Michel Legrand, la mélancolie du bonheur

Michel Legrand quitte la Terre à 86 ans. Entre aujourd’hui dans la mémoire des hommes l’image d’un artiste écartelé entre une multiplicité de talents à même d’instiller le doute quant à la vanité des chapelles.

1935… « Mon papa musicien a quitté ma maman quand j’avais 3 ans. Heureusement, il a laissé le piano. » D’une déflagration, Michel a fait, des années 50 à son dernier souffle, un parcours de lumière : pianiste, chanteur, arrangeur, compositeur et même, en 1988, cinéaste d’un seul film (Cinq jours en juin). Comme Bernstein et Glass, il fut du prestigieux aréopage de . Sept années de férule plus tard, Legrand, ébloui par Dizzy Gillespie, penchera vers le jazz, au grand dam de la grande dame, dont les enseignements péremptoires seront régulièrement décelables dans les productions futures du dissident : Nadia, disparue en 1979, s’est peut-être consolée en entendant les fugues de Peau d’âne, le pastiche baroque des Mariés de l’an II, le ruissellement des arpèges de La Baie des anges, les cascades pianistiques qui s’élèvent vers l’appartement des Demoiselles de Rochefort, le Concerto de Solange, comme la délicatesse mélodique et l’envergure opératique des Parapluies de Cherbourg.

1963… « Jacques est un des plus belles rencontres de mon existence. Pourtant, au départ, nous ne devions pas travailler ensemble. » D’une défection (celle de l’Américain Quincy Jones sur Lola, le premier film de ), le Français fait le hasard le plus heureux de l’histoire des tandems cinématographiques. La rencontre miraculeuse des deux jeunes hommes (sur certaines photos, il faut s’y reprendre à deux fois pour parvenir à distinguer lequel n’est pas l’autre) accouche des Parapluies de Cherbourg, chef-d’œuvre filmique et musical, mais surtout d’un genre inédit : un film qui va bien au-delà de l’inconséquence des numéros chantés dans les comédies musicales américaines, un film entièrement chanté, procédé jusque là réservé à l’opéra. Demy pensait réaliser un film traditionnel. Si c’est Michel qui, le premier, a l’idée de moments-clés chantés, c’est Jacques ensuite qui a celle d’un film-opéra, d’un opéra-cinéma. Dans le moulin de Noirmoutier où les deux hommes s’enflamment, le mélancolique Demy emmène le primesautier Legrand vers le tourment des affects dont ce dernier avait fait preuve dès 1961 dans ce qui restera sa plus marquante apparition cinématographique : Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda où le jeune Legrand accompagne à l’écran l’héroïne entre la Vie et la Mort. Premier film à évoquer la Guerre d’Algérie, Les Parapluies de Cherbourg (Palme d’or 1964) est une tragédie qui va bouleverser durablement ses spectateurs. Un demi-siècle plus tard, la scène finale fait toujours fondre le cœur le plus rétif au genre. A ce sommet de mélancolie, à ce pessimisme, répond l’énergie lumineuse et finaude, l’optimisme tous publics des Demoiselles de Rochefort. Les deux diamants, l’un crépusculaire, l’autre auroréal, indissociables, absolument complémentaires, forment une manière de Diptyque de la Vie.

1973… « L’affaire Édith de Nantes marque une dissonance dans ma relation à Jacques. » Édith de Nantes deviendra Une chambre en ville en 1982. Dix ans après le moulin de son cœur, après le moulin de la jeunesse noirmoutrine, Michel ne suivra pas Jacques dans le rouge et le noir de cette chambre-là, où, de l’ouverture à la fermeture de l’iris, l’on chante ses sentiments mais aussi ses engagements politiques. Le hasard bégaiera une nouvelle fois, confiant la plume de ce Michel à un autre Michel (Michel Colombier sortira l’ombre vampirisante de Gainsbourg, et composera pour Une chambre en ville une partition bouleversante, qu’il est urgent de redécouvrir). On ne peut s’empêcher, en sus de ces implosions de chapelles (qu’est-ce qui différencie Les Parapluies de Cherbourg et Une chambre en ville d’un véritable opéra : pas grand chose, à vrai dire), de songer au trio que ces deux Michel forment avec un troisième, Berger du nom, dans une volonté commune de faire naître l’idée que le pré musical n’est pas forcément plus vert ailleurs et même qu’il existe en musique une spécificité bien française. Il est même permis de penser que Parapluies, Demoiselles, Chambre en ville et Starmania n’en sont qu’au début de leur carrière scénique.

