Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Coup d’envoi aux Bouffes du Nord du nouveau festival Pianos, pianos

Plus de détails

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 16-XII-2018. 15h : Daniel Steibelt (1765-1823), John Cage (1912-1992), Louis Adam (1758-1848), Francesco Filidei (né en 1973), Henry Cowell (1897-1965), Michelle Agnès Magalhaes (né en 1972). Luca Montelbugnoli, piano carré Payen 1823, collection Lucie de Saint Vincent. Claudia Chan, piano Steinway D, piano préparé, toy piano.
17h : Wolfgang Rihm (né en 1952) : Zwei Linien. Pascal Dusapin (né en 1955) : Intégrale des Études pour piano. Nicolas Hodges, piano Steinway D.
19h : Carl Maria von Weber (1786-1826) : Sonate en lab majeur op.39 n°2 ; Sonate pour piano en mi mineur op.70 n°4 ; Six pièces faciles pour piano à quatre mains. Frédéric Kalkbrenner (1785-1849) : Sonate à quatre mains en réb majeur op.76 ; Thème favori de la Norma de Bellini varié op.122. Ignace Moscheles (1794-1870) : Trois études extraites de l’op.70 n°9, n°20, n°5 en lab majeur. Charles Valentin Alkan (1813-1888) : Marche funèbre op.34 n°2 ; Chant op.65 n°1. Frédéric Chopin (1810-1849) : Valse en la mineur ; Mazurka en la mineur op.68 n°2 ; Polonaise en la majeur op.40 n°1. Edoardo Torbianelli, piano Streicher 1847, collection La Nouvelle Athènes

pianos-pianos-photo-in-situ-1024x683C’est une initiative de la et de la Médiathèque Musicale Mahler (MMM) qui donne en cette fin d’année 2018 le coup d’envoi du festival Pianos, pianos. L’idée est d’observer l’évolution du piano de ses origines (fin XVIIIᵉ siècle) à nos jours, à travers les différents instruments d’époque et le répertoire des collections de pianistes conservés à la MMM. Six pianos sont sur le plateau des Bouffes du Nord pour une première journée pleine de de surprises et de pépites.

Le concert atelier de 15 heures mobilise deux interprètes, Claudia Chan et Luca Montebugnoli, quatre claviers et autant d’œuvres reliées à la facture de chacun d’eux. Luca Montebugnoli joue l’instrument placé au centre de la scène. C’est un piano-forte parisien de 1823, de forme carré comme on les construisait à l’époque, dont la mécanique légère et le son fruité enchantent. Quatre pédales permettent d’en affiner le jeu : une sourdine et une pédale de résonance comme sur le piano moderne mais aussi un jeu de luth (comme sur le clavecin) et un jeu de fagot très étonnant, utilisé pour les effets descriptifs très prisés à l’époque. Ainsi, cette Orage de Daniel Steibelt, compositeur allemand et fils de facteur de piano, met en valeur toutes les capacités sonores de l’instrument, ou ce Ranz des vaches de Louis Adam doucement balancé. Plus spectaculaire encore, L’incendie de Moscou (Steibelt toujours) sous les doigts de l’interprète relate en musique les différentes étapes de l’événement historique, renseigné par de larges panneaux (comme dans les films muets) que fait défiler sous nos yeux l’assistante du pianiste.

Claudia Chan joue les trois autres pianos, en effleurant et grattant l’ivoire du Steinway D dans la facétieuse Toccata (1995) de tout d’abord. Elle enlève ensuite ses chaussures et s’assied en tailleur devant l’instrument-jouet sur lequel s’est penché dans sa Suite for toy piano de 1948. La pièce aussi poétique qu’économe se limite à un registre de neuf touches blanches consécutives qui carillonnent sous les doigts de la pianiste. Elle est dans les cordes du Steinway D pour Aeolien harp de l’Américain qui fut le premier à explorer les capacités de résonance et de continuum sonore de l’instrument privé de ses marteaux. Le deuxième Steinway à cour est préparé. La compositrice brésilienne Michelle Agnes Magalhaes se sert d’aimants pour faire résonner autrement les cordes du piano dans son œuvre performance Mobile plus démonstrative que bien conduite.

