Concert INA

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Olivier Messiaen. 08-X-2005. Pascal Contet (né en 1963) (accordéon) et Bruno Chevillon (né en 1959)  : Nos Vingt ans, improvisation à base d’archives radio de l’INA (Création mondiale et commande du GRM). Samuel Sighicelli (né en 1972) : Marée noire, film musical de Samuel Sighicelli sur un texte de Tanguy Viel à base d’archives télévisuelles de l’INA (Création mondiale et commande du GRM en co-production avec La Muse en Circuit, GMEM, MIA et le soutien de la SACEM). Pascal Contet, accordéon ; Bruno Chevillon, contrebasse ; David Sighicelli, narrateur.

Création mondiale

Cocasse, rare et pas banal ce concert de musique « archives radio-télé ». Deux pièces musicales qui illustrent tour à tour, soit les archives radiophoniques, soit les images télévisuelles de l’INA. Une première pièce Nos vingt ans avec à l’accordéon et Bruno Chevillon à la contrebasse. Puis une seconde pièce, Marée Noire, création vidéo musicale de , interprétée par son frère David Sighicelli, sur un texte de Tanguy Viel, empruntant des extraits de Tchouang Tseu, Roland Barthes, Karl Marx, Gaston Bachelard et .

La première œuvre commence sur une phrase de Jean Edern Hallier, en 1977, « La mode rétro n’est pas une mode provisoire ». Les souffles de l’accordéon accompagnent les grincements du violoncelle au loin. Chaque instrument est relié à un ampli, pouvant ainsi exploiter d’une part la saturation du son à l’aide d’une pédale d’effet et d’autre part la spatialisation en temps réel, sans entraver le naturel qu’exige l’improvisation. Les extraits radiophoniques ne sont pas illustrés figurativement. C’est plutôt dans le ressenti que les instrumentistes construisent leur improvisation. D’ailleurs, il n’y a pas véritablement une recherche de sens entre les extraits radiophoniques. est un accordéoniste soucieux de sortir l’instrument de ses ornières. Il fait ses études en Allemagne avec Elsbeth Moser et au Danemark avec Mogens Ellegaard. Attiré par la création contemporaine, il démontre aux sceptiques que l’instrument peut explorer avec succès ce répertoire. Sa technique sert brillamment son art de l’improvisation, subtil et sans frontières de styles ni de limites de virtuosité. Nombreux sont les ensembles dans lesquels il a joué, citons parmi eux : l’, Ars Nova, Itinéraire, 2e2m, Court-Circuit, Accroche-Notes, l’, les Philharmonies de Lorraine, de Göttingern, de Timisoara. Sous la direction de chefs aussi prestigieux, , , , … Quelques quinze enregistrements discographiques à son actif pour Harmonia Mundi et Radio France témoignent de son talent. Son interprétation est dense, focale et profonde. Indépendamment d’une écoute intérieure de lui-même, il se démarque des autres instrumentistes improvisateurs par une écoute toute aussi intérieure de l’autre instrumentiste. Il en ressort une concentration du discours musical d’une force directionnelle sans équivoque. Considéré par la critique internationale comme l’un des accordéonistes les plus novateurs en France, il aborde avec autant de finesse la musique improvisée que la musique théâtrale (J. P. Drouet, A. Emler, V. Globokar ; J. Rebotier), sa participation aux productions chorégraphiques de danse contemporaine (S. Aubin, O. Duboc, S. Buirge, J. Xing, J. C. Gallotta, A. Preljocaj, L. Tousé et E. Huyhn). lui dédie son Concerto pour accordéon en 1994 alors qu’il est indispensable d’écouter sa version méditative de la Sequenza XIII de L. Berio. C’est avec la violoniste Noémie Schindler et le violoncelliste qu’il fonde le Trio Allers–Retours en 1995. Il remporte de nombreuses récompenses, citons en autre Vocation 89, Fondation Bleustein-Blanchet, Prix Menuhin, Georges Cziffra. Il a reçu en 2000 la distinction des Editions Samfundet et du gouvernement danois pour son travail de défricheur.

Son jeu est avant tout sensuel, animé par le souci de la polyphonie tout en restant aérien et limpide. Un certain goût pour le zapping de styles qu’il développe sur quelques mesures, mais sans jamais glisser dans le convenu, il reste personnel, c’est du Pascal Contet. Il reçoit l’appui du Fonds d’Action Musicale SCAME depuis 2004 pour divers ateliers au sein de collèges parisiens ainsi que celui de l’AFAA pour la plupart de ses tournées à l’étranger.

