L’Enchanteresse à Lyon, ivresse et luxure pour une première française

La Scène, Opéra, Opéras

Lyon. Opéra. 31-III-2019. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Tcharodeïka (L’Enchanteresse), opéra en quatre actes sur un livret d’Ippolit Chpajinski. Mise en scène et décors : Andriy Zholdak. Lumières : Andriy Zholdak et les équipes lumières de l’Opéra de Lyon. Décors : Daniel Zholdak. Costumes : Simon Machabeli. Vidéo : Étienne Guiol. Avec : Evez Abdulla, Prince Nikita Kourliatev ; Ksenia Vyaznikova, Princesse Eupraxie Romanovna ; Migran Agadzhanyan, Prince Youri ; Piotr Micinski, Mamyrov ; Mairam Sokolova, Nenila ; Oleg Budaratskiy, Ivan Jouran ; Elena Guseva, Nastassia ; Christophe Poncet de Solages, Loukach ; Evgeny Solodovnikov, Kitchiga ; Vasily Efimov, Païssi ; Sergey Kaydalov, Koudma ; Simon Mechlinski, Foka ; Clémence Poussin, Polia. Chœurs et orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Daniele Rustioni

OperaEnchanteresse24_copyrightStofleth-webAprès Didon et Enée et Monteverdi, la troisième production qui compose le Festival « Vie et Destins » de l’Opéra de Lyon n’en est pas moins « baroque ». Ivresse et luxure, surcharge et exubérance, radicalité et distanciation, ce sont surtout des idées foisonnantes (trop ?) qui surenchérissent durant ces quatre heures de L’Enchanteresse.

Longueurs, confusion dans l’intrigue, personnages mal définis car bien trop nombreux (17 !) : le livret d’Ippolit Chpajinski détient bien des faiblesses. En toute conscience, Tchaïkovski lui-même assurait que de cette pièce, « seule son essence sera préservée ». Cette essence, la décèle clairement dans un parti-pris qui dérange, entre perversion sordide et distanciation libératrice, entre sexualité perverse et religion manipulatrice. La patte du metteur en scène ukrainien s’affirme dès le début de la représentation où la longue scène introductive en vidéo nous fait passer des rues lyonnaises à la scène de l’Opéra, avec le personnage du clerc Mamyrov, qui après avoir surfé sur un site de rencontres, ne tarde pas à chausser un casque de réalité virtuelle pour suivre les aventures de Nastassia et de ses acolytes. Oubliées les danses remplacées par les mouvements poétiques d’un décor en triptyque majestueusement mobile, dilués les chœurs qui opèrent hors scène (magistralement !) tout au long du spectacle, foisonne d’idées autant pour l’omniprésence d’une morale religieuse plus que douteuse, que pour le fossé patent entre les milieux sociaux des différentes protagonistes.

Radical, volontairement subversif, ce regard révèle surtout une virtuosité théâtrale, une jouissive dérision face à une intolérable tragédie, une multiplicité d’approches, et un rythme effréné que la baguette de maintient avec un formidable élan. L’énergie de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon est rutilante, tout comme l’approche de son chef. Cette production peut malmener, questionner, offusquer, et interpeller. Pour ceux qui se targuaient d’une vision toute construite de l’ouvrage de Tchaïkovski avant de venir, la déception doit être grande.

Mais Ippolit Chpajinski, comme beaucoup de ses confrères, se fourvoie allégrement dans un égo surdimensionné au mieux, ou surenchérit sans prendre en compte les forces musicales et vocales au pire. Cette prolifération scénique accapare le regard et l’attention, au détriment de la musique et du chant. Et pourtant, la distribution vocale, essentiellement venue de l’Est, se montre remarquable à bien des niveaux. En premier lieu L’Enchanteresse d’Elena Guseva, subversive et libre, calomniée mais conquérante. Affirmée et sensible, la soprano possède une présence scénique et une musicalité de caractère qui conviennent idéalement à cette mise en scène. La rondeur de son timbre et la projection sans faille dévoilent une voix colorée et une capacité d’interprétation intense et irradiante.

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Face à elle, (Princesse Eupraxie Romanovna) joue une jalousie hystérique que seule une technique maîtrisée peut affirmer avec conviction. Charismatique, la mezzo montre une force vocale constante que son mari, le Prince Nikita Kourliatev, incarné par , intensifie par l’éloquence de son legato et la séduction de son baryton aux allures héroïques. , leurs fils Youri, fort d’une émission claire et d’une voix puissante, offre une évolution de son personnage en deux tours de passe-passe, de la puérilité à la maturité, de l’innocence à un amour familial emphatique (U menja pered Gospodom).

Des qualités d’acteur se reconnaissent également en la personne de avec un Mamyrov qui semble être au cœur de toute chose. Au milieu d’une distribution aux timbres particulièrement étincelants, son baryton semble quelque peu fade. Mais peut-être est-il la principale victime d’une mise en scène luxuriante puisque celui-ci joue, danse, chante et manipule les forces en présence avec une omniprésence vicieuse poussée à l’extrême. Lui aussi bien trop envahissant ?

Crédits photographiques : © Stofleth

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