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Marée noire de Samuel Sighicelli, le poids des mots, le choc du pétrole

La Scène, Spectacles divers

Chambéry. Théâtre Charles Dullin. 9-II-2019. Samuel Sighicelli (né en 1972) : Marée noire, conférence poétiquement engagée. Textes : Tanguy Viel, Tchouang-tseu, Roland Barthes, Karl Marx, Gaston Bachelard et Henri Michaux. Conception, composition électroacoustique, choix des textes et réalisation vidéo : Samuel Sighicelli. Comédien : Simon Terrenoire

MN4Près de quatorze ans après sa création en 2005, l’œuvre de conserve tout de sa préoccupante actualité sur la scène du théâtre Charles Dullin à Chambéry, où le compositeur est en résidence depuis la saison dernière.

La « conférence poétiquement engagée » repose sur un dispositif relativement simple : grand écran en fond de scène, comédien installé sur une petite table côté cour puis déambulant librement au fil des textes et diffusion électroacoustique en quadriphonie. Le parcours débute depuis la lente naissance du pétrole dans les profondeurs de la terre, il y a des millions d’années, son surgissement à la surface, son avènement, l’envahissement de notre quotidien, l’adoration quasi-religieuse qu’il suscite dans notre monde moderne, et jusqu’à la catastrophe annoncée. Cette ascension fulgurante est évoquée au début du spectacle par un texte particulièrement réussi de , déclamé initialement à la sage manière d’un conférencier « Connaissance du monde » par le comédien , puis hurlé ensuite à la mesure de l’emballement généralisé. La phrase finale de ce premier texte, « Bientôt, on s’éclate ! », résonne d’une lourde gravité lorsqu’elle est prolongée par les images effrayantes de prospections pétrolières destructrices, files infinies de voitures, décollages d’avions, négociations de contrats juteux, images de pipelines sans fin parcourant des territoires gigantesques.

L’image constitue en effet une part essentielle du spectacle, piochée dans cinquante ans d’archives de l’Ina, dont le spectateur est d’ailleurs invité au début à arpenter les couloirs, alors qu’est évoquée la naissance du pétrole. La caméra, en s’arrêtant en forme d’auto-citation sur les étiquettes des étagères où s’accumulent les bobines de films, dévoile les coulisses de la création intelligemment associées au propos de l’œuvre, « Pipeline en Turquie », « Géopolitique du pétrole », « Chocs pétroliers », « Marée noire ». Par la suite, les couleurs défraîchies des vidéos d’actualités passées démontrent à quel point tout était déjà écrit depuis le début des Trente Glorieuses. Nul n’est besoin d’ajouter les images actuelles d’océans de plastique connues de tous en vue d’une remise à jour, suffisent celles des usines d’objets à l’obsolescence programmée produits en masse, des villes gigantesques, des planches à billets tournant à plein régime, des frénésies boursières, des guerres du pétrole et des supertankers pris dans la tempête. Une marée noire achevant le spectacle a la charge d’incarner l’effondrement à venir. Les volontaires en cirés jaunes, qui tentent dans un dérisoire effort de ramasser le liquide visqueux sur les plages, sont mis en scène comme de pitoyables marionnettes d’un dessein qui les dépasse et dont ils ne parviendront jamais à contenir les effets.

La musique électroacoustique accompagne ce voyage éprouvant avec une finesse extrême. D’une très grande richesse, elle repose à la fois sur les sons tirés des images vidéo, des prises extérieures, des bruitages multiples, des voix humaines, des onomatopées, des inserts instrumentaux (guitare électrique, basse de Bruno Chevillon, piano…). On retient notamment l’apparition d’un son d’orgue au centre de l’œuvre sur des images de pipelines incarnant les tuyaux de l’instrument, se prolongeant sur des sons de carillons faisant confondre des plateformes pétrolières avec des cathédrales. Sur ce magma sonore surgissent les extraits de texte de Tchouang-tseu, Roland Barthes, Karl Marx, Gaston Bachelard et Henri Michaux déclamés par et soulignant en continu l’impuissance humaine face à cette dépendance. Le comédien semble en effet se débattre au milieu de la tourmente mais il est constamment écrasé par les images et les sons qui l’environnent et semblent l’avaler.

Il est rare qu’une telle symbiose s’opère entre texte, image, musique et jeu de l’acteur. Tout semble couler de source dans ce spectacle qui illustre parfaitement une tendance importante des musiques d’aujourd’hui : celle de la transversalité et de la porosité des frontières entre les arts et les langages stylistiques. Assumant toutes les casquettes, conception du spectacle, composition, choix des textes, mise-en-scène, a rêvé d’un Chant de la Terre des temps modernes, mais dans lequel la Terre est sacrifiée et où le sublime confine à l’horreur.

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