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L’Idiot, de Dostoïevski à Teshigawara

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Paris. Théâtre national de la danse – Chaillot. Salle Firmin Gémier. 27-IX-2018. The Idiot. Mise en scène, lumières, costumes, collage musical : Saburo Teshigawara. Collaboration artistique : Rihoko Sato. Coordination technique / Assistant lumières : Sergio Pessanha. Assistant lumières : Hiroki Shimizu. Avec Saburo Teshigawara, Rihoko Sato

Invité au théâtre de Chaillot dans le cadre du programme « Tous Japonais », le chorégraphe contemporain présente son interprétation du somptueux roman de Fiodor Dostoïevski, L’Idiot. Le résultat est brillant, intriguant, comme une interprétation japonaise d’un roman russe.

C’est très conscient de la difficulté, voire de l’impossibilité de la tâche que s’est attelé à mettre en scène le roman du maître russe. Pour évoquer cette œuvre riche, complexe et aux personnages multiples, Teshigawara ne se lance pas dans un ballet narratif. Il concentre au contraire sa pièce sur les deux personnages principaux du roman, le prince Mychkine, l’« Idiot », et la fascinante Nastassia Filippovna, incarnée par , partenaire et collaboratrice du chorégraphe depuis plus de vingt ans.

La force de Teshigawara est d’évoquer les personnages, leur intériorité et les liens qui les unissent, par la seule gestuelle. Les tableaux s’enchainent sans nous raconter les épisodes d’une histoire et pourtant tout est dit. La raideur de Teshigawara contraste avec la fluidité, la souplesse et la grâce de Sato, corsetée dans une robe de bal noire aux reflets moirés. Le rythme enjoué des valses de Chostakovitch évoque les soirées mondaines où brille Nastassia Filippovna, alors que l’Idiot souffre de son manque d’à-propos et de sa maladresse dans les salons, où sa franchise, son honnêteté et sa candeur sont la risée de la bonne société. Son attitude empruntée est mise en exergue par les gestes saccadés, la posture guindée, la jambe raide de Teshigawara, aux allures de pantin déshumanisé. L’incommunicabilité entre les personnages est rendue par le décalage dans le langage corporel et la distance glacée qui les sépare.

Les crises d’épilepsie sont évoquées par les tremblements du corps sec du danseur-chorégraphe, comme prisonnier des carrés de lumière qui enserrent ses mouvements. La musique s’enraie, des sons électros viennent briser l’harmonie classique, exacerbant le dérèglement cérébral du prince et rendant palpable au spectateur son malaise. Peut-être Teshigawara entraine-t-il un peu trop son personnage du côté de la folie au risque de modifier le propos du roman. La mort de Nastassia Filippovna, qui clôt le roman par l’accomplissement de la destinée tragique de la jeune femme, précipite le basculement de Mychkine dans la prostration et l’hébétude. Ce final est rendu avec sobriété et clarté par le retour à la première image de la pièce, comme une boucle qui se referme sur elle-même.

Saburo Teshigawara signe une pièce d’une grande intelligence, duo intime avec la superbe , qui donne à voir l’essence d’une œuvre.

Crédits photographiques : © Abe Akihito

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