Legrand reviendra sur le tard à Demy mais même les plus fervents ne peuvent nier que quelque chose s’est cassé sur le chemin de la vie, que la machine Legrand hoquette sur Trois places pour le 26, se grippe même carrément sur Parking. Et l’on peine aujourd’hui à comprendre que la singularité des Parapluies n’ait pas essaimé, que la voie du cinéma en-chanté ne soit pas plus souvent empruntée, et surtout que le tandem Demy/Legrand ait abandonné lui-même sa propre invention, qu’il faille attendre les Honoré/Beaupain (Les Chansons d’amour en 2007 et Les Bien-aimés en 2011), et Chazelle/Hurwitz (La La land en 2016) pour voir repris les audacieux flambeaux brandis naguère. On sait que Demy et Legrand devaient se retrouver sur une ambitieuse Anoushka que la frilosité des producteurs empêcha, bien que la partition fût achevée (espérons que le vibrant , grand découvreur de pépites musicales cinématographiques et grand pourfendeur de l’idée toujours en cours : «une bonne musique de film est une musique que l’on n’entend pas », parvienne à la ressortir des limbes où elle sommeille encore). En cette angoissante époque Netflix (décidée à réduire les plus grands cinéastes actuels aux dimensions d’un écran de salon) où la situation semble avoir empiré, il apparaît plus qu’urgent de poser la question : où sont les Mag Bodard – productrice du trio en-chanté et enchanteur Parapluies/Demoiselles/Peau d’âne – d’aujourd’hui?

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À la Nouvelle Vague qui l’avait lancé, Legrand a préféré la grande vague de l’Atlantique. À la France, l’Amérique. Comme si la surface de l’entertainment devait l’emporter sur la profondeur existentielle chez le compositeur entre-temps multi-récompensé par l’Amérique (trois oscars). Legrand ira jusqu’à adopter la nationalité américaine en 2011. Avec le plus discret mais tout aussi inspiré , Legrand est effectivement le compositeur français qu’Hollywood s’arrache à partir de 1966. Cette manie américaine de venir à la pêche aux talents sur le Vieux Continent (repetita actuellement avec ) ne laisse pas d’interroger tout en entérinant la réalité d’un génie musical typiquement français. Les musiques de film de font effectivement reluire la plus terne des réalisations. Non sans quelques injustices : si le monde fredonne Les moulins de mon cœur du banal L’Affaire Thomas Crown (1968), qui connaît la classe de l’élan musical que le merveilleux film de Xavier Beauvois La Rançon de la gloire (2015) a inspiré à Legrand ? Serait-ce la France qui répugnerait à révérer ses artistes ?

Bien que mondialement fêté, on sait que Michel Legrand souffrait d’un déficit de reconnaissance. Comment ne pas songer que celle-ci aurait peut-être été tout autre si les paillettes hollywoodiennes ne l’avaient emporté sur la mélancolie existentielle que Legrand semblait vouloir conjurer à tout prix. Ce grand écart perpétuel du compositeur, ce tangage entre les deux pôles, est perceptible jusque dans son ultime oratorio (Between Yesterday and Tomorrow), mené à bon port par une Nathalie Dessay après que l’audace du projet (Legrand y voulait mettre la Vie mais aussi la Mort en musique !) eut effrayé sa commanditaire (Barbra Streisand).

Parapluies et Demoiselles de cinéma sont montés sur les planches parisiennes, de bien hideuse façon pour ces dernières au Palais des congrès en 2003, mais avec succès pour les autres au Châtelet en 2014 – Dessayencore, fondue de Legrand depuis l’enfance y passait, avec bonheur de la Reine de la Nuit à Madame Emery -, malgré l’optique minimaliste d’une simple mise en espace. Et tandis que Michel Legrand emporte ses recettes de vie avec lui, Peau d’âne donne sa recette du cake d’amour au Théâtre Marigny qui a fait appel à . Un metteur en scène d’opéra.

Tiraillé sa vie durant entre Nadia et Dizzy, Michel sort en 2017 un enregistrement regroupant un Concerto pour piano et un Concerto pour violoncelle. Son (unique) opéra, Dreyfus (créé à Nice en 2014) n’a pas la célébrité de Peau d’âne et ne se fredonne pas comme Mon enfant, on n’épouse jamais ses parents mais l’on espère à présent pouvoir entendre vraiment ces œuvres « classiques ».

Le travail du Temps a commencé le 26 janvier 2019.

Crédits : Dessin © Rudolph Sebti ; Photo © dvdclassik

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