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Verdi et Wagner croisent encore le fer

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Verdi/Wagner : images croisées 1813-2013 Musique, histoire des idées, littérature et arts. Sous la direction de Jean-François Candoni, Hervé Lacombe, Timothée Picard et Giovanna Sparacello. Presses Universitaire de Rennes. 474 p. 25€. 1er semestre 2018.

 

Livre Verdi WagnerIssu d’un colloque organisé en 2013 à l’Université Rennes 2 à l’occasion du bicentenaire de leur naissance, ce Verdi/Wagner : images croisées signe peut-être la fin du match, en faisant le tour de l’arène où la critique musicale a enfermé deux siècles durant les deux compositeurs d’opéras les plus dissemblables qui fussent, aujourd’hui les plus populaires qui soient.

Quel mélomane n’a pas participé à ce choc des titans ? S’initier à l’art lyrique en embarquant à bord du Vaisseau fantôme ou en fréquentant le salon de Traviata augure de parcours différents et, pour certains, sans ticket de retour. Le mépris des uns pour les applaudissements quémandés par la performance belcantiste soutenue par la « guitare » de Verdi n’a d’égal que le sourcillement des autres face à la mélodie continue et le Gesamtkunstwerk wagnériens, chacun soufflant sur les braises jamais éteintes de la rivalité des origines, celle née, au XIXe siècle, entre deux hommes dont les opéras (28 à 10, avantage quantitatif à l’Italien) ont, en leur temps, quasiment fait le vide autour d’eux. On sait qu’ils ne se sont jamais rencontrés. Que si Verdi s’intéressa à Wagner, faisant conclure un peu vite à une contamination progressive, à compter d’Aïda, du style du Cygne de Busseto par celui du Maître de Bayreuth, l’inverse fut tout autre, Wagner s’étant très peu exprimé sur Verdi (et seulement négativement). Verdi lui-même déclara : « l’opéra est l’opéra, la symphonie est la symphonie » et même : « Les Allemands doivent rester Allemands, et les Italiens, Italiens. »

A tous, les 500 pages des 34 auteurs conviés à s’exprimer sur le sujet s’adressent en médiateur. D’une « intelligence bilingue », l’ouvrage fait d’abord le point sur deux styles qui, des Fées à Parsifal pour l’un, d’Oberto à Falstaff pour l’autre, évoluèrent spectaculairement chacun dans leur manière (« Wagner utilise des leitmotivs », Verdi « des réminiscences »). Et l’on peut sans risque parier que le Rienzi que projeta un temps Verdi eût été un être humain bien différent que le surhomme du péplum de jeunesse de Wagner. D’abord cantonné au pays natal des deux hommes, le volume entreprend ensuite un tour du monde, afin d’y prospecter la réception planétaire de leurs deux corpus. Une troisième partie évalue la postérité indéfectible de leurs styles, de leurs héros aujourd’hui infiltrés, la littérature, le cinéma, la BD, offrant à Lady Macbeth et Siegfried une quotidienneté inespérée.

Dans cette somme très fouillée, généralement très accessible, on s’arrête sur les points communs des deux compositeurs : l’usage récurrent des interjections lyriques (Wehe/Ahimè et autres Betrug/Tradimento), leur adaptation respective, tous deux fascinés par le genre du grand opéra à la française, aux diktats parisiens. On souligne combien les héros de Verdi comme de Wagner sont « une espèce disparue » dans les mises en scène contemporaines. On rappelle la tenue « à égale distance  » d’un Hanslick et, partant, combien la critique est prompte au dérapage, lui faisant manquer le train du génie plus d’une fois (Wagner et Verdi l’un et l’autre « pathétiques », Don Carlos « une allégorie mythologique d’une longueur interminable » « le wagnérisme, une peste »). On compte les points en alignant sur le podium le nombre de représentations verdiennes et wagnériennes, et l’on feuillette, de Willy à Debussy, une piquante revue de presse. On rappelle la position stratégique de Strasbourg qui créa Tannhäuser avant Paris, et Parsifal onze jours après l’expiration des droits d’exclusivité de Bayreuth. On se penche sur le plaidoyer, à l’instar d’un Barenboïm, d’ pour un retour en Israël de Wagner, même si, « dans un certain sens, nazi avant la lettre (…) il n’est plus possible d’ignorer son existence ».

On ne fait donc pas l’impasse sur la nécessaire leçon d’histoire qui rappelle l’instrumentalisation politique imposée aux deux hommes : Verdi en héraut du Risorgimento (le fameux Viva VERDI, au-delà du Viva Vittorio Emanuele Re d’Italia, exprimait aussi une admiration vibrante pour le compositeur), Wagner en épouvantail nazi, le chemin de croix de Toscanini déchiré entre les deux compositeurs et finissant par fuir Bayreuth, résumant en un seul homme le terrible dilemme. La paix revenue, le cinéma de Visconti tirera le plus grand profit de son glissement progressif d’un compositeur à l’autre. De même Massenet (Boulez, qui haïssait Verdi, révérait le compositeur français pour lequel il rêva Saint-Étienne en Bayreuth français), que l’on découvre en conciliateur : entre les maîtres italiens sacrifiant trop aux voix, « sans se préoccuper des dessous » et le maître allemand pratiquant «tout le contraire », « l’idéal serait dans la fusion harmonique des deux systèmes ».

Et l’on referme l’ouvrage animé de la grande envie de lire Verdi. Roman de l’opéra (1924), plusieurs fois cité, où Franz Werfel, au fil d’un dialogue muet entre les deux génies, constate : «Verdi est le dernier artiste humain », «au fond, Wagner n’avait jamais cherché à lutter pour le bien de l’humanité, bien qu’il se démenât beaucoup pour que son œuvre ait de l’influence», fait dire à Giuseppe, après la mort de Richard: « Je suis Verdi, il est Wagner» et conclut : « un jour viendra où l’on ne parlera plus d’école allemande, ni d’école italienne… à ce moment-là le règne de la musique pourra peut-être commencer. »

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