Christophe Honoré, un artiste multifonctions

Artistes, Mise en scène, Portraits

D’abord écrivain (dernier roman : Ton père), puis cinéaste (Les Chansons d’amour, Les Malheurs de Sophie… jusqu’à son récent Plaire, aimer et courir vite), veilleur (son film La belle personne, en réaction aux propos de Nicolas Sarkozy sur La princesse de Clèves) et metteur en scène de théâtre (de Nouveau Roman aux Idoles), Christophe Honoré devient metteur en scène d’opéra en 2014 à l’Opéra de Lyon. En attendant sa « Tosca » à la prochaine édition du festival d’Aix-en-Provence, ResMusica propose un dossier sur le parcours singulier qui l’a amené à l’opéra. Pour accéder au dossier complet : Christophe Honoré, en attendant Tosca

 

Christophe HonoréChristophe Honoré et Olivier Py (dossier consacré au metteur en scène) ont en commun une multiplicité de dons à même de faire imploser les chapelles.

On pourrait craindre l’éparpillement. Il n’en est rien, bien au contraire. L’opéra semble même offrir à d’aussi foisonnantes natures artistiques un idéal cadre de convergence, un écrin rêvé pour la singularité de leur cosmogonie.

Christophe Honoré : « Ce qui est bien à l’opéra, c’est l’impression que je ne sais pas faire. C’est intéressant de travailler depuis son incompétence, de ne pas prétendre maîtriser, être dans le pouvoir. La place du metteur en scène est souvent une question de pouvoir. Le pouvoir de jouer du pouvoir qu’on lui accorde. Qu’est-ce qu’on fait de ce pouvoir-là. Quand vous vous placez depuis l’incomplétude, vous exercez votre pouvoir autrement.

A l’opéra, au bout d’un moment, on finit par accepter de se mettre à distance des chanteurs, ce qui n’est vraiment pas le cas au théâtre. Par respect pour leur travail, on peut finir par se dire : elle chante, elle est au milieu de la scène, il n’y rien à inventer, laissons-la exister avec sa voix… Et ce n’est pas du tout de la paresse. C’est plutôt une espèce d’admiration qui peut soudain créer une distance insensée qui peut être dangereuse. »

Au cinéma, Christophe Honoré a connu son plus grand succès avec Les Chansons d’amour (2007), tentative très réussie de reprise du flambeau laissé par le très regretté . On sait que ce dernier avait inventé en 1963, avec Les Parapluies de Cherbourg, un nouveau genre : l’opéra cinématographique. Le film se démarquait des comédies musicales américaines sur deux points : il était entièrement chanté et assumait de surcroît une mélancolie dramatique bien éloignée des diktats à visée divertissante d’Hollywood. Ce fut même pour longtemps le premier et seul film à évoquer, dans un creux abyssal, la Guerre d’Algérie. Le triomphe planétaire qui récompensa cette exceptionnelle réussite (Palme d’or à Cannes et succès public immédiat autant que durable) ne se répéta pas en 1982 lorsque le cinéaste voulut réitérer ce procédé lyrique si original (rappelons que personne avant lui n’y avait songé !) avec Une chambre en ville. C’est un peu la même malédiction qu’eut à vivre Christophe Honoré avec son second essai « en chanté », ces ambitieux Bien-aimés de 2011 qui embrassaient quarante ans de notre Histoire, vite retiré de l’affiche mais pas de la mémoire de ceux qui l’ont vu.

