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Gustav Mahler, menacé puis terrassé par le streptocoque

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

7458028_gustav-mahlerFaut-il rappeler le parcours humain et artistique de (1860-1911), l’un des plus extraordinaires créateurs de tous les temps ? La cause première de la maladie qui finira par l’emporter a de quoi nous étonner en plein XXIe siècle.

Une bactérie, le streptocoque béta-hémolytique du groupe A, de nos jours sensible aux traitements antibiotiques qui n’existaient pas encore du vivant du compositeur autrichien allait provoquer de sérieux symptômes dépassant les ressources de la médecine d’alors.

Né en Bohème le 7 juillet 1880, après un parcours semé d’obstacles, sera considéré comme un immense chef d’opéra et un incomparable compositeur pour l’orchestre (et la voix) dans une sublime esthétique postromantique. Il disparaît précocement à l’âge de 51 ans, le 18 mai 1911, dans la ville de Vienne qui lui a apporté la gloire mais aussi bien des désagréments.

Nous nous concentrerons essentiellement sur les méfaits négatifs de ce microbe sur Mahler, mais avant, nous citerons ses autres pathologies en citant une possible chorée de Sydenham (danse de Saint-Guy) probablement responsable de ses difficultés relationnelles, des migraines, des troubles intestinaux réguliers, des hémorroïdes responsables d’une gêne continue et d’hémorragies abondantes (intervention chirurgicale).  Enfin, Gustav Mahler dut en partie son parcours singulier à ce qui fut une douleur et un stimulant tout au long de sa vie, l’angoisse.

Contrairement à ce qui pourrait sembler anodin de nos jours, les angines à répétition lorsqu’elles sont d’origine bactérienne et non virale, n’étaient pas sans conséquences potentiellement sévères encore au début du XXe siècle. Mahler depuis son enfance était fréquemment sujet aux angines et si toutes guérissaient en apparence il arrivait, non rarement, qu’elles causent des séquelles.

Certains streptocoques pathogènes sécrètent des enzymes extracellulaires qui diffusent dans le sang et entraînent des réactions inflammatoires touchant le cœur en provoquant des péricardites (inflammation du feuillet enveloppant le cœur), des myocardites (inflammation du muscle cardiaque) et des endocardites (tissu tapissant l’intérieur du cœur dont les valves). Ce dernier s’enflamme, se rétracte, se déforme, dysfonctionne au niveau de la fermeture (incomplète) des valves qui laissent refluer le sang (on parle d’insuffisance mitrale) en exigeant du cœur un surcroît de travail permanent dont la conséquence se traduit par une défaillance nommée insuffisance cardiaque. Chez Mahler, les examens cliniques mirent en évidence un souffle correspondant à une insuffisance mitrale et des signes confirmant une augmentation de volume et une faible éjection du sang dans l’organisme.

L’endocardite infectieuse ou maladie d’Osler, du nom du médecin anglais qui l’a particulièrement étudiée entre 1881 et 1915, se caractérise par des lésions ulcérovégétantes secondaires à la greffe de bactéries sur l’endocarde valvulaire. Elle survient souvent sur une atteinte cardiaque déjà constituée touchant les valves, et en particulier la valve mitrale. Les bords des valvules se trouvent ainsi déformés et leur fonctionnement perturbé. En 1897, Mahler dut s’aliter à cause d’un épisode fébrile probablement causé à une infection des amygdales. Le conseil, justifié, de pratiquer leur ablation ne fut pas suivi… ce geste aurait peut-être contribué à limiter les futures complications. Au début de 1901 et de 1902  il ressentit encore d’intenses maux de gorge accompagnés d’élévation de la température, signes d’amygdalites.

Dans un courrier daté du 4 juillet 1907, très inquiet,  il précisa : « Notre fille a contracté une scarlatine compliquée de diphtérie ». Le lendemain l’enfant décédait. Peu après, terriblement éprouvé, survint une « défaillance cardiaque ». Un médecin généraliste l’examina, perçut un souffle spécifique à l’auscultation et diagnostiqua « une valvulite bilatérale et congénitale compensée ».  Il semble, selon certains spécialistes, que le terme d’insuffisance mitrale soit le plus approprié. Ce que confirma rapidement un spécialiste viennois. Comme la médecine ne pouvait guère faire davantage, on lui conseilla le repos complet. Depuis un certain temps déjà, les proches du compositeur avaient noté chez lui une évidente faiblesse, un essoufflement, des œdèmes des membres inférieurs. En tout cas, bien que perturbé par l’annonce de la maladie dans un premier temps, il reprit ses activités sans songer à se ménager.

Conséquence de la situation de crise à l’Opéra de Vienne, Mahler fit ses adieux à la fameuse institution et dirigea pour la dernière fois, avec Fidelio de Beethoven le 15 octobre 1907, puis entama le voyage vers l’Amérique le 9 décembre où étaient prévus la direction de nombreux opéras et concerts à New York et dans le pays.

La célèbre consultation expresse auprès du docteur Sigmund Freud en septembre 1910 relevait de troubles psychologiques (angoisse et  difficultés conjugales) qui ne présentaient pas de danger physique pour le patient. Son cœur fatigué ne fut pas ménagé par la survenue d’une bronchite tout au long de l’année 1910. Le médecin qui l’examina constata la présence de streptocoques dans son sang (hémocultures) et redouta la survenue d’une septicémie conseillant au patient de retourner le plus rapidement possible en Europe. Cette abondante présence microbienne fut retrouvée à plusieurs reprises.

