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Retour de Paavo Järvi devant l’Orchestre de Paris

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie, Grande salle. 23-I-2019. Franz Liszt (1811-1886) : Mephisto-Walzer, La danse à l’auberge du village, S. 514. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n° 4 en sol majeur op. 58. Alexandre Scriabine (1871-1915) : Symphonie n° 2 en ut mineur op. 29. Nelson Goerner, piano. Orchestre de Paris, direction : Paavo Järvi

Paavo JarviDe retour devant la formation dont il a été directeur musical de 2010 à 2016 et sous l’œil aguerri de son père présent dans la salle, retrouve chez Liszt et Beethoven le geste net qu’on lui connaissait à son arrivée à Paris, pour accompagner à la place de Radu Lupu dans le Concerto pour Piano n° 4 du maître de Bonn, avant de livrer une Symphonie n° 2 de Scriabine dépouillée.

Aujourd’hui plus célèbre dans sa transcription pour piano seul que dans sa version initiale pour orchestre, la Mephisto-Waltz de permet par son introduction de toutes les cordes de montrer la netteté avec laquelle est encore capable de préparer l’orchestre dont il a été directeur musical pendant six années et avec lequel il a notamment inauguré la Philharmonie de Paris, salle où il revient aujourd’hui pour deux soirs. Le dynamisme et la vitalité de l’ s’exposent ensuite grâce à la rondeur du groupe des violoncelles, puis par le solo du premier violon de Roland Daugareuil, vite accompagné par les flûtes, étincelantes durant tout le concert.

La seconde œuvre devait revenir au pianiste Radu Lupu. Malheureusement, les nouvelles sur la santé de Lupu ne sont pas rassurantes, et l’occasion nous revient d’entendre à sa place dans ce Concerto n°4 , pour la seconde fois devant l’ après être apparu en juin dernier dans le 23e de Mozart au côté de Thomas Hengelbrock.

L’introduction de l’Allegro moderato au piano démontre le geste soigné du pianiste argentin, puis l’accompagnement approprié de Paavo Järvi, relativement chambriste et toujours prêt à s’adapter au soliste, même lorsque celui-ci montre quelques limites dans l’agilité de la main gauche, à l’image des dernières minutes de ce premier mouvement. L’Andante con moto retrouve la droiture des attaques demandées aux cordes par Järvi, et permet à Goerner de s’épanouir dans cette sensibilité où il excelle. Le chef y construit particulièrement bien la coda pour dérouler un fin tapis de cordes sous les derniers accords du piano, avant de relancer tout aussi finement le Rondo final. En bis le premier soir, le pianiste offre au public une délicate Sarabande de la Partita n° 6 BWV 830 de Bach.

La dernière partie du programme s’attèle à la plus complexe et trop rare Symphonie n° 2 d’, ouvrage mystérieux d’une quarantaine de minutes en cinq mouvements liés, écrite au tournant du siècle précédent, à l’époque où Mahler attaquait sa Cinquième Symphonie et Sibelius sa Deuxième. On retrouve maintenant dans l’étendue du geste le chef amateur de grandes fresques, capable de maintenir la concentration pendant le lent développement de thèmes méditatifs. Là encore se démarquent les soli du premier violon, ainsi que la luminosité des bois de l’orchestre, à commencer par la très sollicitée première clarinette. À une semaine de la prestation de Neeme Järvi à Paris dans la Symphonie n° 1 de Rachmaninov, et alors qu’on le sait dans la salle, on se prend toutefois à penser à quel point le fils, pourtant lui aussi né à Tallinn et issue d’abord de l’école estonienne, a évolué différemment du père et comme ses interprétations montrent dans la musique russe la marque de l’école américaine, alors que la famille dut émigrer aux États-Unis lorsqu’il n’avait que douze ans. L’interprétation présente donc une superbe tenue d’orchestre jusqu’au nerveux Tempestoso puis au martial Maestoso, mais il reste difficile de trouver ce sentiment de nostalgie déjà entendu plus ample dans l’Andante.

Crédit photographique © Ventre Photos

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  • Antoine C

    Jarvi n’est en effet pas Svetlanov et cela s’est ressenti dans ce Scriabine bien allégé. Cet allègement n’est pas forcément un atout dans cette musique dans laquelle une certaine compacité peut amener le mystère recherché. Ce n’est que par ce biais que l’on aura le Scriabine mystique que l’on nous « vend » à chaque fois : écoutez Svetlanov si vous le voulez ! Dès lors, il ne restait à Jarvi que l’arme rythmique pour animer tout cela. Et si cela fonctionne bien dans les premiers mouvements, cela montre ses limites dans le final qui parait bien pompier (le programme de salle était d’ailleurs prophétique) : pourquoi Jarvi s’obstine à tenter de varier la fanfare triomphante jusqu’à l’excès en la ralentissant ? Où est la victoire sur les tourments passés dans ces phrases si appuyées…

    Force est aussi de constater que Jarvi n’avait pas l’orchestre d’un Svetlanov : il est compliqué de jouer cette symphonie avec des trompettes qui doivent être certes nombreuses mais qui étaient la plupart du temps inaudibles. Je n’ai pas été étonné de voir Jarvi s’attacher toujours autant au phrasé des cordes et ne se soucier guère d’un pupitre de trompettes qui est trop souvent à la peine. Subsiste alors la question : doit-on jouer la musique russe à la russe lorsqu’on le peut ou le veut.

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