Pour réaliser son rêve fou d’une entreprise aussi originale, Demy connut la complicité de deux compositeurs hors-pair. Deux Michel : Legrand ne fut jamais aussi inspiré que cette fois-là où, à Cherbourg, Demy l’attira délicatement vers sa part mélancolique ; et Colombier, accusé bien à tort d’être responsable de l’échec d’Une chambre en ville alors qu’il ne faisait qu’y prolonger la démarche émotionnelle de son aîné, en déroulant, cette fois à Nantes, son style à lui, d’un lyrisme tout aussi subtile et qu’il convient absolument de réhabiliter. Honoré, malgré sa grande complicité musicale avec , malgré l’apport très inspiré sur le plan mélodique du jeune compositeur français, n’est pas encore allé avec lui aussi loin que Demy avec Legrand et Colombier. On ne chante pas tout le temps chez Honoré (pas encore ?). Ses Chansons d’amour et ses Bien-aimés se contentent, ce qui est déjà beaucoup, de séduisants clins d’œil vers l’autre chef-d’œuvre de Demy, Les demoiselles de Rochefort, où, comme chez les Américains, l’on ne chante que suivant les intermittences du cœur.

PDC
Christophe Honoré :
«  Cela a été l’enfer de monter ces deux films-là. Quand vous annoncez à un producteur que vous voulez vous lancer dans une comédie musicale, ils vous disent non. Les Chansons d’amour a pu voir le jour grâce à la minceur de son budget, Les Bien-aimés grâce au succès du précédent et à Catherine Deneuve. La carrière de Demy, avec la difficulté qu’il a rencontrée pour monter ses films, a été un enfer. Ce genre de films obéit à une contrainte majeure qui est celle d’enregistrer tout le son d’un film avant de le tourner. Le succès de La La Land peut néanmoins susciter un espoir… Et je peux peut-être changer d’avis…

Les comédies musicales et les opéras n’ont pas tant que ça des points communs, du moins lorsqu’on est au poste de la mise en scène. Au cinéma, les séquences chantées reposent sur des playbacks qu’on lance lorsque la caméra tourne : c’est très technique pour les comédiens, très contraignant. En tant que metteur en scène, mon souci est de les alléger de ces contraintes tout en faisant en sorte que la caméra réussisse le moment délicat du passage entre la parole et le chant. Je n’ai pas le sentiment de travailler dans la même direction avec les chanteurs. J’essaie plutôt de les guider pour que le chant ne remplisse pas tout l’espace de l’expression, et notamment qu’ils parviennent à réinvestir leur corps. »

AHV1Son alter ego scénique :

Au cinéma comme à l’opéra, les grandes réussites sont souvent des histoires de tandems. Avec un compositeur ou avec un décorateur. L’univers d’un metteur en scène est indissociable de sa complicité avec ce dernier. Patrice Chéreau/, Olivier Py/ , /, Mariame Clément/…. Christophe Honoré s’inscrit lui aussi dans cette féconde lignée de metteurs en scène travaillant avec le même scénographe. Christophe Honoré dévoile sa complicité scénographique, tant au théâtre qu’à l’opéra, avec son alter ego scénique : tout droit venu du Théâtre National de Strasbourg.

Christophe Honoré : « Comme je suis très impliqué dans la scénographie, la proximité avec Alban est précieuse. Nous prenons le temps. Nous examinons le plus d’options possible. Six mois sont nécessaires à chaque fois pour faire exister une vision. Je pense que j’aurais à présent du mal à travailler avec quelqu’un de nouveau qui ne comprendrait pas que l’on travaille aussi longtemps. Nous travaillons aussi sur plusieurs projets à la fois, comme cette Tosca pour Aix 2019, dont nous devions rendre la maquette fin avril 2018. C’est un travail permanent. D’autant que nous ne réutilisons jamais des outils que nous avions déjà utilisés dans d’autres productions. A chaque fois on est reparti ailleurs. Don Carlos, ce fut, pour lui, assez particulier. Car quand je lui ai annoncé que nous n’allions utiliser que des rideaux, que des choses très classiques de l’opéra, il avait très peur que l’on n’arrive pas à donner de la personnalité à cela. Je lui ai répondu que c’était justement cela que je recherchais : que la personnalité vienne autrement, d’une manière plus clandestine. »

Crédits photographiques : Portrait © Markel Redondo ; Les Parapluies de Cherbourg © AlloCiné ; Alban Ho Van © JL Fernandez

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