Le pianiste britannique a animé cette année à l’Abbaye de Royaumont un atelier d’interprétation du répertoire du piano contemporain. Il est seul en scène pour le deuxième concert de l’après-midi mettant à l’affiche et , deux immenses personnalités de la musique d’aujourd’hui dont on perçoit à travers le corpus d’œuvres choisi une certaine communauté de pensée si ce n’est d’écriture. Dans Zwei Linien, Rihm s’en tient à un strict contrepoint à deux voix, une contrainte à la Bach qui semble stimuler son imagination au sein de ce « ricercar » qui ne laisse de captiver l’écoute. L’envergure et la puissance du jeu du pianiste donnent le relief et la fulgurance de cette longue trajectoire narrative dont les accélérations et retenues creusent la dramaturgie.

Le matériau est économe et la proposition de départ toujours bien cernée chez dont le projet des sept Études est à mettre en parallèle avec celui des sept Solos d’orchestre. L’idée d’errance et de recherche est également au cœur du propos des Études, avec cet « affect de tristesse » dont parle le compositeur. De fait, la troisième étude investissant le registre aigu du clavier, évoque Les Oiseaux tristes de Ravel, avec ses fusées anacrouse et sa manière répétitive et incantatoire entretenue dans un champ de résonance qui grandit à mesure, selon l’expansion rhizomique chère au compositeur. Très habité, le jeu du pianiste confère à l’écriture cette dimension obsessionnelle et lancinante qui confine à la tristesse, même si Dusapin prend soin d’alterner temps lisse et temps pulsé. Superbe est cette matière vibratoire de la sixième Étude obtenue par le jeu trillé du pianiste dont la digitalité aussi solide que délicate stupéfait.

Pour le concert du soir, c’est un magnifique piano à queue Streicher de 1847 qui trône sur le plateau, joué par un des plus grands spécialistes de l’époque romantique, Edoardo Torbianelli, professeur à la Scola Cantorum de Bâle et tout récemment au . On aurait aimé qu’il nous en dise davantage sur ce bel instrument, doté de toute évidence du double échappement (technique de répétition rapide). Toutes les œuvres au programme, de à Chopin et de Moscheles à Alkan, proviennent du fonds Cortot de la MMM. L’idée est de recréer l’ambiance d’un salon parisien du XIXᵉ siècle avec l’élégance, le brillant et l’emphase sentimentale du salon romantique. Telle est aussi la manière de « toucher » l’instrument où la couleur et la ductilité du phrasé semblent l’emporter sur la recherche d’expressivité. On est séduit par le timbre homogène et radieux du piano même si le répertoire à deux et à quatre mains – celui de Kalkbrenner avec Luca Montebugnoli – confine souvent à l’ennui. Charles Valentin Alkan, fort heureusement, créé la surprise en seconde partie avec sa Marche funèbre et son Chant op.65 n°1 où les hardiesses harmoniques et la liberté du propos nous font tendre l’oreille. La musique de qui couronne cette soirée paraît lumineuse face à l’univers un brin dépressif de ses contemporains. Curieusement, elle est jouée par Edoardo Torbianelli avec la partition, dans une interprétation que l’on dirait « historiquement informée », servant au plus près l’articulation et la phrase chopiniennes. La Mazurka en la mineur op.68 n°2 sonne magnifiquement. On aurait aimé en entendre bien davantage…

Crédits photographiques : © Festival Pianos, pianos

Plus de détails

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 16-XII-2018. 15h : Daniel Steibelt (1765-1823), John Cage (1912-1992), Louis Adam (1758-1848), Francesco Filidei (né en 1973), Henry Cowell (1897-1965), Michelle Agnès Magalhaes (né en 1972). Luca Montelbugnoli, piano carré Payen 1823, collection Lucie de Saint Vincent. Claudia Chan, piano Steinway D, piano préparé, toy piano.
17h : Wolfgang Rihm (né en 1952) : Zwei Linien. Pascal Dusapin (né en 1955) : Intégrale des Études pour piano. Nicolas Hodges, piano Steinway D.
19h : Carl Maria von Weber (1786-1826) : Sonate en lab majeur op.39 n°2 ; Sonate pour piano en mi mineur op.70 n°4 ; Six pièces faciles pour piano à quatre mains. Frédéric Kalkbrenner (1785-1849) : Sonate à quatre mains en réb majeur op.76 ; Thème favori de la Norma de Bellini varié op.122. Ignace Moscheles (1794-1870) : Trois études extraites de l’op.70 n°9, n°20, n°5 en lab majeur. Charles Valentin Alkan (1813-1888) : Marche funèbre op.34 n°2 ; Chant op.65 n°1. Frédéric Chopin (1810-1849) : Valse en la mineur ; Mazurka en la mineur op.68 n°2 ; Polonaise en la majeur op.40 n°1. Edoardo Torbianelli, piano Streicher 1847, collection La Nouvelle Athènes

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.