Quand l’oreille voit tout, l’élève ne suit pas toujours

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Quand l’oreille voit tout, la technique vocale à la portée de tous. Jean-Pierre Blivet. Editions Papiers Musique. 139 pages + 1 DVD. 22 €. Juin 2018

 

LIVRE_Quand l'oreille voit toutA en croire , l’auteur de Quand l’oreille voit tout, la technique à la portée de tous, son ouvrage détient la vérité absolue. Faussement tourné vers les attentes et les besoins de son lecteur, c’est plutôt une autopromotion de trente-cinq ans de carrière et de savoir que retranscrit cet outil pédagogique qui n’est pas vraiment « à la portée de tous ».

Le format de l’ouvrage, DVD inclus, paraît à premier vue correspondre à l’objectif de l’auteur : la technique vocale à la portée de tous. cherche même à rassurer le lecteur débutant dès les premières pages : « Commencez d’abord par vous rassurer à la pensée que, tout comme les chanteurs plus avancés, vous possédez des poumons, un diaphragme, un larynx, des cordes vocales et des résonateurs. » Les chapitres sont clairs, bien définis, et courts pour renforcer la confiance entre le néophyte et le professeur. Quelques graphiques explicatifs, quelques exercices, on pourrait se dire que le contrat est rempli.

Mais alors que Jean-Pierre Blivet affirme que « le chant est un plaisir », ce n’est pas par l’écriture que le pédagogue le retranscrit : lecture fastidieuse, trop technique, trop complexe, trop précise, presque chirurgicale, qui fera certainement paniquer les plus motivés plutôt que de les conforter dans leur idée d’approfondir une technique vocale qui paraît ici bien difficile à cerner. Alors non, ce livre n’est pas fait pour les débutants.

L’auteur cherche également à élargir son lectorat en agrémentant son texte de quelques chapitres dédiés spécifiquement aux choristes amateurs comme professionnels. Cela ressemble plus à une demande de l’éditeur voulant inscrire l’ouvrage dans la démarche du « plan chorale » initié par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, qu’à un véritable besoin du professeur de distinguer les profils. Entre généralités sans originalité (« le choriste dit écouter constamment l’ensemble des autres voix afin d’y fondre la sienne dans une recherche d’harmonie indispensable à l’ensemble vocal. ») et redites (« je le dis à nouveau : ne chantez jamais sans avoir préparé votre voix » ; « je l’ai déjà énoncé dans ce nouvel ouvrage, et chacun, en principe, le sait pertinemment… »), Jean-Pierre Blivet renvoie vers le DVD par une simple indication de son existence et de son contenu plutôt qu’en l’intégrant dans ses explications et sa démonstration. C’est encore plus gênant quand ces redites peuvent être facilement associées à de l’autopromotion, l’auteur soulignant à plusieurs reprises ses trente-cinq ans d’expérience, soient « quelques 45 000 heures de cours dispensés à ce jour. » Parfois cachée derrière un vernis craquelant teinté de fausse modestie (« Ne m’en veuillez pas, je consacre ma vie entière à former des chanteurs et à leur permettre de concrétiser leurs espérances artistiques. Aussi, je me permets de vous le dire, dans votre intérêt… »), parfois parfaitement assumée (« Je suis très fier que les artistes que j’ai formés et que je forme encore réalisent ces mêmes prouesses sans effort ; c’est une immense récompense. Cela ne m’empêche pas de me faire du souci pour certaines belles voix que j’entends à droite et à gauche, et dont j’analyse à regret, à la manière dont ils chantent, que leurs propriétaires ne trouveront jamais la quintessence de leur voix »), c’est régulièrement un discours autocentré qu’on lit (autant écrire une autobiographie !) où Jean-Pierre Blivet n’hésite pas à chanter sa propre gloire, même quand il explique le palpitare : « J’ai décidé d’exposer publiquement cette technique. […] qu’un pédagogue français du chant vienne lui en donner l’explication stupéfiait le chef de chant ! »

Mais le plus difficile à dépasser quand on lit cet ouvrage d’une traite, c’est le ton péremptoire choisi : à croire que Jean-Pierre Blivet ne peut être surpassé en tant que pédagogue tant son profil est idéal et que ses certitudes sont incontestables, au point de dévier vers un constat apocalyptique de l’enseignement du chant pour imposer sa suprématie, ou d’appréhender du haut de son piédestal un public qui « applaudit tout et n’importe quoi », les exceptions de « ces jugements trop souvent inadéquats, trop bienveillants par manque de discernement auditif émanant d’un public non connaisseur dans sa très grande majorité » se faisant apparemment rares. Quand l’auteur conseille sur le choix d’un professeur : « la réponse est simple et sans équivoque : demandez-lui les résultats de ses élèves », claquant ainsi la porte au nez à une nouvelle génération de pédagogue qui aurait tout à démontrer. Et gare aux solistes ou anciens solistes ayant foulé les plus grandes scènes lyriques qui chercheraient à logiquement se reconvertir : « L’écurie Ferrari ne demande pas à ses meilleurs pilotes de régler les moteurs de leurs bolides et encore moins de les réparer. »

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