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Schubert et les autres, les leçons fécondes d’András Schiff

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Paris. Fondation Louis-Vuitton. 13-IX-2018. Franz Schubert (1797-1828) : Sonate pour piano en si bémol majeur D 960 ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano en do mineur n° 32 op. 111
15-IX-2018. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Quintette pour piano et vents KV 452 ; Arnold Schönberg (1874-1951) : Trio à cordes op. 45 ; Franz Schubert : Introduction et variations pour flûte et piano sur le lied “Trockne Blumen” ; Quintette pour piano et cordes La Truite D. 667. András Schiff, piano ; solistes du Chamber Orchestra of Europe

La maturité sied bien à , en solo plus encore qu’en musique de chambre.

n’est plus si rare à Paris, mais les deux concerts donnés en fin de semaine dernière à la Fondation Louis Vuitton n’en étaient pas moins une occasion précieuse d’admirer son art singulier : en solo le premier soir, puis dans un programme de musique de chambre avec les musiciens du le second – avec un fil conducteur : Schubert.

On entend rarement les variations pour flûte et piano que Schubert a composées sur Trockne Blumen, l’antépénultième Lied de La Belle Meunière, et c’est bien dommage ; la flûtiste Clara Andrade y fait merveille, avec une plénitude sonore et une délicatesse d’articulation qui enchantent le public. La pièce de résistance du concert de musique de chambre convainc un peu moins : le quintette La Truite est énergiquement mené par le violon de Lorenza Borrani, mais on aimerait un violoncelle plus présent, qui ne laisse pas à la contrebasse seule le soin d’ancrer la sonorité de l’ensemble dans le grave. Dans son rôle de musicien de chambre, András Schiff se fait assez discret, plus qu’il ne le faudrait par moments, mais avec une précision et une chaleur de ton qui reste précieuse. C’est encore plus vrai dans le quintette de Mozart qui ouvre la soirée, où les instruments à vent ne semblent guère préoccupés du dialogue chambriste et passent trop souvent en force.

C’est donc la partie soliste de cette résidence qui en fait le véritable prix – et tant pis si le programme est rebattu et l’art de Schiff déjà bien connu en la matière. Schiff choisit d’enchaîner presque sans pause les dernières sonates de Schubert et Beethoven, et son interprétation en fait moins une juxtaposition qu’une confrontation créative, entre divergences stylistiques et communauté d’esprit. Le travail sur le rythme, marqué et jamais à l’arrêt, s’accompagne d’une délicatesse des nuances de dynamique et de timbre qui maintiennent le public en haleine.

Schiff a choisi comme souvent de jouer un piano Bösendorfer, et ce n’est pas un détail ; il en utilise les sonorités propres à des fins aussi bien expressives que proprement structurelles. À l’occasion, il n’hésite pas par moments à donner aux accords dans le grave une sécheresse, un caractère percussif qui a une force expressive à l’opposé d’une quelconque sentimentalité, mais il en exploite aussi les tons charbonneux pour telle figure de doubles croches pour les opposer à la lumière du registre aigu. Dès les premières notes de la sonate D 960, le mouvement initial marque par une nervosité qui n’est pas tellement une question de tempo (plutôt rapide, certes, mais sans dépasser le molto moderato demandé) qu’une question d’articulation, dont le choix d’une rigueur rythmique n’est que l’aspect le plus évident. Jamais Schiff ne se laisse aller à souligner pour eux-mêmes tel ou tel détail expressif : la montée de tension progressive, presque imperceptible, n’en est pas moins implacable, et le retour de la mélodie initiale dans la réexposition, tout en permettant de mesurer le chemin parcouru dans les minutes précédentes, prend par contraste une résonance émotionnelle inouïe.

Ce parcours, avec sa force hypnotique, semble en quelque sorte se poursuivre dans l’op. 111, qui est pour Schiff tout sauf un terrain de libre expérimentation : d’aucuns pourront trouver cela par contraste moins aventureux, mais ce refus de l’excès est nourri d’un travail de construction à la fois visionnaire et soucieux du détail : là encore, le refus des alanguissements et des grands effets, une rhétorique clairement articulée qui dit tout sans jamais trop dire, le travail délicat du timbre caractérisent une interprétation dont la force est d’autant plus enthousiasmante qu’elle est d’abord intérieure.

Crédits photographiques © Nadia F. Romanini

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Paris. Fondation Louis-Vuitton. 13-IX-2018. Franz Schubert (1797-1828) : Sonate pour piano en si bémol majeur D 960 ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano en do mineur n° 32 op. 111
15-IX-2018. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Quintette pour piano et vents KV 452 ; Arnold Schönberg (1874-1951) : Trio à cordes op. 45 ; Franz Schubert : Introduction et variations pour flûte et piano sur le lied “Trockne Blumen” ; Quintette pour piano et cordes La Truite D. 667. András Schiff, piano ; solistes du Chamber Orchestra of Europe

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