Lire András Schiff pour mieux l’écouter

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La musique naît du silence, entretiens avec Martin Meyer. András Schiff. Alma Nuvis. 304 p. 25 €. Octobre 2018

 

livre_schiffCet ouvrage hybride autour d’, moitié livre d’entretiens et moitié recueil de textes du pianiste, permet d’approcher au plus près le musicien hongrois.

Il s’agit sûrement d’un effet du hasard, mais le livre que nous proposent les éditions Alma Nuvis, expertement traduit de l’allemand par Maud Chignier, semble suivre le plan de la forme sonate. Dans l’exposition, attaque par un premier thème exigeant et musclé, celui de sa conception générale de la musique, de son interprétation, de son enseignement. Les questions de sont tellement élaborées qu’on lit parfois un véritable dialogue entre le pianiste et le journaliste. Non sans quelques contradictions (notamment lorsqu’il explique longuement ce qu’est un bon enseignement juste après avoir dit qu’il n’enseignait pas par aversion pour les aspects administratifs de cette activité…), déploie une pensée mûrie, qui n’est pas sans originalité pour peu qu’elle s’attache à des compositeurs ou des sujets musicaux précis. Puis attaque le second thème, plus mélancolique, plus étalé, celui de la jeunesse du pianiste, y compris l’histoire de sa famille, de son pays pendant la période soviétique, des institutions musicales hongroises etc. Ce changement de trajectoire peut être frustrant au premier abord, mais il offre une respiration bienvenue, et les protagonistes n’oublient pas de parler de musique tout au long du parcours de Budapest à l’Italie, en passant par l’Angleterre et New York, assurant l’indispensable unité de style.

À ce stade, une reprise est possible, pour le lecteur qui aurait envie de se replonger notamment dans les premières pages, denses et fouillées. Sinon, il passera à la deuxième partie, un recueil de textes écrits par András Schiff à diverses occasions (tribunes dans la presse, préface à des éditions de partitions…). Ce développement, comme il se doit, apporte des éclairages sur des éléments évoqués dans la première partie, en particulier les rencontres avec des personnalités musicales qui ont marqué le pianiste : George Malcolm, , , Ferenc Rados, … C’est là aussi qu’il prend la défense de compositeurs (comme ) ou d’œuvres (comme le Concerto pour piano de Dvorák) selon lui sous-estimés. C’est là enfin qu’il réexpose des idées fortes sur la manière dont il considère qu’il faut interpréter ses compositeurs fétiches : jouer toujours Mozart avec fraîcheur et dans le bon tempo, aborder Beethoven avec virilité (ce qui ne veut pas dire qu’une femme n’en est pas capable), lire les traités de l’époque pour bien comprendre la musique de Haydn ou de Bach… Sur ce dernier, Schiff se révèle un véritable défenseur de l’interprétation historiquement informée, même s’il reste bien entendu partisan du piano (Jouer Bach sur piano moderne, p. 157). Les pages sur les œuvres pour clavier de Bach, comme celles sur les concertos pour piano de Mozart ou sur l’intégrale des sonates de Beethoven sont particulièrement éclairantes. Enfin, des prises de position très nettes sur la situation politique en Hongrie et en Autriche, sur la mise en scène ou sur les concours musicaux, dessinent une personnalité affirmée, qui assume également que son horizon musical aille seulement de Bach et Scarlatti à Bartók. Reste cet étrange aveu : « j’ai le sentiment que les Français n’aiment tout simplement pas ma façon de jouer, ou ce que je fais en général. Peut-être m’accepteront-ils quand j’aurai 70 ans » (p. 137), étonnant quand on lit tous les éloges dont il est aujourd’hui couvert, ne serait-ce que dans nos lignes (par exemple lors de sa dernière venue à Paris).

Un petit regret pour finir, l’absence d’une coda digne de ce nom, par exemple un index ou une petite postface qui auraient rendu cet ouvrage riche un peu plus facile d’accès et sa fin moins abrupte.

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