Bruno Chevillon est né en 1959. Diplômé des Beaux-Arts (photographie et arts plastiques) en 1983, il étudie la contrebasse classique dès 1979 avec J. Fabre. Ce contrebassiste le plus prisé de sa génération, fait l’exception de la scène française actuelle. Rapidement il rencontre Louis Sclavis avec lequel il commence une collaboration qu’il continue encore aujourd’hui. Il explore le contemporain et le jazz (en soliste avec A. Jaume et C. Barthélémy, L. Sclavis S. Oliva, B. Philips, M. Ducret, D. Humair). Il donne de nombreux concerts, en France comme à l’étranger, et participe à des enregistrements de musiques pour le théâtre, la danse ou le cinéma. Depuis quelques années, il travaille avec . Il entretient avec sa contrebasse un rapport humain et proche très particulier. Il recherche divers modes de frottements de l’archet ; aiguilles, mailloches, préparation des cordes par trois épingles à linge, résonances d’objets en sympathie sur les cordes. Sa contrebasse, habituée à de telles attentions, semble rougir d’un tel supplice. Il y a dans ses improvisations quelque chose d’intime laissant les chuchotements déboucher sur les éclats de registres, toujours avec une précision incroyable. Le spectateur assiste à une scène privée, généreusement dévoilée par des amplis transfigurateurs et des citations télévisuelles tirées de l’INA. Bruno Chevillon n’est pas seulement un excellent contrebassiste, il est aussi un admirable acteur. Une mise en scène d’improvisation dans laquelle il n’a que peu de temps pour se reposer, en alerte permanente, explorant la matière du son, du subtil aux grincements lugubres ou aux aboiements de chien. Rien ne manque à ce riche spectacle aussi visuel que musical. Son année passée au GRIM (Groupe de Recherche et d’improvisation musicale de Marseille) soutient sa créativité sans limites. Parmi une trentaine de disques enregistrés à ce jour, notons un exceptionnel moment musical avec le tromboniste Y. Robert, Des Satellites avec des traces de plumes. Vers la fin de la pièce, un chien vient traverser la scène, et s’assoit à côté de l’accordéoniste Pascal Contet. Tout obéissant et sage, sans broncher, le chien écoute les lugubres aboiements que ses maîtres projettent dans toutes les directions, la salle explose de larsens, de cris, de grésillements maîtrisés, mais le chien n’a pas peur, il attend le point d’orgue, pour suivre ses maîtres dans les coulisses sous les applaudissements.

Le thème du pétrole est le thème principal de la seconde pièce de ce concert, sujet plus que jamais d’actualité. Les images choisies par Samuel Sighicelli pour son œuvre sont des plus suggestives. C’est une pièce magnifique, chargée d’une profonde compréhension de l’histoire moderne et de la dépendance des hommes à cet or noir. Vivement provocateur, S. Sighicelli se garde de tout discours engagé. D’ailleurs l’enchaînement qu’il privilégie des images d’archive est bien plus fort que les mots. A tel point qu’il émane assez rapidement une sensation de fatalité, lourde de conséquences comme en témoignent les marées noires, laissant le spectateur redécouvrir au fil des images à quel point l’homme est soumis, esclave avant de naître même, à ce gluant démon. Mais ce n’est pas un scénario, ni un film, c’est notre passé humain, notre dépendance qui est mise à jour. La musique électroacoustique de Samuel Sighicelli illustre parfaitement les images d’archive. Né en 1972, il étudie le piano avec P. Némirovsky, la composition avec et l’improvisation avec Alain Savouret. Ses œuvres sont jouées par l’, le GRM, Radio France, et divers ensembles comme Court-Circuit, Itinaire, Icarus ou Ictus. Il fonde en janvier 2000 l’Ensemble Sphota, compagnie d’invention musicale co-fondée avec , dont la vocation est la recherche musicale collective, avec notamment l’utilisation des nouvelles technologies et la collaboration avec d’autres disciplines artistiques, dans une optique de spectacle vivant. Il a déjà composé pour la scène la danse et le cinéma (fictions et documentaires). En résidence à la villa Médicis entre avril 2003 et septembre 2004, il utilise une écriture claire, dans la lignée de , d’ailleurs présent dans la salle, de ou de . Peu, voire aucunes traces de musique spectrale en tous cas. Dans Marée Noire, tout commence comme une conférence, montrant tout d’abord le niveau microscopique du pétrole illustré de sons liquides et visqueux. Puis changement d’échelle, les avions, grands consommateurs de pétrole, volent dans le ciel, c’est l’élément air qui est exploré avec beaucoup de maîtrise. Puis, soudain, les sons étouffants sous un soleil de plomb accompagnent les foreuses à pétrole, les orgues du capitaine Némo éclatent sur fond de survols des cuves, les citations fusent, « le monde va vite quand il est en feu » survolant les tours américaines maintenant détruites. L’homme souffre, transpire pour extraire ce pétrole, mais la bourse le flambe aux appels des milliardaires en avions ou en rolls… Bien sûr, l’arrivée du plastique se justifie comme nouvelle héroïne, drogue anti-douleur. Cette pièce est très vive et soulève tout l’intérêt de ces nouveaux supports audiovisuels dans l’électroacoustique. Les extraits littéraires choisis par Tanguy Viel sont très pertinents, et arrivent toujours pour pointer une problématique précise ou éclairer des images ambiguës, le tout interprété à l’envolée par David Sighicelli dans la peau d’un professeur d’université fou, sombre et hystérique à qui le pétrole n’a pas laissé de chance. On ne sort pas indemne de l’écoute de cette pièce.

Crédit photographique : © DR

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