Quatuors et Octuor de Woldemar Bargiel par les Orpheus

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Woldemar Bargiel (1828-1897) : intégrale des quatre quatuors à cordes, en mi majeur, ré mineur, la mineur opus 15b, en ré mineur opus 47 ; Octuor à cordes en ut mineur opus 15a. Orpheus quartet, avec le concours dans l’octuor, de Yume Sato et Amane Horie (violons), Julia Rebekka Adler, alto et Eva Freitag, violoncelle. 1 double CD Cpo. Enregistré à Berlin,en la Siemensvilla en mars 2013 (quatuors 3 et 4) et au Studio Britz en avril-mai 2016 (quatuors 1 et 2 , octuor). Textes de présentation en allemand et anglais. Durée : 121:51

 

bargielDepuis quelques années, le nom de est apparu au catalogue de quelques labels spécialisés dans la découverte de répertoires quasi inconnus mais attachants.

Après, entre autres, Toccata classics, Hyperion, Sterling, ou MD+G, qui ont exploré divers pans de sa production, voilà que CPO, bien connu pour ses aventureuses prospectives, nous propose en un double CD sans concurrence, sous les archets de l’, ses quatre quatuors à cordes, opportunément complétée par le splendide octuor opus 15a.

CPO a établi dans le domaine du quatuor à cordes une véritable illustration et contre-histoire du genre de ses origines à nos jours, avec un fort mais non exclusif tropisme pour le répertoire dû aux plumes de culture germanique (Allemagne, Autriche et Suisse alémanique). En témoigne encore cette récente publication consacrée à  (1828-1897), un nom peut-être inconnu de nombreux mélomanes, et pourtant… Demi-frère par la mère de Clara Wieck épouse Schumann ! D’origine berlinoise, il reçut ses premières leçons de sa famille, mais c’est à Leipzig qu’il poursuivit entre 1846 et 1849 ses études musicales principalement auprès de Ferdinand David, Ignaz Moscheles, ou Niels Gade. Il fut remarqué et célébré par Robert Schumann, son (demi)-beau-frère donc, aux côtés de Joseph Joachim ou Albert Dietrich dans le célèbre article « chemins nouveaux » de 1853, consacré surtout il est vrai, à la révélation du jeune et déjà génial Johannes Brahms. Le parcours professionnel et privé de fut dès lors sans histoire, avec une vie de pédagogue partagée entre Cologne et Berlin. Il y fut professeur de composition de Leo Blech, Paul Juon, Ernst Rudorff ou Leopold Godowsky. Sur le plan compositionnel, Bargiel, assez lent à la production et perfectionniste dans son travail,  nous laisse seulement une petite cinquantaine d’œuvres écrites entre 1847 et 1888, uniquement instrumentales, sans aucune concession au répertoire vocal sous quelque forme. Il mourut presque symboliquement la même année de Brahms dans l’ombrage duquel il resta toute sa vie.

Les quatre quatuors sont étalés sur toute la période d’activité du maître. Les deux premiers, œuvres d’études, sans numéros d’opus, sont sans doute d’intérêt plus limité. Le premier en particulier tient du scolaire exercice de composition, encore assez maladroit par la juxtaposition sans trop de transitions idoines des idées thématiques et par un sens du développement discursif embryonnaire. Le deuxième, de peu postérieur et toujours sans numéro d’opus, est déjà nettement mieux mené, avec sa thématique plus profilée et un sens patent de la grande forme, malgré une certaine iniquité dans la distribution des voix, avec cette partie envahissante de premier violon quasi soliste, selon une répartition des tâches proche de celle des nombreux quatuors de Ludwig Spohr. L’Octuor à cordes de 1849, proposé en imposant (trente-cinq minutes !) complément de programme de ce double disque, constitue un véritable déclic esthétique. Probable épreuve écrite pour l’obtention du diplôme de fin d’études, révisée dix ans plus tard en vue de sa publication, l’œuvre supporte l’ombrage de et la comparaison avec le juvénile chef-d’œuvre mendelssohnnien, évidente source d’inspiration, mais ici sans aucun stigmate épigonal. Bargiel y signe à vingt-deux ans sans doute son chef-d’œuvre, entre l’épique discours de l’Allegro passionato initial, l’habile fusion formelle de l’Andante avec un Scherzo allegro en un seul mouvement central, ou l’effervescente et exaltante dynamique de l’Allegro final (la coda !).  Ni le Quatuor n°3 opus 15b (1855), composé dans l’ombre d’un Schumann sombrant dans la folie, ni l’ultime Quatuor n°4 de trente ans postérieur aux formulations mélodiques et rythmiques ayant pu inspirer le Brahms du Quintette avec clarinette opus 115, ne retrouvent tout à fait cette évidence grandiose au fil de mouvements parfois disparates, ou cette constance de l’inspiration doublée de la maîtrise éprouvée d’une écriture proliférante, malgré de fort beaux et lyriques moments.

Pour ce projet, CPO a fait appel au quatuor Orpheus, quatre excellents instrumentistes  de nationalités différentes réunis par la passion du répertoire et par le sens de la découverte depuis plus de trente ans. Les discophiles se souviendront entre autres de leur magnifique intégrale des quatuors de Malipiero parus en première mondiale voici un quart de siècle (ASV, réédition Brilliant). La cohérence globale, l’incisivité des  coups d’archets, l’engagement de tous les instants, pulvérisent l’académisme des deux quatuors de jeunesse et rendent justice aux pages de la maturité, avec un probe engagement, doublé dans les mouvements lents d’une exquise pudeur. Peut-être peut-on regretter quelques minimes écarts de justesse et quelques discutables coups d’archet de la part du premier violon Mark Gothoni dans le Quatuor n°2.

Mais c’est, secondés par quatre magnifiques solistes dont la pochette ne dit mot en dehors de leur identité, dans l’Octuor que les Orpheus apparaissent au sommet. L’intelligent et dramatique éclairage de la partition, polyphoniquement touffue, ou la vigueur de l’interprétation sous ces impulsifs et irrésistibles interprètes, envoient aux oubliettes la version de l’ensemble Divertimenti (Hyperion-Hélios). A quelques très minimes réserves donc, ce double album constitue donc une parfaite et recommandable introduction à la connaissance d’un compositeur secondaire mais attachant du romantisme musical allemand, car à n’en pas douter à l’audition de ses meilleures pages, seules la modestie et la discrétion légendaires de Woldemar Bargiel l’ont jeté dans l’ombre des grands maîtres qu’il a pourtant fréquentés et dont il était fervemment admiré !

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