Le 21 février 1911, la fatigue le terrassa pendant une répétition, mais le maestro insista pour diriger le concert programmé. Toscanini assista au concert, le dernier que conduisit le maestro. Les difficultés rencontrées avec la direction de l’orchestre accentuèrent certes sa fatigue mais n’eurent aucun impact réel sur son état de santé. Au cours de l’année 1911, se déclarèrent d’autres angines récidivantes s’accompagnant de fièvre élevée, passant en très peu de temps de 37° à 40° (ce qui correspondait au passage de microbes dans le sang) et d’asthénie profonde. En avril de cette même année, sa santé ne lui permit de diriger que 48 concerts sur les 65 prévus. Il  quitta discrètement l’hôtel Savoy, embarqua, fit ses adieux au dévoué docteur Fraenkel, prit la mer et vogua vers le vieux monde très amoindri et toujours atteint par des pics fébriles.

Il débarqua à Cherbourg, voyagea en voiture à cheval puis en train, pour arriver à Paris et s’installer à l’Élysée Palace sur les Champs-Élysées, dans un état quasiment désespéré. Il consulta un spécialiste, le professeur Chantemesse, qui le prit en charge dans sa clinique privée et confirma le diagnostic de son confrère américain. On décida sans tarder d’entamer un traitement (à base de sérum !) dans un hôpital de Neuilly… bien sûr sans résultat. Pire, son état empira. La situation devint dramatique. Dès l’annonce du terrible diagnostic, Mahler avait exigé d’être complétement informé de son état réel et du pronostic qui en découlait. Passant par des phases de profonds découragements et d’autres provisoirement plus positives qui l’amenaient à faire des projets. Sa santé déclina dramatiquement.

Alma fit venir un célèbre médecin viennois, Franz Chvostek, qui confirma sur place ce que l’on savait et ordonna de ramener sans tarder le patient moribond à Vienne. D’ailleurs, son proche entourage insistait également pour qu’il regagne la capitale autrichienne (en mai). Il n’y avait plus rien à faire. Hospitalisé à l’hôpital Loewe, où le veillèrent famille et amis, on ne put qu’assister à sa dégradation inexorable et à son agonie faite d’étouffements majeurs accentués par l’infection pulmonaire, de fièvre persistante, d’agitation marquée obligeant l’administration de morphine et la mise sous oxygène. Il s’éteignit le jeudi 18 mai vers 23 heures. On l’enterra au cimetière de Grinzing (Vienne) et selon sa volonté, sa pierre tombale ne porte que son nom. N’avait-il pas statué : « Ceux qui me cherchent savent qui je suis et les autres n’ont pas besoin de le savoir ».

Crédit photographiques : © Rosemay

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  • Michel LONCIN

    Dans son « Mahler – Tome III », Henry Louis de La Grange nous apprend que le traitement au sérum préparé à partir du sang du malade a été commencé aux Etats-UnIs avec le concours du Rockfeller Institute. Le neurologue Fraenkel, ami et médecin de Mahler, déplorera qu’on n’ait pas tenté des « expériences » … par exemple, « des transfusions de sang ou de piqures de sel de cuisine » (p. 960). C’est lui qui conseillera au couple de regagner l’Europe où se trouvait alors les plus grands bactériologistes de l’époque. C’est ainsi qu’après une traversée éprouvante et le liaison par train Cherbourg-Paris (on connaît la tragique anecdote du pseudo rétablissement puis de la crise qui s’en est suivie du 17 avril 1911), Mahler est pris en charge par le professeur Chantemesse, bactériologue de l’Institut Pasteur et professeur de médecine à l’Université de Paris, revenu expressément de l’Allier où il était en vacances de Pâques …
    Celui-ci continue le traitement au sérum et à la digitaline (pour soutenir le cœur). Et il semble bien que, dans les premières journées, l’état de Mahler a paru s’améliorer (du 20 au 28 avril, le malade a subi trois piqûre de sérum). Dans une lettre au professeur Wassermann, Chantemesse confie qu’il traite(ait) Mahler « avec du sérum au bicarbonate de soude et qu’il lui donne(ait) régulièrement de la digitaline et de l’électrargol. Selon lui, chaque piqûre de sérum a pour résultat d’augmenter le nombre de leucocytes dans le sang, ce qui lui paraît un très bon signe » (note 71, p. 975). Malheureusement, l’amélioration ne dure pas et, à partir du mois de mai, Chantemesse est obligé de réduire les doses de vaccin à cause de la violence des réactions et commence à perdre espoir. A partir du 09 mai, il constate que des streptocoques se sont déposées en divers endroits du corps tandis que Mahler commence à souffrir d’étouffement. C’est alors qu’intervient le professeur Chvostek, bactériologiste viennois et qu’est décidé le départ en urgence pour Vienne afin que Mahler meurt … « dans sa patrie » …
    S’agissant de la septicémie fatale pour l’époque (puisque la pénicilline ne fut découverte par Fleming qu’en 1928, les premiers sulfamides n’apparaîtront qu’en 1935 à l’Institut Pasteur et que les premiers antibiotiques n’apparaîtront qu’en 1943 … à la « faveur » de la guerre !), notons une mort encore plus tragiquement absurde : celle d’Alban Berg, décédé le 24 décembre 1935 à la suite d’une infection généralisée du à la piqure d’une abeille !!!

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