l’atonalité affluent selon des vagues sonores montantes et descendantes avec des jeux pizzicato et col legno. D’une grande difficulté d’exécution, que domptent les Storioni, il présente une succession d’impressions et d’émotions comme la fureur, la méditation et la contemplation, jusqu’à ce que la musique s’estompe progressivement pour aboutir au silence.

Les Femmes modernes & Trio Manchon

La révélation d’

Quelques jours plus tard, le festival propose une soirée cabaret à succès dans la Cour des Marronniers à Lectoure, c’est-à-dire les jardins de l’ancien évêché, aujourd’hui reconverti en hôtel de ville, après avoir été le palais du maréchal Lannes au tout début du XIXe siècle. Composé de Camille Suffran, Amandine Bontemps et Coline Lemarchand, le trio vocal possède un large répertoire dont elles jouent de façon parfois surprenante. Elles passent allègrement du madrigal à Ravel, Duruflé ou Poulenc en les faisant dialoguer avec Bach, Gershwin ou Duke Ellington. Il en résulte un réjouissant mélange, aussi dynamique que joyeux.

Mais la soirée est essentiellement animée par le trio de jazz d’, un jeune pianiste des plus prometteurs. Après quelques standards du genre, ils développent des compositions de grande valeur de ce pianiste fort doué. On sent parfois une bonne influence de Brad Mehldau, nourrissant un style personnel vif et inspiré. Avec ses compères à la contrebasse et à la batterie, Étienne Manchon et l’une des belles surprises de ces 51e Nuits Musicales en Armagnac. Ce pianiste de formation classique possède tous les talents, puisque quelques jours auparavant, il accompagnait la soprano Morgane Bertrand dans des mélodies animalières d’Offenbach, Isabelle Aboulker, Faure et Henri Sauguet, avant d’interpréter la complexe partition de l’Histoire de Babar de Francis Poulenc, lors d’un joyeux concert lecture pour enfants. Puis, deux jours plus tard, nous le retrouvons au continuo, clavecin et orgue, dans les opéras bibliques de Carissimi et Charpentier.

Éternelles histoires sacrées

Avec ces opéras bibliques à la cathédrale de Condom, le festival renoue pour la deuxième année consécutive avec l’une de ses pratiques originelles, les sessions chorales où l’on travaille une œuvre pendant une semaine avant de la produire en concert. Vanitas vanitatum de Carissimi est pour partie une traduction, pour partie un commentaire du Livre de l’Ecclésiaste. Les solistes et le chœur énumèrent les œuvres des hommes et leurs motifs de joie, que scande la terrible sentence : « Vanité des vanités, et tout est vanité ».

Final Histoire de Jephté


L’Histoire de Jephté
provient du Livre des Juges. Avant de combattre les Ammonites, Jephté fait le serment impie d’offrir en sacrifice, s’il revient victorieux, la première personne qu’il rencontrera. Or ce sera sa fille unique. Tandis que le père, ainsi privé de descendance, s’effondre dans la douleur, la fille incarne dans la dignité l’une des figures pré-christiques de l’Ancien Testament que l’Église et les fondateurs de l’oratorio aimaient à mettre en lumière. ​Le Reniement de Pierre illustre le texte évangélique, depuis la prédiction de Jésus à Pierre, jusqu’à la trahison de ce dernier et le triple chant du coq. Le récit ne prend une lenteur méditative que lors de la déploration du chœur sur les mots « il pleura amèrement ».

Pour en accentuer l’actualité et une meilleure accessibilité, a imaginé une mise en espace en costumes contemporains. C’est également l’occasion pour les choristes de se séparer de partitions qui paralysent trop souvent leurs regards et leurs gestes, donnant aux concerts une solennité, une distance hors de propos. Le chœur retrouve ainsi une part centrale et active, y compris dans l’action scénique. Cela fonctionne parfaitement avec une note d’humour grinçant dans Vanitas Vanitatum. Dans Le Reniement de Pierre et l’Histoire de Jephté, les solistes de bon niveau sont crédibles et convaincants. et incarnent qui le Christ, qui saint Pierre, dramatiques à souhait. interprète un Jephté conquérant, puis affligé, tandis que donne une noblesse admirable à la fille de Jephté se soumettant à son triste destin.

Vive, souple et bien articulée, la direction musicale de rend justice à ces petits bijoux didactiques. Histoire de mettre aussi en valeur les instrumentistes du continuo, il a judicieusement intercalé deux sonates baroques entre les pièces sacrées, une superbe Sonate en trio de Buxtehude et la Sonate da chiesa en fa mineur op. 10 de Corelli.

Zeffiro Torna

Sensualité et mysticisme de Monteverdi pour conclure

Le festival s’achève dans l’abbatiale de Flaran comble, par un superbe programme dédié à l’image de la femme dans l’œuvre vocale de Monteverdi. Un habile montage de madrigaux, motets, lamenti, canzonetta et hymnes, célèbre ces figures féminines que le Mantouan a aimées, servies et vénérées tout au long de son existence. Image de la jeune fille, amante, guerrière dans les madrigaux, de l’épouse fidèle, fiancée disparue, amoureuse abandonnée dans les opéras ou icône de la Vierge Marie dans l’œuvre sacrée, le visage féminin traverse toute son œuvre. Devenu chanoine et prêtre à Saint-Marc de Venise, Monteverdi a soixante-dix ans passés lorsqu’il publie son VIIIe livre de madrigaux « guerriers et amoureux », le livre de la synthèse ou son testament musical. Profane ou sacrée, cette musique sublime procède de la même inspiration pétrie de sensualité et de mysticisme, lesquels se confondent souvent à l’ère baroque.

Cinq voix accompagnées d’un simple continuo au violoncelle, clavecin et orgue suffisent pour servir au mieux ces merveilles. Les pièces à cinq voix comme le motet Christus adoramus te ou le madrigal Cruda Amarilli du Ve livre permettent de subtiles nuances, tandis que l’on goûte sans réserve le duo de dessus dans le célèbre Zeffiro torna du livre IX des Scherzi musicali et que l’on apprécie sans réserve la clarté vocale, l’intelligibilité du texte et le sens musical de dans le motet Quam Pulchra es ou le Lamento della ninfa. délivre un poignant Lamento d’Arianna, Paul Cremazy exprime le devenir tragique de cet opéra perdu par un prenant Si dolce il tormento, tandis que atteint le zénith dans le motet Ego flos campi. Le tutti exprime tout le génie de Monteverdi en reprenant le Lamento d’Arianna à cinq voix avant de conclure avec l’entraînant Confitebor alla francesca.

Quelques pièces accueillent une expression chorégraphique contemporaine de toute beauté créée et interprétée par les jeunes et très talentueuses et . Cela ajoute à l’esthétique et à l’émotion de l’ensemble.

Crédit photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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