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Critical Phase de Samuel Sighicelli, séance d’auto-coaching au bord du gouffre

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Chambéry. Théâtre Charles Dullin. 7-XI-2018. Samuel Sighicelli (né en 1972) : Critical Phase, concert scénique sur un livret de Pierre Kuentz (création mondiale en version scénique). Mise en scène : Samuel Sighicelli. Lumière : Jacques-Benoît Dardant. Avec : Noémi Boutin, violoncelle ; Claudine Simon, piano ; Solène Charpentier, sampler

SamuelSigghicelliCriticalPhase24Totalement habitées par le texte de Pierre Kuentz, et électrisent la scène du théâtre Charles Dullin à Chambéry.

Tout commence par une séance sportive sur rameur et vélo d’appartement, accompagnée par un tic-tac obsédant. « Je vais y arriver », chuchotent les deux musiciennes, dont on comprend vite qu’elles sont prises dans la spirale des exigences de notre société de consommation, hyper-médiatique et aliénante. Un rythme haletant et saccadé sert de ligne conductrice au spectacle, contaminant les expressions théâtrale, instrumentale et vocale. Le stress ne cesse de monter : réussir, se concentrer sur soi, être accomplie, belle, calme, sportive… À mesure que sont martelés les impératifs d’un monde inhumain qui revendique à tout prix le bien-être et la perfection, des séquences musicales brèves émaillent le flux sonore comme autant de phases critiques, au bord de la rupture. « Ich liebe ich » : l’amour de soi finit par engendrer la haine des autres et le dégoût.

La richesse des timbres contribue à la folie croissante. Le piano préparé de et les frottements, glissements et grincements du violoncelle de sont en parfait équilibre avec les samples joués en régie par Solène Charpentier. Leurs corps s’animent de spasmes, de gestes brusques convulsifs. Tour-à-tour, elles lâchent leur instrument, secouées par de nouveaux impératifs sociaux dont la liste est jetée à la face du public, témoin de la culpabilisation progressive et du désarroi des musiciennes-actrices. Quelques rares moments de sensualité, comme un chant à deux voix en contrepoint et un extrait de Schumann au piano, permettent une courte respiration hors du temps, mais c’est un rythme de techno qui finit par prendre le dessus et par les emporter jusqu’à l’épuisement. Elles finissent à terre, couchées sous leurs instruments, abattues, exsangues.

SamuelSigghicelliCriticalPhase15Après l’émouvante voix du pianiste Alfred Cortot exposant la manière d’interpréter Le Poète parle de Schumann, exemples sonores à l’appui, la deuxième partie du spectacle fait entrer la classe de CM1 de Mme Cortade, de l’école Waldeck-Rousseau. Les jeunes élèves, préparés par le compositeur et la musicienne intervenante Claudie Maingault, maîtrisent avec brio les nombreux déplacements, gestes et effets de chœur imposés par la partition, se dirigeant eux-mêmes sur scène en reprenant des extraits du texte de la première partie. Le sentiment du spectateur est mitigé : l’enfance pourrait-elle changer le cours des choses ou est-elle déjà prise dans l’engrenage dès le plus jeune âge ? L’art peut-il redonner sens à la vie ? La réponse vient avec l’harmonie apaisée qui achève la pièce : les deux interprètes ressuscitées joignent leurs instruments au chœur d’enfant pour un finale laissant enfin chanter le violoncelle sur de chaleureux accords de piano. , fidèle à ses convictions narratives, scéniques, sociales et esthétiques, signe un spectacle sur l’effondrement individuel qui ne peut que nous interpeler.

Crédit photographique : © Bertrand Stofleth

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