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Le festival de Lanvellec et du Trégor invite au sommet du Parnasse

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Opéra

Lanvellec. Église Saint-Brandan. 20-X-2018. Jehan Titelouze (1563-1633) : hymne Pange lingua, Magnificat pour toucher sur l’orgue, Missa In Ecclesia à 4, Missa Cantate à 6. Jean de Bournonville (1585-1632) : Octo cantica Divae Mariae Virginis. Charles Raquet (1598-1664) : Fantaisie sur Regina caeli. François Ménissier, orgue. Ensemble Les Meslanges, Volny Hostiou et Thomas Van Essen : direction

Tréguier. Cathédrale Saint-Tugdual. 21-X-2018. Giulio Caccini (1551-1618) : Euridice. Ensemble Scherzi Musicali, direction : Nicolas Achten

29713168_UnknownUne des caractéristiques du festival de Lanvellec est de bâtir la programmation de ses dix concerts autour d’une thématique forte qui permette de balayer un large champ artistique allant du Moyen Âge au XVIIIe siècle. Pour cette trente-deuxième édition, nous sommes invités au sommet du Parnasse, et Orphée est notre guide.

Qui mieux que le fils d’Apollon et de la muse Calliope pour réunir poésie et musique ? Après L’Apothéose de Lully de François Couperin la veille, le dernier week-end permet de découvrir des messes inédites de Titelouze à Lanvellec, avant de finir en beauté par l’Euridice de Caccini à Tréguier.

Tout est parti de la volonté de mettre en valeur l’orgue Dallam de Lanvellec, authentique témoin du XVIIe siècle, au moment de sa restauration par Barthélemy Formentelli en 1986. Au-delà des concerts des quatre week-ends d’octobre, l’association des Rencontres Internationales de Musique Ancienne du Trégor promeut le répertoire musical en lien avec le riche patrimoine architectural local, dans le cadre d’un festival de printemps et d’une académie de musique baroque en juillet. Une nouveauté à venir : le lancement d’un nouveau label discographique, Lanvellec éditions, en 2019.

29712720_Unknown, originaire des Pays-Bas espagnols, s’installe à Rouen où il est organiste de la cathédrale jusqu’à sa mort en 1633. Considéré comme le père de l’orgue français au XVIIe siècle, il est en effet le seul à avoir publié des livres d’orgue en France dans la première moitié de ce siècle. Si l’on pense à l’immense production de ses contemporains à l’étranger (Scheidt, Correa, Frescobaldi, Sweelinck, Byrd…), cela semble incroyable que presque rien ne nous soit parvenu du répertoire des organistes français de l’époque. En 2016, le musicologue Laurent Guillo découvre à Paris un recueil de vingt-cinq messes polyphoniques oubliées, dont quatre sont clairement attribuées à Titelouze. Saluons l’initiative du festival de Lanvellec d’avoir invité ce musicologue à présenter sa découverte au cours d’une intéressante conférence au château de Rosanbo, nécessaire pour mieux appréhender le programme proposé au concert du soir à Lanvellec.

L’ensemble , sous la direction du baryton et du serpentiste , a choisi de faire entendre deux de ces messes retrouvées, en alternance avec des pièces d’orgue jouées par . Les versets d’orgue du Pange lingua et du Magnificat alternent avec les versets chantés en faux-bourdons de Jean de Bournonville. Quant aux deux messes inédites, elles permettent de découvrir la richesse du contrepoint vocal de Titelouze : entrées resserrées, mouvements contraires, une science accomplie que l’on connaissait déjà dans son écriture pour orgue. Pour les pièces vocales, ont choisi de doubler chaque voix par un instrument à vent colla parte (cornets, sacqueboutes, serpent). Ainsi traitées, les voix, d’une justesse parfaite, parlent comme des tuyaux d’orgue. Les diminutions jouées au cornet permettent de colorer les parties de dessus. Quant à l’orgue de Lanvellec (1653), il est loin d’être l’instrument idéal pour rendre la polyphonie complexe de l’écriture de Titelouze, avec son unique clavier et son pédalier réduit. Cette musique demande l’utilisation de plusieurs plans sonores pour mettre en relief chaque voix et aider à la lisibilité du contrepoint. s’en sort le mieux possible, par un jeu bien articulé et le recours à une judicieuse ornementation pour compenser l’aridité d’une musique qui peut paraître très cérébrale.

Changement d’univers le lendemain à la cathédrale de Tréguier pour l’Euridice de , qui peut être considéré comme le premier opéra de l’histoire de la musique. Composé à l’occasion du mariage très politique d’Henri IV avec Marie de Médicis, il se distingue des autres illustrations musicales du mythe d’Orphée par un dénouement heureux : le retour d’Eurydice sur la terre, mariage royal oblige. L’ensemble belge , qui a déjà enregistré l’œuvre en 2009 (clef ResMusica), nous en propose ici une version de concert où les affects sont parfaitement rendus par la présence scénique des chanteurs. La musique souligne l’expressivité du texte du livret par un jeu d’ombre et de lumière, entre suavitas et gravitas. Nous ne sommes pas chez Monteverdi, qui sans doute s’inspirera de cette première version pour son Orfeo, plus démonstratif. On est ici dans l’élégance et la suggestion, parfaitement rendues par l’accompagnement subtile des cordes pincées (harpe, luths, guitare, chitarrone et épinette). L’action des personnages, qui alternent monologues et dialogues, est commentée par un chœur à l’antique, comme dans toute tragédie grecque. Le recitar cantando est ainsi ponctué d’airs à refrain repris par le chœur, aux allures souvent populaires, dans la tradition du faux-bourdon orné.

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Les chanteurs, comme les musiciens du continuo, sont tous parfaits, précis et expressifs. Les premières mesures du prologue sonnent tout en délicatesse sous les accords des cordes pincées. Les réjouissances des nymphes et des bergers ont des accents de fête champêtre. L’intervention de l’orgue, de la viole ou du lirone est réservée aux moments plus dramatiques. Arrive la terrible nouvelle : l’excellent contre-ténor , qui tient ici le rôle de la Messagère en voix d’alto, annonce la mort d’Eurydice depuis le fond de la nef, et cette spatialisation apporte un regain d’expressivité à la dramaturgie. Autre très belle présence scénique, celle de dans le rôle de Pluton, où la souplesse de sa voix de baryton fait merveille. Quant à , qui dirige tout en discrétion sans quitter son chitarrone avec lequel il s’accompagne en chantant le rôle d’Orphée, il nous laisse admiratifs. Certes Orphée le charmeur s’accompagnait lui-même sur sa lyre. Mais en est la véritable réincarnation avec son encombrant archiluth, réussissant à nous faire croire que l’exercice est simple et naturel. Un seul petit regret : que le programme (très bien documenté) distribué au public ne reproduise pas le texte du livret et sa traduction, ce qui aurait aussi pu être rendu par un surtitrage bienvenu mais sans doute techniquement impossible à réaliser dans le chœur d’une cathédrale. Prima le parole, dopo la musica

Tous ces musiciens auront bien mérité la couronne de lauriers offerte à chacun à la fin de chaque concert, en clin d’œil au thème parnassien de cette belle édition.

Crédit photographique : © Christian Glaenzer

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